EURE
niaiserie ou de la manie, et qui mourraient avant d’être produites dans le monde si elles étaient soumises à la réflexion. Parmi elles il faut classer au premier rang les recueil d’anagrammes. Il fallait assurément être moine et avoir des loisirs de reste pour faire en détail de ces applications du binôme de Newton à quelque nom chéri, à une devise privilégiée, ou au titre de quelque protecteur qu’on voulait flatter : comme si l'importance de l’anagrammatise devait s'étendre à mesure que son nom, combiné de mille façons diverses, s’allongeait en transformations différentes aux dépens de la clarté et de la raison!
Nous avons sous les yeux beaucoup de livres nés par suite de cette singulière et innocente occupation ; à une certaine époque , la mode, cette souveraine tyrannique, en était tellement répandue, qu’elle donna lieu, comme nous l’avons dit plus haut, à un traité spécial dans lequel les règles de l’anagramme se trouvaient expliquées sérieusement avec le précepte et l'exemple. L'auteur de cette prosodie nouvelleest maître Angelo de Omineis , religieux de la petite ville de Firmo dans la marche d’Ancône; son œuvre est dédiée au prince Scipion Borghèse, cardinal, et porte pour titre :
Anagrammatvm tractatos novvsavthore Magistro Angelo de Omineis, doctore theologo conventus D. Augustini de Firmo priore. Ilust”e. et Re D. D. Scipioni Burghesio S. R. E. cardinali amplissimo dicatus. Maceratæ (apud Petrum Salvionum) 1620 , in-4° de 10 f°* liminaires, 126 pages et 5 f°* d’index ; figures en bois.
Le frontispice, gravé à l'eau-forte, représente le cheval Pégase gravissant le Mont Parnasse sur la cime duquel planent des lettres alphabétiques dérangées. La devise : En nova facio, placée sous les pieds du coursier ailé, indique le but de l’auteur. Le titre de Tractatus Novus démontre assez qu’il y eut jadis de plus anciens guides du mème genre que celui-ci à la prétention de supplanter ; on signale en effet dans les préliminaires de vieux maîtres de la même école. Avant de donner lui-même des anagrammes curieuses , le prieur des Augustins de Firmo déduit ses règles en 12 chapitres, dont le premier est intitulé : De l’origine et de la dignité de l’anagramme ; le second traite gravement de son utilité et de sa nécessité. Le Père Ange dit des choses très-curieuses là-dessus. Les autres chapitres sont dignes des premiers. Le livre est flanqué, à l’avant et à l’arrière, d’éloges en vers et en prose attirés à son auteur par son travail ëmportant. Telle
Us
était cependant une des œuvres qui faisaient événement dans une province au commencement du XVIF siècle ! L’exemplaire que nous possédons, richement relié en veau fauve, porte le monogramme de la compagnie de Jésus etle double phi grec (5v); il a appartenu à la riche bibliothèque des Jésuites de Paris, à laquelle le surintendant Fouquet laissa une rente destinée à faire relier les livres à sa marque.
Les chronogrammes aussi ont connu de beaux jours. La Belgique a été de tous temps leur terre classique. Il y eut une époque où on les adopta avec fureur; on en avait mis partout. C'était lornement principal des fêtes ; on en sculptait sur la façade des monuments publics ; on en décorait les autels et les arcs triomphaux; on les gravait en tête des thèses et sur les médailles. Partout on voyait ces vastes majuscules se détachant en rouge et présentant une date travaillée qu’il fallait presque deviner comme une charade. C’est cette manie qui suggéra à un anonyme l’idée de faire reparaitre la Dussertation. critique et analytique sur les chronogrammes, publiée en 1718. Nouvelle édition, revue et corrigée par l’auteur. 4 Bruxelles, chez la veuve F. Foppens. CI). 19. CC. XLI. In-6° de xr et 62 pages et 8 non chiffrées , avec celte épigraphe :
« D'un livre de petite taille
» Un scribe à l’aune envain se raille :
» Un petit suffit, s’il est bon,
» S'il est mauvais, il est trop long. »
Des-Accords.
La Belgique fut donc très-longtemps la terre promise de Fanagramme et du chronogramme. On y a compté dans le XVI: et le XVHI° siècle, un grand nombre d'hommes dévoués à cette sorte de passetemps (nous allions dire à ce genre de supplice), sans. y avoir été condamnés par jugement. C’est principalement dans le repos obtenu à la suite des guerres de religion et sous le règne très-catholique des archiducs Albert et Isabelle que cette mode prit une grande extension. Le Sylvain de Flandres publia les Poëmes et anagrammes composez des lettres dv nom dv Roy et des Roynes , ensemble de plusieurs princes et gentilshommes et dames de France. Dédyez au cardinal de Ferrare. À Paris , chez Guilliaume Julian , à l'enseigne de l’'Amitié, près le collége de Cambray, 1576. In-4° sans pagination.
SRE Du
L'ouvrage suivant est plein de jeux de mots ou plutôt de jéux faits avec les lettres des mots :
Les Blazons anagrammatiqres très-chrestiens et religieux do Hiérapolitain d’ Amiens C. D. M. (Craure pe Mons), sur diuerses fleurs personnelles de piété, de noblesse, de rustice et de littérature, signalans en Dieu la contrée. 4 Amiens , Iean Mosnier. M. DC. LXIT, In-8° de 161 pages. L'auteur était plus que septuagénaire lorsqu'il fit cette pieuse folie; il s’en excuse par les vers suivants :
« Lecture faite brèvement
» De ce métrique effleurement,
» Si d’impolitesse on m’accuse,
» J’opposerai pour mon excuse,
» Qu’aux frans et bons, simple , j’escris, » Laissant des beaux termes le prix,
» Et des élégances nouvelles,
» Aux escrivains à demoiselles, »
Enfin , nous avons vu nous-mêmes paraitre, de 1820 à 1825, lorsqu’on pouyait supposer la mode des anagrammes parfaitement trépassée, un petit opuscule intitulé : 4nagramméana, poëme en huit chants, par l’anagramme d’Archet (HécarT), ouvrier maçon, l’un des 80 associés à l’abonnement d’un journal littéraire. 95% édition, revue, corrigée et augmentée. 4 Anagrammatopolis (Valenciennes, Prignet) (sans date). In-16 de 58 pages (en vers). L'auteur de cette facétie surannée, feu M. Hécart, qui l’avait dédiée à son ami Olery (Leroy), a écrit sur un des exemplaires de cette grotesque production soi-disant poétique : « L’anagramme est une des plus grandes inepties de l’es- » prit humain : 4/ faut être sot pour s’en amuser et pis qu’être sot pour » en faire. RicHEuEr, au mot anagramme , éd° de 1759. Je souscris » à ce jugement, ajoute l’auteur, pourtant je reconnais qu’il existe » des anagrammes tellement justes qu’elles feraient pardonner le » genre :
« Bélitre, liberté.
» Benoist, bien sot. »
Ce dernier trait ne prouve pas pour le cœur de l'écrivain qui l’a décoché. Nous ne savons s’il eut à se plaindre de la liberté , mais certainement il n’eut qu’à se louer de M. Benoist. Il faut savoir que ce
Le A
monsieur , dont il trouve si juste la métamorphose en bien sot, était maire de Valenciennes lorsque M. Hécart remplissait , fort à son aise, la place de secrétaire de la mairie. Jamais M. Benoist ne songea à lui donner un successeur plus habile ou plus exact; si c’est là être bien sot , ce n’était pas à l’auteur de l’Anagramméana à le dire.
Je termine ici, mon cher président, cette letire beaucoup trop longue que je n’ai pas eu le temps de rendre plus courte , et je vous souhaite bon courage pour continuer vos recherches de nouvelles Nugæ difficiles, dont vous révèlerez l'existence aux amateurs d’excentricités et d’inutilités; puis, vous direz avec Mellin de Saint Gelais, en feuilletant ces recueils si pleins de mots torturés et si vides d'idées :
« Hélas ! que le travail est sot, » Quand le bon sens n’est pas le maître ! »
Recevez, mon cher confrère , la nouvelle assurance de mon dévouement et de mon amitié,
Valenciennes, 20 septembre 1844.
ARTHUR Dinaux.