ROIS DE JERUSALEM
P. S). — J'ai reçu de Beyrouth une variété du denier d'Amaury, pièce commune et à légende si constamment invariable. Sur cet exemplaire, les deux premières lettres d'AMALRICVS sont liées. Cette variété insignifiante était à signaler à cause de l'uniformité presque constante du type.
P. ç)2. — J'ai publié dans la Revue archéologique de 1878 (1), un denier d'argent que j'avais reçu quelques semaines seulement après l'achèvement du livre dont je publie aujourd'hui le supplément. Cette pièce anonyme est certainement un des monuments les plus précieux et les plus importants de la numismatique des princes croisés; en voici la description :
+ SEPVLCHRI S DOM1NI
La grande rotonde du Saint-Sépulcre.
$ -f- DR A fi M A ACCONEN (pour ACCONENSIS)
Croix pattée cantonnée d'un annelet au second canton. Gravée, pi. XX, 3.
L'importance de cette pièce est telle que je crois devoir reproduire ici la plus grande partie du chapitre que je lui ai consacré dans mon article de la Revue archéologique.
« Ce denier, disais-je, est de très bon argent et pèse 2 gr. 10. Au droit figure identiquement le même édifice que sur les deniers aujourd'hui assez communs et sur les oboles infiniment plus rares du roi Amaury Ier de Jérusalem, édifice qui figure également sur la grande pièce d'argent, presque introuvable, frappée au nom de Jean de Brienne. Dans un article Je la Revue numismatique de i85G, consacré à l'étude des monuments de Jérusalem représentés sur les deniers des rois latins du xu° siècle, le marquis de Vogué a le premier identifié cet édifice d'un aspect si particulier avec la rotonde même du Saint-Sépulcre. « Les pièces d'Amaury, dit .le savant membre de l'Institut, ont pour type un édifice circulaire, supporté par des arcades et couvert par un toit conique dont les poutres vont aboutir à un cercle ouvert. Je donne le dessin de ce type d'après un denier de Jean de Brienne ; le beau module de cette pièce permet de mieux comprendre les détails de l'édifice qui est représenté comme sur la monnaie d'Amaury. Il est impossible, malgré la grossièreté de l'exécution, de ne pas reconnaître ici la rotonde du Saint-Sépulcre, telle qu'elle existait avant l'incendie de 1808, avec son rang d'arcades soutenues par des colonnes, sa galerie supérieure et sa couverture en bois ouverte au centre. « En cet endroit, dit le « pèlerin déjà cité, là où li monumens (le Saint-Sépulcre) estoit li moustiers tous roons, et si estoit ouvres « par dessure, sanscouvertures. » Outre cette mention succincte dont l'intérêt estd'être contemporaine des médailles dont nous nous occupons, il existe dans toutes les nombreuses relations de voyages du xn" au xvme siècle des descriptions bien connues de tout le monde, qui ne laissent aucun doute sur la forme primitive du monument. Cette forme générale et les éléments principaux de la disposition intérieure sont reproduits évidemment sur la pièce, autant que le permettaient l'exiguité du champ et l'inhabileté des artistes. »
« J'ai reproduit à dessein tout ce passage de l'article du marquis de Vogué, car la pièce que je public actuellement en est une confirmation éclatante. En effet, ce même monument des monnaies royales hiérosolymitaines que M. de Vogué avait reconnu être le Saint-Sépulcre, ce monument, dis-je, figure sur mon denier avec la légende Sepulchri Domiiii pour (Moncta) Sepulchri Domini, qui ne peut laisser subsister aucun doute ! La sagacité n'avait donc pas fait défaut au savant académicien : l'on ne saurait
'. 1) Monnaie et butte de plomb inédites de Terre-Sainte.
même prétendre qu'il ait été conduit à cette affirmation par la comparaison avec l'unique représentation contemporaine et certaine du Saint-Sépulcre connue jusqu'ici, je veux, parler de celle qui figure sur le sceau de l'église du Saint-Sépulcre, publié jadis par Paoli et reproduit par le marquis de Vogué à la page 184 de ses Églises de la Terre-Sainte. Le type de l'édifice célèbre, qu'accompagne ici la légende également fort explicite : Sanctissimi Sepulchri, est, en effet, cette fois, sensiblement différent, l'artiste ayant négligé, probablement à dessein, la grande coupole, dont les dimensions fort réduites sont peu en rapport avec celles du sujet central auquel il a, par contre, donné tous ses soins. Ce sujet central n'est autre que l'édicule même du Saint-Tombeau qui formait, on le sait, le centre de tout l'édifice, et qui n'a pu être indiqué sur un champ aussi restreint que celui des diverses monnaies dont je parle en ce moment. Le denier que je publie a donc, je le répète, une importance considérable, puisqu'il vient affirmer définitivement l'identification de l'édifice des deniers hiérosolymitains énumérés plus haut avec la coupole du Saint-Sépulcre, identification qui avait été devinée parle marquis de Vogué.
« Mais ce n'est pas à ce point de vue seulement que cette pièce anonyme est curieuse, et la légende du revers : Dragma Acconen{sis), est également fort intéressante. D'abord le mot dragma, remplaçant denarius sur une monnaie médiévale, est une nouveauté. Je crois qu'il n'existe aucun autre exemple de cette désignation inscrite sur une monnaie du moyen âge, pas même sur une de celles frappées en Orient, pays où le nom de drachme et ses différents dérivés s'étaient conservés depuis l'époque du monnayage hellénique. Le mot drachme, et ceux de dragme et drahan, dragan, etc., qui en dérivent, se retrouvent fréquemment, en effet, comme synonymes de denier dans les divers chroniqueurs et historiens des croisades, y compris Joinville : j'en citerai cet unique exemple : dans les Assises, là où le manuscrit de Venise dit denier, celui de Munich dit drachme. Le mot drachme servait aussi à désigner la pièce d'argent ou taccolin des rois Roupéniens de la Petite-Arménie. Mais, je le répète, jamais on n'avait vu le mot dragma figurer sur une monnaie des Francs d'Orient. En dehors même de cette désignation insolite, le fait seul que le nom de la monnaie ligure dans la légende est une chose à remarquer. On connaît la rareté extrême de ces sortes d'indications sur les monnaies du moyen âge. Parmi toutes celles des Latins d'Orient, je ne connais comme présentant cette particularité que le denier des comtes de Jatfa avec la légende : Denarius Joppensis, de la collection Vogué, et la pougeoise. I'ugcsia d'Accon, frappée à Acre par le comte Henri de Champagne.
« La désignation de l'atelier monétaire a également ici son importance; comme la pougeoise d'Acre, comme les pièces d'or et d'argent à légendes arabes fabriquées dans cet atelier vers i25o, cette drachmeû précieuse a certainement été frappée dans la vieille Ptolémais à une époque où les Francs n'étaient plus en possession de la ville sainte, et où Saint-Jean-d'Acre était devenue la première cité du royaume latin de Jérusalem ; certainement ce petit monument numismatique correspond aux dernières années du xu° siècle, à cette époque si importante pour l'histoire de cette ville, où les Francs, concentrés à l'abri de ses murailles, se préparaient à reprendre l'offensive, quelques années à peine après les grands désastres du règne de Guy de Lusignan.
" Cet atelier latin de Saint-Jean-d'Acre, si intéressant, dont nous commençons à connaître un certain nombre de produits, paraît avoir fonctionné dans des circonstances très diverses. La pougeoise du comte Henri est datée par le fait même de la présence du nom de ce prince dans sa légende ; elle a dû être frappée entre les années 1 [92 et i [97. Les pièces d'or et d'argent des Vénitiens portent les dates des années i2 5o et suivantes. Pour la pièce que je publie, un fait capital est à relever, c'est qu'elle est anonyme. Or, grâce toujours à M. de Vogué, nous connaissons déjà une autre pièce anonyme frappée également à Acre, ou du moins sous les murs de cette ville, bien que le nom d'Accon ne figure pas dans sa légende; je veux parler de la pièce si curieuse, mentionnée par M. de Saulcy dans sa Numismatique des Croisades, et dont M. de Vogué a donné une ingénieuse interprétation dans la Revue numismatique de t865 (p. 296), Les légendes inscrites sur cette monnaie sont, au droit : MONKTA REGIS, et au revers : REX IERL.M
Je renvoie le lecteur aux pages du marquis de Vogué; il y verra sur quels arguments le savant académicien s'est appuyé pour attribuer avec une grande apparence de raison cette pièce d'aspect insolite à l'époque même du fameux siège de Saint-Jean-d'Acre par les chrétiens de Syrie unis aux armées des rois de France et d'Angleterre, « à cette période pendant laquelle, la royauté restant indécise entre Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat, les droits régaliens furent officiellement exercés par les Ordres militaires, ce qui explique l'absence de tout nom royal dans la légende ». Après avoir relu M. de Vogué, je demeure convaincu que le denier que je publie appartient à la même période et que son émission a été le résultat des mêmes événements ; en effet, il est anonyme comme celui de M. de Vogué, ce qui indique presque certainement une vacance ; en outre, il porte une indication en plus, celle de lieu, laquelle va nous permettre de préciser encore plus exactement le moment même de sa fabrication. En effet, si l'on admet avec le marquis de Vogué que la monnaie à légende Monda régis a du être frappée dans le camp des croisés, « dans cette ville de bois qui s'éleva si rapidement sous les murs d'Acre assiégée et constitua pour un moment le royaume de Jérusalem tout entier avec les débris de ses services publics, » pourquoi ne pas admettre d'autre part que le denier également anonyme, mais qui porte le nom d'Accon, ait été frappé dans les mêmes lieux, mais cette fois dans les murs mêmes d'Acre reconquise, durant le court espace de temps qui s'est écoulé entre la prise de la ville par les armées chrétiennes confédérées, et cette assemblée du 28 juillet 1 191 qui mit fin à un état de choses provisoire, en confirmant les droits du roi Guy. Je crois, pour ma part, qu'il est possible d'attribuer à la fabrication de la monnaie que je publie cette date du mois de juillet 1 191, qui vit renaître en Syrie la fortune des chrétiens si longtemps compromise. Si le Saint-Sépulcre de Jérusalem figure sur cette monnaie frappée à Acre, comme du reste sur celles du roi Jean de Brienne qui ne posséda jamais Jérusalem et qui a certainement dû monnayer également dans la nouvelle Ptolémaïs, il faut songer, avec le marquis de Vogué, « que les princes francs de Syrie, bien que chassés de Jérusalem et résidant à Acre, y conservèrent toutes les formules de la royauté, de même que tous les établissements religieux, réfugiés à Acre et même à Chypre après le désastre commun, gardèrent les noms qu'ils portaient en Terre-Sainte, et s'appelèrent comme au temps de la domination latine, l'abbaye du Temple Domini, l'abbaye du Saint-Sépulcre, etc. » « Il n'est pas plus étonnant, ajoute encore M. de Vogué, de voir sur ces monnaies le type du Saint-Sépulcre, que d'y lire la légende Rex Jérusalem : je dirai plus; ce type éminemment caractéristique semble être de la part des rois dépossédés une protestation contre l'invasion, et un maintien de leurs droits dans l'infortune et dans l'exil. » « Je rappellerai en terminant que la représentation de la coupole du Saint-Sépulcre figure également à côté de celles de la Tour David et du Temple, au revers de certaines bulles de plomb des rois de Jérusalem, bulles dont M. de Vogiié a publié un exemplaire magnifique au nom du roi Amaury Ier, dans la Revue numismatique de 1864 (page 276, pi. XIII, n° 1). »
ld. — J'ai reçu de Syrie une variété extrêmement intéressante du célèbre denier frappé en 12 19, au nom de Jean de Brienne, lors de l'occupation de Damiette par les Francs. La couronne de la tète royale est de forme très diilerente, triangulaire, ressemblant à une mitre d'évèque. Le nom du roi est écrit non iOhES, mais en toutes lettres IOHA.NNES. Enfin, particularité la plus curieuse, le nom de Damiette au revers est écrit par un E, DAMIETA, et non DAMIATA, comme sur les exemplaires déjà connus. Gravée, pi. XX, 4.