‹ Numa PompiliusChapitre 76 sur 131 · LIVRE VII. i8i · texte numérisé non relu

LIVRE VII. i8i

table ami; j'espère te reiaercier un jour da bien que tu leur auras fait.

11 dit : c'est vainement que Métius veut suivre ses pas et s'attacher à sa fortune. Songe h ce peuple , lui dit le héros , à ce peuple que toujours l'on oublie. En disant ces paroles , il s'éloigne d'un pas rapide , et prend le chemin du pajs des Marses.

C'était ce même chemin où , peu de mois auparavant, avait passé le brillant Numa, revêtu d'armes éclatantes , à la tète des Sabins , ivre d'amour , brûlant d'être un héros , et ne doutant pas que la gloire ne le conduisit au bonheur. Il avait trouvé cette gloire; il repasse dans les mêmes lieux, sans suite , banni , accablé de douleur , fuyant le roi qu'il a servi , rougissant de celle qu'il a tant aimée , et forcé d'aller demander un asile au peuple qu'il n vaincu.

Il marche, il sort bientôt des États de Romulus; et il lui semble qu'il est soulagé d'un poids terrible. Arrivé aux environs deVitellie, il entre dans un vallon où coulait un ruisseau limpide , bordé de saules et de peupliers : Numa suit le cours du ruisseau ; bientôt , au pied d'une colline , il découvre une grotte profonde.

Attiré par le bruit de la source qui formait

Niiina. 16

i8a KUUrA fOMîîLÏUS.

le tranquille ruisseau , Numa pénètre dans la grotte. Quelle est sa surprise d y trouver un jeune guerrier couvert d'une peau de lion, endormi sur sa massue ! Numa l'envisage , et le reconnaît : c'est le brave Léo; c'est celui qu'il allait chercher au pays des Marses , celui dont il a éprouvé le courage , dont il doit éprouver l'amitié.

Léo , réveillé , regarde Numa , et se précipite dans son sein. Les deux héros se serrent avec tendresse : O mon ami ! se disent-ils ensemble , j 'allais te chercher. Tu venais à Rome , interrompt Numa. Oui , lui répond Léo avec l'air de la franchise et de la joie : je suis banni , je n'ai plus d'asile , j'allais en demander un à mon vainqueur.

Ah ! ne parlons plus de vaincre I s'écrie Numa, parions d'aimer. La fortune semble vouloir resserrer les nœuds de notre amitié , en nous faisant subir les mêmes épreuves. Je suis banni comme toi; j'allais aussi te demander un asile. Tu te souviens de ce que j'ai fait pour le barbare E.omulus ; moi seul , je l'ai sauvé lui et son armée : pour prix de mes services , il a fait assassiner mon parent et mon roi ; la fille de Tatius a été empoisonnée ; et, si j'osais paraître dan s R ome , il faudrait l'inonder de sang, ou présenter ma tète aux licteurs.

JU4 V m-: N 11. ï93

Ami , voilà la justice des lois ; voilà comme ih savent payer les services.

>uma, lui répond Léo, j'ai servi des nipu- Micains; tu m'as vu faire la guerre pour eux; peut-être n'as-tu pas oublié l'incendie du camp des Romains, et la prise de la ville d'Auxence: les Marses ne se sont souvenus que de la journée des monts Trébaniens. Quand la paix a été signée, et l'armée de retour dans nos fojers , le fier sénat , qui m'avait donné le commandement, m'a fait comparaître pour rendre compte de ma conduite. Ils ont déposé le vieux Sophai!or avec ignominie; ils m'ont cliassé de leur ])avs pour m'ètre laissé tromper par les mauo.Mivies de Uomulus , pour aVoir en£;agé l'armée dans le picge que tu m'avais tendu. Ami, telle est la justice des républiques; ou ]>lutôt telle est la justice des hommes : ils sont tous des ingrats; tous sont indignes d'être aimés. Mais il n'en laut pas moins les servir, pour ]»laire aux dieux et poav satisfaire sou propre cœur.

Nous avons rempli cette tâche , lui dit Kuma ; nous avons versé notre saug pour la patrie. Elle nous rejette , elle nous rend le droit de vivre pour nous. Viens, Léo, viens avec moi dans un désert de l'Apennin : nous le défricherons de nos mains; nous cultiverons la terre , bien plus reconnaissante oue Us

i84 ^L MA POMPILIUS.

hommes; nous virions loin d'eux; et l'amitié nous donnera les seuls plaisirs dignes d'une 1 rande âme.

Un feu divin brillait dans ses veux en prononçant ces paroles Léo se jette à sou cou eu versant des pleurs de joie : Oui , lui dit-il , je te suivrai ; je ne te quitterai plus , je te voue mon cœur et ma vie. L'amour a trop lonp;temps rempli mes jours d'amertume , il est temps de vivre pour l'amitié.

G ciel I s'écrie iNuma , tu parles de l'amour; en connais-tu donc les tourmens ? n'est-il aucun mortel dont ce dieu terrible n'ait troublé les jours? Écoute le récit des maux qu'il m'a causés, et daigne me coatier à ^n tour les malh^'urs d'un ami sans lequel je sens bien que je ne pourrai plus vivre.

Le brave Léo prête alors une oreille attentive ; et IN'uma lui raconte son histoire depuis sa naissance jusqu'à ce jour- Ce récit, auquel président la candeur, la modestie , charme le sensible Léo , et l'attache encoi-e davantage au aigne ami que son cœur a choisi. 11 pleure la mort de ïullus, celle du bon roi des Sabins ; et, détestant le féroce Romulus, il félicite ?suma d'avoir pu surmonter sa passion pour la coupable Hersilie.

Ami, lui dit-il, le sacrifice a été douloureux; il a fallu choisir entre l'amour et la vertu:

LIViiE VII. ir.j

tu as préféré la vertu ; te voilà banni ue Rome, errant, fugitif, sans asile, traînant encore le trait qui a déchiré ton cœur. Mais j'ose le demander à toi-même : si, oubliant ton serment, si , foulant aux pieds la cendre de Tatius , ta étais devenu l'époux. d'Hersilie , penses -tu que tu aurais joui du boaiuur? non ; le remords habiterait ton âme, et ie gendre de Romulus, l'héritier de sa puissance , le possesseur d'une maîtresse adorée , serait plus à plaindre , plus tourmenté que Numa vertueux. et banni. jNuma , 7>uma, je l'ai éprouvé moi-même; car le ciel, qui nous créa tous doux pour nous aimer, semble avoir mis entre nos malheurs le rappoit qui est entre nos âmes : j'ai tout sacrifié pour mon devoir. J'ai perdu de grands biens sans doute ; mais tous ces biens réunis ne valent pas la paix, la tranquillité que je porte sans •cesse avec moi. Mon cœur est pur comm.e cette source d'eau vive : voilà le premier moyen d'être lieureux; le second, c'est d'avoir un ami : de ce jour je l'ai trouvé. Écoute le récit de mes aventures : puissent-elles t'inspirer le tendre intérêt que j'ai ressenti en t'écouîa»it ! A ces mots , Numa embrasse de nouveau son ami , et le héros marso commence aini,i sou histoire.

ris PC SEPTIEME LIVnE.

iG.

Page 1