CHAPITRE I
iONNlIES MEROVINGIENNES.
Les monnaies royales de la première race semblent n'avoir été frappées, surtout dans le Nord, qu'en bien petit nombre.* Longtemps on n'avait admis comme telles que les pièces portant le nom du prince, suivi du titre de roi. Dans ce système trop exclusif , les plus anciennes étaient pour TAustrasie, le sou entièrement romain de Théodebert l" (534-547), et pour la Neustrie , le tiers de sou aux noms de Ghildebert I" et de son neveu Chramne (557-558)'. Les découvertes de M. Alfred Senckler* et de Ch. Lenormant* ont élargi le champ de la collection , et replacé à la tète de la série royale , des solidi et des trientes qui, tout en reproduisant Timage, le nom et les attributs de l'empereur de Constantinople, révèlent déjà les vrais maîtres des Gaules, par l'addition de lettres parasites dans la légende romaine.
Ces monnaies qui confirment si bien les enseignements de l'école .moderne sur le mode d*accession au pouvoir de la race franke^, paraissent remonter au temps de Clovis ; imitations fidèles des aurei de l'empereur Ànastase (491-518), elles cachaient à un public encore tout romain, et ont longtemps caché aux antiquaires eux-mêmes, la clef de leur signifîcayon.
* Voir la description que nous avons donnée de ce triens. Rev. num,, 18i5, p. 3iO. > Rev. num., 1847, p. iOI.
' Lettres à M. de Sauky,
* Cf. de Pétigny, Ètudee «ur Vépoquê mérovingienne.
On croyait généralement, avant les dernières découvertes, que les rofs barbares n'avaient eu des monnaies qu'à dater de 536 , époque où les empereurs perdirent Arles, siège de la Préfecture des Gaules; mais on possède aujourd'hui des monnaies de type romain, où se voient les monogrammes de Théodoric, roi des Goths d'Italie (493-526), de Goudebaud, roi de Bourgogne (491-516), de son successeur Sigismond, etc. On peut, dès lors, admettre que le fondateur de l'autonomie gallo-franke, avait adopté une innovation qui assurait à son peuple les bénéfices d'une monnaie nationale.
Ceci posé, Cambrai fait-il partie des villes où Clovis a pu établir ses ateliers monétaires? Interrogeons l'histoire. À la mort de son père, en 481, Clovis ne possédait que la partie des Flandres comprise entre l'Escaut et la mer. Un autre roi, issu comme lui de la race de Clodion, était maître de Cambrai et du Haut-Escaut , c'est-à-dire de la partie méridionale de l'ancien territoire des Nerviens. Ce chef, qui se nommait Ragnacaire, non-seulement demeura indépendant de Clovis, mais vit même, en 486, ses domaines agrandis à la suite de la victoire de Soissons, et, en 496, son parti grossi de tous ceux des vainqueurs de Tolbiac qui avaient refusé le baptême ^ Ce ne fut qu'au commencement de 511 que Clovis, devenu maître des deux tiers de la Gaule, mais n'exerçant encore, sur les hommes de sa race, qu'un pouvoir borné, se crut assez fort pour réunir toutes les tribus frankes sous sa domination. On sait, par le récit de Grégoire de Tours, qu'il résolut d'immoler à ce besoin d'unité tous les chefs des Ripuaires et des Saliens , marcha sur Cambrai , se fit livrer Ragnacaire par des leudes infidèles et lui fendit la tête d'un coup de hache. Clovis termina ses jours à Paris , au mois de septembre de la même année, et ne posséda, par conséquent, sa dernière conquête que peu de temps; si donc la monnaie romaine a été copiée, dès le commencement du VP siècle,
* Mulli deuique de Fraiicorum excrcitu iiecdum ad fidcm conversi, cura legis parente, Ragnacario ultra Sumnam Quvium aliquamdin dcgeruul, donec Chrisli gratia coopérante.... ^ Hincmar, Vita taneti Remigii , Recueil det hiêtoriem de» Gaules et de la France, t. IIV^'p. 377.
dans le nord comme elle l'a été dans le midii, et si un des nouveaux ateliers
a été établi à Cambrai, c'est plutôt pour Ragnacaire que pour Clovis qu'il
aura fonctionné.
Les découvertes qui ne manqueront pas de se faire^ nous renseigneront peut-être à ce sujet. Il n'y a en effet que bien peu d'années que l'on s'occupe sérieusement de la numismatique mérovingienne, et déjà des richesses inespérées ont été recueillies. La fabrication de la monnaie a été, jusqu'aux époques modernes, une source notable de bénéfices, à laquelle bien peu de pouvoirs, même temporaires, ont dû renoncer; d'un autre côté, les guerres et le pillage ont multiplié, sous les Mérovingiens, les enfouissements et les cachettes.
Faisons maintenant connaître quels sont les chefs qui ont successivement possédé le royaume de Ragnacaire , et dont il ne faut pas désespérer de retrouver les initiales, le monogramme ou le nom sur la monnaie de Cambrai.
L'établissement de celte liste présente de grandes difficultés, car les textes anciens sont rares et confus, et rien ne supplée à leur silence dans l'appréciation de partages territoriaux, qui, trop souvent, n'ont été basés ni sur les différences de races, ni sur les divisions naturelles du sol.
On sait que les Saliens dominaient le nord-ouest, où Télément romain était en majorité, et que les Ripuaires, plus puissants, formaient à l'est le royaume des Franks proprement dit.
À la mort de Clovis, l'Austrasie obéit à Thierri, tandis que les vieilles Gaules et avec elles Cambrai et les tribus saliennes du nord et de l'ouest, reconnurent pour chefs les jeunes fils de Clotilde, que leur origine burgunde avait initiés de bonne heure aux mœurs gallo-romaines V On ignore auquel échut alors le
* 11 est permis de penser que la Belgique, où le monnayage avait été si actif et si varié sous l'autonomie gauloise, revit se produire les mêmes faits économiques dès qu'elle eut été affranchie du joug de Rome et de son monopole monétaire.
* C'est h tort que Dupont {Hist. de Cambrai, t. I , p. 10) prétend que cette ville appartint au fils aine de Clovis et fit, dès lors, en droit, partie de l'AusIrasîe.
Cambrésis; mais, lors do partage fait à la mort de Clodomir, ce fut à Glotaire, le plus jeune des trois \ Celui-ci néanmoins n'habita pas le pays saiien ; il s'établit dans le Soissonnais.
Clotaire régnait sur toutes les Gaules lorsqu'il mourut, au mois de décembre 561. Sa vaste domination fut partagée entre ses quatre fils. On pense généralement que Chilpéric, roi de Soissons, obtint Cambrai. Cependant le partage de 562 n'ayant pas été lout-à-fait le même que celui de 611, et ayant reculé vers l'ouest la limite de l'Âustrasie, il n'est pas impossible, ainsi que le prétend Jean Le Carpentier', que cette ville ait été comprise dans ce dernier royaume et n*en ait été détachée qu'en 575, époque où Sigebert trouva la mort au grand mal de Yictoriacum'. Il faudrait alors que Cambrai n'eut pas suivi le sort de Tournai, car, au commencement de la campagne de 575, cette dernière ville et le pays saiien proprement dit appartenaient à Chilpéric^.
L'assassinat de Sigebert rétablit les affaires de Chilpéric qui, par une de ces révolutions si fréquentes sous la seconde race , se vit bientôt maître paisible de tout le royaume connu déjà sous le nom de Neustrie^ et dont Cambrai fil alors incontestablement partie, puisque, en 584, quand Chilpéric eut contre lui les Austrasiens et les Burgundes, coalisés par Brunehaut, ce fut dans cette ville qu'il s'enferma et non dans Tournai ^ L'orage s' étant dissipé, il quitta Cambrai et vint habiter Paris'. Il mourut en 585'.
* Cf. de Pétigny, Études sur V époque mérovinffienne, t. III , p. 18.
* Histoire de Cambrai et du Cambrésie, t. I, p. 45. ' Vitri sur la Scarpe, entre Douai et Ârras.
* Grog. Tur.,l I, c. XLVI.
* Ni oster Rike, Qui n'est pas à l'Est.
< Comperto aulem Chilpcricus Rcx quod Guntehramnus frater ejus cum Childeberlo nepote suo pacem fecerat, et civitates, quas violenter invaserat, ei simul velient auferre, cum omnibus thesaurts suis in Cameracensem urbem discessit, et omnia qus melius habeie potuerat, secum tulit. — Greg. Tur., 1. VI, c. XLI
"* Je ne sais pourquoi Le Carpentier prétend que le roi de Neustrie avait fait sa résidence habituelle à Cambrai. Hist. de Cambrai et du Cambresie, t. I , p. i3.
» Greg. Tur., 1. VI, c. XLV,
Chilpéric avait tenté d'introduire dans l'alphabet latin quatre nouvelles lettres dont il serait curieux de retrouver sur ses monnaies la trace éphémère'.
Pendant les premières années qui suivirent la mort de son père, le jeune Clotaire vécut à Victoriacura. A cette époque , le siège de la domination neustrienne semble avoir été reculé vers le nord, car dès 589, Childebert II d'Austrasie avait établi son fils Théodebert à Soissons*, et Frédégonde s'était vue poursuivie par les Austrasiens jusqu'à Tournai , cet antique berceau de la race saliennc. A la mort de Guntchram, en 593, Childebert fut reconnu roi de Paris, d'Orléans et de Bourgogne, tandis que Frédégonde ne conserva de partisans que dans le nord de la Neustrie, là où l'idiome flamand est encore usité de nos jours. On peut donc admettre que Cambrai, plus au sud, fut séparé de Tournai et appartint à Childebert II, sinon sans interruption, au moins temporairement, entre 584 (mort de Chilpéric) et 595 (mort de Childebert). On sait en outre que Childebert est intervenu dans l'élection de Saint Géry que des auteurs recommandables placent en 580% 583^ ou 584 '^ ; mais cet événement n'a eu lieu , suivant d'autres, qu'en 595% c'est-à-dire à une époque où Childebert était en âge de s'occuper des affaires publiques.
D'un autre côté, si l'on s'en rapporte au Gesta Francorum, Landry aurait, l'année même de la mort de Guntchram, repris Soissons sur les Austrasiens. Toujours est-il que les batailles de Droizy et de Lafaux reconstituèrent pour quelque temps le royaume de Neustrie , et que si Cambrai avait cessé d'appartenir à Clotaire , il put lui revenir à la suite de ces événements.
1 Âddidil autem cl liltcras liUeris noslris, id est », sicul Grœci liabent, s, Ihe, tti , quarum characleres subscripsimus. Hi sunl H '^ Z ^. — Greg. Tur., 1. V, c. XLV. Ms. de Corbie. Cf. sur ce passage obscur, Doin Ruinarl , note.
« Greg. Tur., I. IX, c. XXXVI.
' Le Glay, Cam, christ,, p. 6.
* Aeta âaheiorum , 11 août.
' Catalogue des évéques de Cambrai, dressé en 1722 pour être mis dans le chœur de la Cathédrale.
* Julien de Lingne, Noiiee sur les Églises de Cambrai; ms. 608 de la bib. de Cambrai. — On a beaucoup disserté sur celte date. Cf. E. Bouly, Dicl. hist. de Camb, p. i7L
La même incertitude règne pour la période suivante , pendant laquelle Cambrai n'a peut-être pas toujours appartenu à la Neustrie.
Après la mort de Brunehaut, en 613, Clotaire, héritier de toutes les victimes de Frédégonde, devint , comme Tavait été avant lui Clotaire V% chef unique des Franks et des Gaulois. Il quitta dès tors le pays salien et vint habiter non loin de Paris.
Clotaire mourut en 628 , après avoir, à Vexemple de son père , créé de pieuses fondations dans le Cambrésis i.
Dagobert succéda à Clotaire dans tous ses états. Ce prince qui fit briller les arts d'un dernier éclat, confia la fabrication de ses monnaies au célèbre Saint Eloi '. Il donna plusieurs domaines à Téglise de Cambrai' et vint visiter Tévéque Saint Âubert\ Dagobert mourut en janvier 638. Après lui commencent la puissance des maires du palais et ce que les historiens modernes appellent, avec trop de sévérité, la période des rois fainéants.
Les maires, chefs de toute l'administration, maîtres pour la plupart de vastes duchés, ont dû, dans un temps où les ateliers monétaires étaient multipliés à l'infini % frapper, comme Ebroïn, des monnaies à leur nom*. Si donc il est permis de supposer que les principales localités de la Belgique et surtout les vieilles villes gallo-romaines, comme Cambrai, ont eu, outre la monnaie des monétaires, des sous et des tiers de sous d'or émis directement par l'autorité royale , rien n'empêche d'admettre aussi que quelques-uns des maires du palais
* Le CarpentieFp Hitt. de Camb, et du Cambresiê, 1. 1, p. H.
* On connaît des monnaies de très-bon style , frappées à Paris et à Limoges, qui portent la signature de Saint Eloi. ' Bald., Chron. eamer, et atréb., 1. 1, c. 17. ^ Le Glay, Cam. christ,^ p. 9.
* Ms. 761 de la bibliothèque de Cambrai.
> Le nombre des localités idont les noms ont déjà été retrouvés sur les monnaies mérovingiennes, et que j'estimais en 1852 à dix-huit cents (Étude» numismatique» »ur une partie du Nord-Eet de la France ^ p. IH), a de beaucoup aujourd'hui dépassé ce chiffre .
< On sait que les maires ne signaient pas les actes officiels du gouvernement qui se publiaient toujours au nom du souverain. On peut en conclure , par analogie , que leur monnaie lorsqu'elle a existé , n*a pas exclu celle du roi et que cette dernière a dû , dans certains ateliers , continuer à se frapper jusqu'à la consécration officielle du changement de dynastie.
y ont fait fabriquer de ces deniers d'argent qui semblent avoir été leur monnaie propre.
Sigebert, fils aîné de Dagobert^ succéda à son père dans l'Âuslrasie. Il n'est guère douteux que Cambrai ait fait partie de son loi. Â sa mort, les troiscouronnes des Franks passèrent sur la léte de Clovis qui n'en jouit pas longtemps et cessa de vivre à l'âge de 22 ans, vers 656 \ Saint Âubert continua à occuper le siège de Cambrai pendant le règne de Clovis II ; la biographie de cet évéque , par Fulbert, dans laquelle il est souvent question de Dagobert, ne mentionne ni Sigebert, ni Clovis II'. Le Carpenlier remarque que Pépin-le-Vieux, maire de Sigebert , combla de biens les églises de Cambrai '.
Après Clovis II, son fils aîné Clotaire III conserva un moment, par la volonté du maire Erchinoald , tout l'héritage de son père ; mais ce maire fut bientôt remplacé par le célèbre Ebroin, et l'unité de l'empire fut rompue. En 660, le second fils de Clovis II, Childéric, devint roi des Âustrasiens; le duc Vulfoald était leur maire. On ignore à qui alors appartenait Cambrai; Baldéric suppose que ce fui à Childéric \ Ce prince en serait alors resté nominalement le maître tant qu'il vécut, c'est-à-dire jusqu'en 673.
Clotaire III, roi de Neuslrie, étant mort vers 670 , Ebroin avait fait proclamer Thierri III, fils de Clovis II. Le nouveau roi, livré à son frère Childéric d'Austrasie et jeté dans un couvent, ne fut reconnu qu'au mal de 673, après la mort de ce dernier. Le nom de Thierri III est souvent rappelé à propos de Cambrai ; ainsi, par exemple, c'est du règne de ce prince que l'évêque Saint Vindicien datait ses actes en 675 ' et en 680 ^
Vers ce temps-là un fils de Sigebert d'Auslrasie, qui se nommait Dagobert,
* Cf. Gêsta Dagcberti, Recueil des Hisl. des Gaules et de la France, l. Il, p. 596. ' Hs. du fonds de Sainl-Aubcrl , à Cambrai.
' Hisi. de Camb. et du Cambrésis, t. I. p. 46. ^ Chron, camer, et atréb., 1. 1, c. 20. » Le Glay, Cam. Christ., p. 9.
* Chron. camer. etatreb., 1. 1, cap. 28.
parait avoir été rappelé d'Irlande et reconnu dans la plupart des états de son père. Dagobert fut mis à mort en 678 et ne fut pas remplacé.
En 680, Ebroïn, revenu au pouvoir en Neustrie, gagna sur les Austrasiens une bataille entre Laon et Soissons, et affermit Thierri III dans la possession de toute la zone dont le Cambrésis faisait partiel
Ebroin fut assassiné en 681 et remplacé par Bertaire.
En 687 les Austrasiens reprirent l'offensive sous la conduite de Pépin , et remportèrent, en Yermandois, la victoire de Testri qui prépara , comme le remarque Henri Martin % le triomphe définitif du parti germanique sur le vieux parti galloromain'; Pépin maintint néanmoins Thierri dans son titre de roi\
Thierri, ainsi que le constatent ses diplômes, n'eut pas de résidence fixe et se promena de villa en villa; il n'est pas impossible qu'il se soit fait suivre d'un atelier et qu'il ait émis des monnaies dites palatines; mais les maires ont dû faire, à cette époque, dans l'exercice de cette partie lucrative des droits régaliens, une puissante concurrence au chef nominal de l'Ëtat.
Thierri mourut en 69 t. Pépin fit remplacer Thierri par le fils atné de ce prince qui se nommait Clovis. Clovis occupa le trône pendant quatre ans; ensuite le titre royal passa à son frère Childebert' qui le conserva jusqu'en 711. On substitua à ce dernier son fils Dagobert III qui ne sortit guère des métairies voisines de Compiègne et mourut à l'âge de seize ans, en 715. Pépin venait de terminer sa carrière , et le pouvoir réel était passé aux mains de son fils Charles Martel.
Les Neustriens voulurent secouer le joug du maire d'Austrasie; au lieu d'un enfant au berceau du nom de Thierri, proclamé par lui, ils prirent pour roi un autre Mérovingien, Chilpéric II (715). Les hostilités commencèrent:
* Cambrai, place iroporlonle siluée en grande partie sur la rive droite de rEscaul, a du se voir souvent prise et reprise pendant la période mérovingienne.
< Hist. de France , t. II , p. 165.
> Ânn. S. Arnulphi, Ree%ieil des hiêt, des Gaules et de la France, t. Il , p. 679.
* Ann. melienses, Recueil des hist, des Gaules et de la France, t. H, p. 680. B Ànn. mettenses, ibid. p. 681.
l'armée neustrienne débuta par quelques succès et poussa jusqu'à Cologne; mais 9 au commencement de 717, Charles Martel fit une diversion dans le Cambrésis et gagna contre Chilpéric, le 21 mars, à Vinci*, près de Crévecœur, cette bataille mémorable, où les Gallo-Romains et les Franks Neustriens des bords de l'Escaut plièrent, après une résistance opiniâtre, devant les guerriers austrasiens.
Chilpéric mourut deux ans après à Noyon, laissant le duc d'Austrasie mattre de la situation. On put considérer dès lors comme commencée l'absorption de la Neustrie et de l'ancien pays des Franks Saliens par l'élément ripuaire ; aussi verrons-nous plus tard Cambrai faire partie du royaume de Lorraine.
Charles remporta en 732, sur le^Sarrazins, aux environs de Poitiers, la victoire qui sauva le christianisme. A la mort de Thierri IV, en 737, ce prince, grandi par ses victoires et créé consul de Rome , devint le souverain des trois royaumes franks, sans prendre toutefois le titre royal, car une de ses chartes est datée de la cinquième année après la mort du roi Thierri *.
La mort surprit Charles Martel en 741. Il avait, dans une assemblée tenue à Compiègne, assuré la Neustrie à Pépin et l'Austrasie à Carloman. L'Austrasie avait dès lors oublié la race royale des Franks Saliens. mais il n'en était pas ainsi en Neustrie; aussi Pépin dut-il aller chercher, au fond d'un monastère, Childéric, fils de Daniel, pour lui rendre l'ombre du pouvoir.
En 747, lorsque Carloman eut embrassé la vie religieuse, Pépin fut à son tour duc souverain d'Austrasie; enfin, en 752, il prit le titre de roi, et Childéric fut condamné à finir ses jours dans le couvent de Saint-Bertin.
Ainsi la race de Mérovée vint expirer sur les confins du pays salien d'où elle était sortie.
* Bellum inieranl die dominica in quadragesima, in loco Duncupalo Vinciaco, in pago Cameracenaî, Dimia eœde inTÎcem conlisi sunl. Fred, Chron. eoni,, pars II, anno 717.
* Art de vérifier les dettes.
Récapitulons maintenant les dates et traçons la liste des possesseurs possibles ou probables de l'atelier monétaire de Cambrai, depuis le temps de Clovis:
RAGRàCAIEl 481«- Ml.
CtOTIB 8H
Un des fiU de CloUlde .....' 511 — S2i.
clotaibii m-^m.
Cbilpéeic ou peul-èlre Sigbbbrt K62 — 575.
CBiLPiRic 575 — 58i.
Clotairb II oa Cbildkbbrt II 58i ^ 695.
Clotaieb II ou TnioDBBBET 595 — 612.
Clotairb II 613 — 628.
Daoobbet 1 628 — 638.
SigbbbetII 638-656.
ClotibII 656?
Clotairb II! 656 — 660?
CnLo^Eicn? 660 — 673.
Thibeei in 673 — 675.
Thibrei III ou Dagobbet II 675 — 678.
ThibebiIU 678 - 691.
OoTis IIP 691-695.
Cbiidbbbet m 695 — 711.
DagobbetIII 711-715.
Chilp^rig II 715 — 719.
Thibeei IV. 720 — 737.
CaiLDiBicin 7i2 — 752.
MAmfô DU PALAIS :
P^PH-LB-ViBux 638 — 639?
Grimoalo 639 — 656?
Ercbinoalo 666 — 657.
Ebroïji 657 — 660.
VuLPOALD? 660 — 673.
Ebroïii 680 — 681.
Bbetaieb 681 — 687.
Pépin d'IUeistal 687 — 7U.
Cbablbs-Maetbl 717 — 7il .
CaeLOMAN ou PiPlIV-LB-BRBF 7il — 7i7.
PBPllf-LB-BRBP 7i7 — 752»
* Ragnacaire a possédé Cambrai avant 481 .
* n est peu probable que Clovis lU el les derniers Mérovingiens aient eu des monnaies dans le Cambrésis. Il est à remarquer cependant que le système financier de ces temps comportait une infinité d'ateliers monétaires et qu'il ne faudrait pas juger cette question au point de vue moderne.
> D'autres maires ont assurément frappé monnaie dans Tempire mérovingien et peut-être à Cambrai. Je n*ai cité que les noms les plus connus dans l'bistoire.
DESCRIPTION DES VARIÉTÉS
Les rares Triantes que nous avons à décrire ne sont/ ainsi que nous l'avons annoncé 9 que des monétaires. Ils sont rangés, sur la première planche, dans Tordre probable de leur émission. Je dis probable parce qu'on n'a en général pour guides , dans les classifications de cette sorte , que le type et le style , éléments qui présentent souvent des anomalies imprévues \ Il faut reconnaître cependant que l'étude des caractères extérieurs de la monnaie mérovingienne a fait de grands progrès depuis quelques années*.
En 1823, lorsque Tribou publia son mémoire, il ne connaissait en nature aucun monétaire mérovingien de Cambrai et n'avait, pour combler cette lacune , que le dessin incorrect publié successivement par Leblanc ' et par l'abbé Ghesquière\ Nous ferons connaître quatre trientes retrouvés depuis cette époque.
Après le type, ce qui frappe le plus dans un spécimen monétaire, c'est l'épigraphie ou, suivant l'expression consacrée, la légende. Comme la plupart des Trientes de même espèce, ceux de Cambrai ont reçu, d'un côté, le nom du monétaire, de l'autre, celui du lieu à l'ablatif. Ce dernier est écrit, tantôt CÂMERACO, tantôt CAMARACO. On a prétendu que la première de ces formes est la plus ancienne; cette opinion s'appuyait sur Tétymologie du nom de la ville que plusieurs auteurs ont cru trouver dans caméra, chambre', et
* Carlier, Bev. num., t. 1, p. 399.
* Cf. Revuê numismatique, passim — Ad. de Longpérieri Coi. Rouueau, p. 23 — N. B. Fillon, Comidiratioru $ur la monnaie de France ; Lettrée $ur quelques monnaies françaises e( Études numismatiques.
' Traité historique des monnaies de France,
^ Beeherehes sur trois points de Vhistoire monétaire des Pays-Bas.
* Le CarpeDlier, Hist. de Cambrai.
que des écrivains cambrésiens ont récemment défendue \ Mais la permutation de l'a en e, et réciproquement, a été si fréquente qu'il nous parait difficile de tirer aucune conséquence de l'emploi de Tune ou de l'autre de ces voyelles.
N*" 1. GAMARACO écrit de droite à gauche; au centre un buste tourné à droite «•
^|. ALANCVS; croix chrismée placée sur des degrés.
Cette pièce a déjà été publiée'; elle était considérée par M. Cartier^ comme un des plus anciens spécimen portant un nom de monétaire.
Or, pesant 1,22 gramme; pi. i, fig. 1.
N* 2. BEDEGIISI ; tète de face avec cheveux longs, symétriquement
partagés et retombant sur les joues eu boucles contournées.
Les derniers traits de la légende, qui forment à peu près quatre lettres assez fidèlement reproduites dans notre dessin , sont difficiles à interpréter.
La tête qui se voit au droit de ce monétaire, est analogue à celle du sceau
* E. Bouly el Ad. Braycllc, Em souterrains de Cambrai et du Cambrésis, p. 17 et 18. — E. Bonly, Dictionnaire historique, p. 49. — Suivant M. E. Bouly: i« Cambrai, dont César ne parle pas, n'a été fondé que sous les Romains, et a dû, par conséquent, recevoir un nom latin. S» Le nom de Caméra, ville voûtée, se justifie par l'existence de nombreux souterrains creusés de m>iiii dMiommc. 3* Enfin, si Ton repousse le radical latin, il faut bien accepter un radical celtique qui aurait la même signification.
Quoiqu'il n'entre pas dans notre sujet de nous occuper de l'étymologie du nom de Cambrai , nous devons dire que ces explications ne nous paraissent pas inattaquables. Il existe, en effet, non-seulement dans les Gaules, mais encore dans la partie de rilalie que les hommes de race celtique ont occupée , beaucoup de localités dont le nom commence par Cam comme celui de Cambrai et où ne se trouve pas de souterrain. Quant à la terminuison Bray». elle caractérise encore plusieurs noms de lieu du nord-ouest de la France.
Henri Martin {Histoire de France, t. I, p. 263) indique dubitativement la version, Ramr-ac'h, race kimrique ou cambrienne. J'aimerais mieux, s'il fallait absolument trouver une étymologie au mol Cambrai, séparer les syllabes Cam et Bray, qui signifient, suivant M. TnWiw (Glossaire celto^elge), la première, sinuosité , courbure ; la seconde, marais» endroit bourbeux.
> La droite est prise ici par rapport au lecteur el non au personnage représenté.
s Recueil de 9S0 monétaires,
* Mémoires des antiquaires de France , t. XU.
publié par M. de Barthélémy i et permet, par conséquent , de le rapporter à la première moitié du VU* siècle. Il faut aussi remarquer qu'il présente la ressemblance la plus frappante avec un tiers de sou exhumé en Belgique , qui n'a pas encore été déterminé , mais que M. B. Fillon n'hésite pas à considérer comme appartenant aux Nerviens*.
1^. + CÀMÂRÂCO. Les  ont été poinçonnés à l'envers sur la matrice. Dans le champ, une croix haussée sur un globe'. Or; poids inconnu; communiqué par M. Conbrouse; pi. i, fig. 2.
M. de Fienne, de Bar-le-Duc, possédait un Iriens semblable qui avait été exhumé à Neufchâteau (Vosges).
N"" 3. CAMERACO FI; buste tourné à gauche, la tête ceinte d*un bandeau perlé ; le cou et le haut de la poitrine sont également ornés de perles.
^. LANDËBËRTO M; croix à branches égales évidées, haussée sur un degré qui repose lui-même sur deux petites pyramides, formées de quatre globes dont trois forment la face antérieure.
Ce triens parait d'un bon style et devrait peut-être être classé avant le n"* 2; je ne le connais que par une empreinte prise sur un exemplaire appartenant à M. Van der Meer. Le flan parait avoir joué sous le coin, ce qui expliquerait le redoublement de quelques lettres et l'évidement des branches de la croix.
Or; poids inconnu; pi. i, fig. 3.
N** 4. LANDEBERTO MO; buste à droite avec bandeau et collier de perles.
* Bev. num., t. VI, p. 177.
* M. Fillon {Lettrée ewr quelques monnaies françaises inédites, 1853, p. 87 el pi. II, fig. 13.) lit sur ce trient SENNA IMAVRO; ne serait -il pas possible si, ce que j'ignore, la forme de PS n'est pas parfaitenicnl aecusée , d'établir un rapproctiemcnt entre cette légende et celle d'un Iriens attribué par H. de Longpéritr {Catalogue Rousseau, p. 66) à une localité de la cité de Cambrai ?
* Je n'ai employé, dans ce chapitre, les expressions de croix haussée, ancrée, accostée , etc., etc., que pour me conformer à un usage consacré dans les traités de numismatique : le langage héraldique ne convient pas en effet à la description des monuments de l'époque romane et devrait être réservé pour la période du moyen-&gf .
1^. CÀMERACO CIVI...; croix dont le pied est bifurqué à la manière d'une ancre et figure une sorte d'oméga. Or; 22 grains ou 1,16 gramme.
Getle pièce, déjà publiée par Leblanc * et considérée comme royale par Trlbou , reproduit la précédente , avec cette différence que le nom du monétaire est écrit du côté de la tète. Si Ton s en rapporte à la figure qu'en donne l'auteur du traité historique des monnaies de France, elle serait, par le caractère de la tète, d'une époque plus ancienne et toute romaine; mais on sait que le graveur Ërtinger n'avait pas toujours de bons dessins à sa disposition , et qu'il embellissait , suivant l'usage du temps, les images barbares qu'il avait à reproduire.
N'' 5. LANDEBERTVS; buste à droite.
H|. CAMERAC; croix ancrée.
Cabinet impérial des médailles. Or; 21 grains ou 1,11 gramme; pi. i, fig. 4.
Le triens qui précède, parla barbarie de son style, par la dégénération de son type où l'on reconnaît à peine une tète humaine, oii le bandeau de perles est remplacé par une sorte de crête, révèle une œuvre postérieure à Dagobert et à Clovis IL Gomme les n" 3 et 4, il porte le nom de Landebertus. Cette persistance me parait devoir s'expliquer par l'immobiHsation du type plutôt que par l'homonymie des monétaires.
On doit se demander ici avant de passer au chapitre II, s'il est possible que l'église de Saint-Géry qui a eu sa monnaie sous les Carlovingiens, ait possédé, comme d'autres sanctuaires des Gaules, le même privilège sous la première race. La fondation de ce monastère ne me parait pas assez ancienne : le saint qui lui a donné son nom vivait, il est vrai , du temps de Childebert II; mais il n'a pu être en vénération dans les Gaules que beaucoup plus tard.
* TraUi historique dês monnaies de France , pi. I, n* 18.