‹ Numa PompiliusChapitre 77 sur 131 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

LÉO raconte à IS'uina l'histoire de ses premières années, sa tendresse pour sa mère ]Myrta!e, ses amours avec Camille , le sacrifice qu'il fit de sa passion, et ce que lui apprit Mvrtale au lit de la mort. Nunia -veut suivre Léo dans son ancienne eaLane. Ils s égarent dans les Apennins. >"ujna rencontre un vieillard et sa fille. U les voit adorer le feu.

J E suis né au pavs des MarseS , dans les montages de lApenniu. Ma mère, pauvre et infirme , n'avait pour tout Lien qu'un troupeau, une chaumière et un jardin. Elle s'appelait Mvrtale; elle avait perdu son époux peu de mois après ma naissance; elle m'aimait comme une mère seule sait aimer.

Dès mes plus tendres années, couvert d'une peau de loup que Myrtale avait ajustée à ma taille , armé d'un petit javelot que je savais déjà lancer, j'allais garder le troupeau de ma mère , toujours suivi de deux chiens terribles, prêts à défendre les brebis et le berger. Je ne craignais point les bêtes farouches ; je désirais au contraire d'exercer contre elles mon jeune

«UMA POMPlLiUS. LIVPvE VlII. 187

courage. Je gravissais les rochers les plus escarpés, je traversais ù la nage les torrens ks ])Ius rapides , pour aller surprendre de jeunes chamois, pour aller enlever au haut d'un pin tle tendres ramiers dans leur nid. C'était pour ma mère : cette idée me rendait tout facile; et quand je pensais que cette nourriture délicaLo pourrait prolonger ses jours ou raffermir sa santé, j'étais plus heureux d'avoir conquis des pigeons qu'un roi ne l'est d'avoir gagné des provinces.

Le soir , je 1 amenais les brebis à notre chaumière ; le cœur palpitant de joie, je montrais de loin les colombes ou le faon que je portais en triomphe. Ma mère me faisait de tendres reproches , me menaçait , en m'em- ])rassant, de ne plus me laisser sortir, refusait quelquefois mes dons , ou ne les acceptait qu'après m avoir fait promettre cent fois de ne plus exposer ma vie.

Mon cher enfant, me disait-elle, que ne puis-je te suivre dans la montagne ! je ne craindrais pas un péril que je partagerais avec toi. Mais , faible , languissante, enchaînée par la douleur d.ins cette cabane , que je trouve si grande aussitôt que tu n'y es plus , mon cœur et ma pensée volent après toi. Juge de mes terreurs : tantôt je te vois suspendu à

iT.S ^UMA POMPILÎUS.

la cime aiguë d'un pin ; et l'arbre entier me «emble trop faible pour pouvoir te soutenir : tantôt je te vois francliir un torrent; ton pied i-etombe sur une pierre polie ; tu tends les bras, et l'onde écumante t'engloutit. O mon cher filsl contente-toi de garder notre troupeau : le lait de nos brebis, les légumes de notre jardin suffisent pour notre nourriture. Ne prive pas les bicbes et les tourterelles de leurs enfans cbcris , de peur que les sangliers et les ours ne me privent à mon tour de mon lils. Ah 1 promets-moi du moins de ne jamais entrer dans les cavernes où ces bêtes cruelles cachent leurs petits. Jure-le-moi , mon cher Léo; si ce n'est pour toi, que ce soit pour ta mère. Songe que je ne vis que par mon fils; songe que le jour où tu passeras d'une heure l'instant de ton retour accoutumé , tu trouveras ta mère expirante d'inquiétude et de douleur.

Celait ainsi que parlait Myrtale. Je la rassurais en la caressant , je lui promettais d'éviter les dangers qu'elle redoutait. Alors elle me pressait contre son cœur, me demandait le récit de tout ce que j'avais fait dans la journée, -^rae racontait, k son tour, en apprêtant notre repas, des histoires de sa jeunesse. La soirée ciaJt bientôt écoulée dr.ns celte douce conver-

Liviii: \ m. ,89

sation. Ma tendre mère , avant de se livrer au sommeil, me préparait ma provision du lendemain , me répétait de nouveau d'être prudent, m'embrassait mille fois, caressart mes deux chiens fidèles , comme pour leur recommander de veiller sur son fils , et de le défendre.

La vie agreste que je menais développa bientôt mes forces. A 1 âge où l'on est encore enfant j'étais déjà grand et robuste. A quinze ans, je ne cxaignais plus ni les ours ni les sangliers : mon javelot s'était teint de leur sang, et je l'avais caché à Mjrtale. Mes chiens , qui avaient défendu mon enfance, étaient devenus vieux et sans force; je les défendais à mon tuur. Tranquille , heureux en gardant mon troupeau , je jouais de la flûte , ou je poursuivais les hôtes des bois. Je ne désirais rien, je n'aimais rien que ma mère. Mon seul chagrin était de voir les années affaiblir chaque jour davantage sa santé frêle et chancelante.

Un jour que j'étais assis sur le sommet d'un rocher, d'où s'élançait une cascade qui tombait à cent pieds sous moi avec un bruit épouvantable, j'aperçois tout ù coup un cerf blessé dune flèche , qui fuit en perdant son sang, et vient se jeter dans le torrent formé par la cascade bruyante. Bientôt parait une jeune ama-

loo ^L^MA POMPILIUS.

ïone, couverte d'une peau de liou, le carquois sur l'épaule , l'arc à la main , pressant les flancs d'un léger coursier qui vole après le cerf blessé. Diane seule est aussi belle. De longs cheveux noirs flottaient sur ses épaules : le courage et l'ardeur brillaient dans ses jeux , ft la douceur de ses traits n'en était pas altérée. Tandis que , saisi d admiration , je la regarde en respirant à peine, je vois son fougueux coursier se précipiter dans le torrent , dont la rapidité l'emporte. Vainement elle s'efTorce de le ramener à l'autre bord , les flots écumans s'j opposent. Bientôt son coursier s'échappe sous elle et roule avec le torrent ; elle-même est emportée, et disparait à mes yeux.

J'étais déjà au milieu des ondes. Je nage long-temps sans trouver celle que je voulais sauver; enfin ma main saisit ses longs cheveux, je la ramène au i-ivage , privée de tout sentiment. Désespérant de lui voir reprendre ses sens, je la porte à notre chaumière, où les soins de ma mère lui font enfin ouvrir les veux. Hélas I ces veux si beaux, si doux , allumèrent dans mon sein un feu qui ne devait plus s'éteindre. J'osai contempler cette beauté céleste que sa pâleur rendait encore plus touchante, et je ressentis une agitation, un trouble.

T.ïvn:-: viii. igt

qui m'étaient inconnus. Malgré ce trouble, je ne pouvais me rassasier^cle la regai'der , je ne pouvais m'éloigner d'auprès d'elle; et lorsque , retrouvant la parole , sa bouche me remercia, je rougis, je balbutiai : elle me demanda mon nom ; ma mère fut obligée de répondre.

Cependant la belle amazone, après quelques heures de repos , se dispose à quitter notre chaumière, sans nous dire qui elle était. Elle offrit de l'or à ma mère : cette offre nous affligea. Elle s'en aperçut : aussitôt, reprenant son or, elle détache uue chaîne précieuse qu'elle portait à son cou, et la passe au cou de Mjrtale. Ensuite , me regardant avec une tendre reconnaissance , elle se dépouille de la peau de lion qu'elle portait sur sa robe de pourpre, et me la présente en disant : Le grand Alcide l'a portée; il en fit don à mon aïeul, en reconnaissance de l'hospitalité qu'Alcide en avait reçue. J'en fais le même usage qu'Hercule; je la donne au sauveur de mes jours : si j'en crois mon pressentiment, cette peau terrible qui couvrit le lîls de Jupiter ne passe pas en des mains indignes.

Api'ès ces paroles , elle embrasse ma mère , me jette un coup-d'œil doux et timide, me

192 JSUMA POMPILIUS.

défend de suivre ses pas , et s'éloigne précipitamment.

Ma mèi'e et moi nous nous regardions.

L'état où nous l'avions vue pouvait seul nous faire penser que cette inconnue n'était pas une divinité. Immobile d'admiration et de surprise, je considérais cette peau de lion, encore trempée de l'eau du torrent; lidéc qu'un demi -dieu s'en était servi la rendait moins précieuse à mes yeux que de l'avoir vue sur les épaules de l'amazone. Ses traits , ses gestes , tous ses mouvemens étaient gravés dans mon esprit; ses paroles retentissaient à mon oreille : pour la première fois de ma vie, distrait et rêveur en écoutant ma mère, je lui cachai le sentiment qui remplissait déjà mon cœur.

Le lendemain , .au point du jour, j'étais avec mon troupeau sur le i-ocher de la casrade : j'avais revêtu la siiperbe peau de lion; (lès qu'elle avait touché mon cœur, j'avais senti couler dans moi-même une force nouvelle , un courage indomptable , et surtout un feu dévorant. Son ardeur sembla s'augîncnter dès que je fus clans le même lieu où j'avais vu la belle amazone. Je descends au ])ord du torrent ; je cherche l'endroit où je Vavais sauvée ; je me plais à masseoir sur ie

LIVitlE YIII. Tr)3

même gazon où je l'avais posée évanouie. Je soupii-e , je m'agite , je regarde autour de moi; et ces montagnes , cette cascade , ce heiu spectacle qui me ravissait autrefois, n'arrêtent seulement pas mes veux. Je trouve ces rochers déserts , cette solitude me parait horrible ; mon troupeau ne m'intéresse plus , ma flûte me devient importune, j'ouLlie mon javelot : cependant je ne puis quitter ces lieux devenus chers à ma tristesse.

De retour chez ma mèi-e , je n'éprouve plus cette douce paix que je trouvais toujours près d'elle. Les heures que je passe dans sa chaumière me paraissent longues , je réponds à peine à ses questions ; je prends mille détours , pour la faire parler de l'inconnue ; je n'ose en parler moi-même : cette chaîne que Myitale porte à son cou attire sans cesse mes repards : j'embrasse plus souvent ma mère, pour pouvoir baiser cette chaîne.

Déjà trois jours s'étaient écroulés : chaque matin, au lever de l'aurore, je revenais à la cascade; là, j'attendais le coucher du soleil, les yeux fixés vers l'endroit de la montagne par où l'amazone avait paru la première fois. Enfin, le quatrième jour, je la revois. Elle était armée de même; elle montait un cour-

îïiima. in

i(j4 NUMA POr.IPlLlUS.

sier'à la tresse dore'e : la rougeur couvrit son

front en m'apercevant sur le rocher.

Je suis bientôt auprès d'elle. Elle s'élance de son coursier, l'attache à un arbre, s'assied sur un roc; et ru 'invitant à m'asseoir : Brave berger, me dit-elle, j'étais presque cei'taine de vous trouver ici; c'est pour vous que j'v viens. Vous avez sauvé mes jours; je veux rendre les vôtres heureux : tel est le motif qui m'amène. Parlez -moi donc avec franchise : Que vous faut-il pour jouir du bonheur? Que monque-t-il à votre mère ? Songez que ma reconnaissance est extrême, et que mon pouvoir égale presque m.a reconnaissance.

Je lui répondis, en baissant les yeux: Ovous que je ne sais comment nommer, vous qui m'inspirez ce respect que je n'ai ressenti que pour les dieux, vous avez daigné vous souvenir d'un berger! vous avez daigné revenir le voir! Ahl cette bonté est plus grande que le service que je vous ai rendu; des ce moment, c'estmoi qui vous dois de la reconnaissance. Vous me demandez ce qui me manq.*e pour éti'e heureux : avant de vous avoir vue, il ne me manquait rien. îfous sommes riches, ma mère et moi : nous avons une chaumière qui nous garantit des inj^.res de l'air, un jardin qui nous nourrit, un troupeau qui nous baljille : encore

Page 1