LIVRE VIII
A cette parole, une sueur froide découla de tout mon corps, mes genoux tremblans fléchirent, ma langue glacée ne put prononcer un seul mot. Camille me piùt par la maia, me fit asseoir auprès d'elle, et, après avoir tenté de dissiper l'efFroi subit que j'avais ressenti, elle continua dans 'ces termes :
Mon père est le roi des Vestins. Leti-ajetest court d'ici à Cingilie, sa capitale; l'amour de ia chasse me sert de prétexte pour te voi» tous les jours. J'espérais jouir long- temps de ce bonheur : mais je suis l'unique enfant de mon père; son royaume doit être ma dot, et tous les princes de l'Italie ont déjà demandé ma main. Deux rois surtout nous menacent de la guerre si je ne fais pas bientôt un choix. L'un est le roi des Maruces ; ses États touchent aux miens; son peuple fut toujours l'ennemi du nôtre. Mon hymen avec son fils , éteignant à jamais ces guerres , formerait un État puissant. La politique, la raison, l'humanité, parlent en faveur du pr?»ce des Maruces, qui , aJjsent depuis sa tendre enfance , parcourt les îles de la Grèce, sans autre suite qu'un sage gouverneur, pour s'instruire et se former dans le grand art de régner. II est en chemin pour rejoindre son père.
Son rirai lepîus reclouiaLIe est Télémanîc ,
roi des Salentins. Sa puissance , ses richesses , la noblesse de sa race (il descend de Télëmaque et d'Antiope) , tout lui donne l'avantage sur le prince des Maruces. Mais nous craignons peu les Salentins , séparés de nous par tant de peuples ; et les ambassadeurs de Télémante l'emporteront difficilement sur le roi des Aîaruces , qui est venu lui-m.ême à la cour de mon père me demander pour son fils.
D«s deux côtes , le malheur est égal pour moi , puisqu'il faudra renoncer à une liberté que je voulais conserver pour pouvoir t'aimer toujours. Mais tu sais mieux qu'un autre , Léo , ce qu'uu enfant doit à son père : le mien est vieux , hors d'état de su défendre ; il me presse de faire un choix ; il me conjure , par ses cheveux blancs , de ne pas lui attirer une guerre qui doit causer son malheur et celui de tout son peuple. Que dcis-je faire ? Je te demande conseil.
Camille , lui répondis -je (car votre rang et votre naissance ne peuvent m'inspirer plus de respect que le nom seul de Camille^, un cœur qui sait aimer doit tout immoler à l'amour; mais un coeur \ertueux doit immoler l'amour à son devoir. Mon courage me dit bien que je défendrais vos États; qu'armé de culte ruasaue , couvert de la peau du lion de
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Némée , je repousserais de vos muis les Maruces , les Salentins et tous les peuples de l'Italie. Mais quand je serais le plus grand des héros , quand mes exploits égaleraient ceux d'Alcide , pourrais-je pi-étendre à devenir votre époux ? ISon , jamais je ne puis vous posséder I m'écriai -je en fondant en larmes : vous êtes la fille des rois , je ne suis qu'un malheureux pasteur. Insensé que je ius I . . . O Camille ! Camille ! combien je vais pajer mon erreur !
Suis-je moins à plaindre que toi? interrompit Camille ; penses -tu que mon triste cœur ne souflfre pas autant que le tien 1 Mais j'ai encore un rayon d'espoir; je connais le roi des Maruces ; ce sont mes Etats , et non Camille qu'il désire pour son fils. Je vais tout lui déclarer : je jurerai dans ses mains de lui abandonner mon royaume après la mort da mon pèi'e , s'il veut ne pas presser mon choix., s'il vert nous défendre contre Télémante. L'espoir de régner sur deux peuples flattera son cœur ambitieux , et je m'estimerais trop heureuse d'acheter par une couronne le droit si doux d'aimer téo.
En vain je m'opposai à cette résolution, Camille me quitta , décidée à tout hasarder.
aoa NUMA POMPILIUS. -
J'attendais , dans une douloureuse impatience , le retour de ma chère Camille.
Elle revint après trois jours ; la joie brillait sur son visage , le doux sourire était sur sa bouche. lions serons heureux! s'écria-t-elle , nous serons heureux I J'ai tout dit au roi des Maruces : je n'ai pas craint de lui déclarer que mon cœur était à toi. Il a été sensible à ma confiance ; l'ofire de ma couronne l'a décidé à nous servir. Écoute ce que ce monarque propose. Son fils, qui revenait des îles de la Grèce , seul avec un gouverneur, est mort dans la Crète : comme il voyageait inconnu , tout le monde ignore sa mort. Le gouverneur de ce jeune prince , après en avoir fait instruire en secret le malheureux père, n'a pas osé reparaître devant lui j il s'est arrêté dans la Dalmatie. Le roi des Maruces pleure son tils ; mais il regrette encore un h^-men nui assurait le repos de son peuple , et qui doublait ses États. Sa douleur serait soulagée, si son ambition était satisfaite ; mais , pour ne pas voir passer ma couronne sur la tète de Télémante, il ne lui reste qu'un seul moven. Son iils était inconnu dans sa cour, il la quitté dès l'enfance; son fils est cru vivant, et attendu totis les jours : le roi des Maruces t'adopte à sa place.