LIVRE IL
cvaint d'agiter les feuilles ; et le visage de la déesse conserve , même pendant son sommeil , cet air sévère et belliqueux qui , loin d'altérer sa beauté , semble en relever l'éclat.
Telle et plus belle encore était la guerrière. Numa la prend pour Pallas : il tombe à genoux devant elle , veut prononcer des vœux , et ne peut retrouver l'usage de la parole. Sa langue est attachée à son palais; sa bouche reste à demi-ouverte ; ses bras demeurent étendus vers celle qu'il contemple; ses yeux fixes et éblouis la regardent sans mouvement.
Dans cet instant, la gueri'ière se réveille; elle aperçoit Numa : aussitôt elle est debout. Déjà son casque terrible couvre sa tète, déjà elle agite ses javelots , et sa voix haute et menaçante fait entendre ces paroles : Qui que tu sois , jeune téméraire qui viens troubler mon sommeil , rends grâces au destin qui t'offre à moi désarmé. Si tu pouvais te défendre , ce bras punirait ton audace.
O déesse ! lui répond Numa, apaisez votre courroux; j'allais dans votre temple vous offrir mon cœur et mes vœux : je vous ai vue , mes genoux tremblans se sont dérobés sous moi. La présence d'une divinité terrasse un malheureux mortel ; et si c'est un crime de
contempler une déesse , songez que mes jeux éblouis n'ont pu soutenir votre vue.
Ces paroles firent évanouir la'colère de l'amazone. Elle Laisse la pointe de ses javelots , et regarde Numa en souriant : Rassurez-vous , lui dit-elle ; je ne suis point une divinité. Le grand Romulus est mon père, je vais annoncer ^.Rome la victoire qu'il vient de remporter. Continuez votre chemin vers le temple : allez, jeune homme, allez demander pardon à Minerve d'avoir cru la voir en me vovant.
A ces mots , elle frappe sur son bouclier : ce bruit fait venir sa suite. On lui amène son superbe coursier ; elle s'élance sur son dos , lui fait sentir l'aiguillon , et fuit plus vite que le vent.
Numa demeure immobile , interdit , frappé d'une surprise , d'une admiration qu'il n'a jamais éprouvée. Ses regards suivent Hersilie aussi long-temps qu ils peuvent la distinguer; elle a disparu , qu'ils la suivent encore. Mille pensées confuses remplissent son âme; toutes ses idées se présentent à la fois à son esprit. Il cherche à sortir de ce trouble; plus il fait 4'efforts , plus son trouble augmente. Ses yeux reviennent sur cette place qu'Hersilie a occupée , ils ne peuvent s'en détourner : Numa croit l'y voir encore ; il croit encore Tentendre.
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€haque mot qu'elle a dit letcntit à son oreille ; chaque geste qu'elle a fait lui est retracé par son imagination. Cet air grand et majestueux , cette taille si haute et si noble , et ces longs cheveux noirs , et ces traits si fiers et si beaux , tout est présent à Numa. Leur image , plus belle encore , s'est gravée au fond de son cœur : elle se réfléchit dans tout ce qu'il voit. Ah 1 le voilà expliqué , s'écria-t-il , ce songe qui m'avait frappé ! Je suis dans le bois d'Égérie : voilà le berceau que j'ai vu; et cette beauté céleste dont les attraits m'ont ébloui , c'est Hersilie : n'en doutons point. O Hersilie î Hersilie ! Que j'aime à prononcer ce nom I Dans le trouble affreux qui m'agite , mon âme ne sent un peu de calme qu'à l'instant où je nomme Hersilie. Eh ! qui suis-je , hélas ! pour oser l'aimer . pour prétendre à celle que les dieux me disputeraient sans doute ? Mais du moins je pourrai la suivre , je pourrai m'attacher à ses pas , brûler en silence , lui adresser des vœux comme à une divinité : mon sort sera trop doux encore. 0ui , belle Hersilie , je vais devenir soldat dans l'armée de votre père ; je conduirai vos coursiers ; je porterai vos javelots : je vous servirai de bouclier dans les combats ; et , si mon cœur est percé de la flèche qui devait
vous atteindre , j'oserai vous dire en mourant : Je meurs trop heureux, j'expire pour vous.
Ainsi s'exprime Numa; et son âme jeune et ardente s'ouvre toute entière à l'amour. Semblable à ces bois résineux qu'une étincelle enflamme et consume , Numa sent naitre sa passion , et dans le même instant elle est à son comble. Il ne songe plus à Minerve; il retourne à Rome d'un pas rapide , en suivant sur la poussière la trace du coursier d'Hersilie. Il rentre dans la ville d'un air égaré ; il la parcourt sans trouver celle qu'il cherche , et il n'ose demander son palais : il craint de prononcer à quelqu'un le nom qu'il a tant de plaisir à se répéter.
Enfin il revient chez Tatius : le premier objet qu'il voit, c'est Hersilie; elle rendait compte au bon roi de la victoire de son père. Numa, surpris et ravi , s'arrête , tremble , baisse les jeux. Hersilie , qui le reconnaît , demande à ïatius si ce jeune homme est de sa cour. Ce jeune homme ! s'écrie le roi , c'est mon fils ! du moins il doit m'en tenir lieu. Son père fut le plus juste et le plus grand des Sabins. Il est de mon sang ; il est le fils de mon ami. En disant ces mots , il court à Numa , et parait ic» quiet de l'émotion où il le trouve , de ia pâleu'