AU MOYEN AGE
INTRODUCTION
§ I«r. Bibliographie de la numismatique arménienne.
Le marquis de Savorgnan (1) a signalé le premier les monnaies de Léon II représentant d*un côté une tête de lion» et de l'autre la croix à deux branches. Tristan (2), Du Gange (3) et Adler (4) donnèrentt quelque temps après, le dessin et une explication de la monnaie bilingue d'Hélhum Ւ' et du sultan seldjoukhide Kaikosrou.
G. Guper (5)* La Groze (6), Th. Pembrock et le comte de Hontgommery (7) publièrent plusieurs monnaies à légendes arméniennes; mais ces deux derniers savants leur attribuèrent une origine runique. Les auteurs du Catalogue de Saint-Pétersbourg (8), Pellerin (9) et le
(1) Copioia DescripU in SenUni^ DmmH. tor.« net. p. 135.
sopra hmedagl. ddmus. Ainshy, t. H, L n. (6) Hist. du christ. d'Ethiopie et d'Armé-
(2) Comm. histor., t. ա, p. 588. nie, p. 340.
(3) Hist. de saint Louis par le sire de Join- (7) Ntm. in ires part, divisa, t. TV, p.40. ville, diss. xti, p. 238. (8) Mus. imp. Petrop., t. Il, part, ui, p.
(4) ÈÊuseo cufico Borgiano^ p. 61-2, pi. 452.
xu C. (9) Lettres de l'auteur du Recueil de^
(5) In Laeta/iUiumf de ոաՈէէստ pensât՛ médailles, p. 112-47, pi. i, vi, vii, vui,
p. Tchamilch (1) donnèrent aussi l'explication de quelques monnaies. Dès lors les médailles arméniennes prirent rang dans la numismatique.
Toutefois aucune monographie n'avait été tentée sur ce sujet, lorsque l'abbé Sestini (2) entreprit un essai de classification qu'il intercala dans ses dissertations sur les médailles du cabinet Ainsley (3).
Ce premier essai n'est malheureusement pas irréprochable. On y re« marque des erreurs , de mauvaises lectures, de fausses attributions* Ainsi, Sestini (4) donne à Sempad une médaille frappée par le roi serbe Etienne P՝" (5); il attribue au second règne d'HéthumlI, une pièce d'Etienne III Urosius II, roi de Servie, publiée par M. deReichel dans sa Notice sur les monnaies des rois de Servie (6). Je ne rectifierai pas ici les erreurs que contient la lettre du savant abbé sur les médailles roupéniennes : M. Brosset a rempli cette tâche (7), et peut-être avec un peu de sévérité pour Sestini, qui écrivait à une époque où l'étude des monnaies d'Arménie n'avait aucun précédent, et où la langue arménienne n'était pas encore enseignée dans les universités de l'Europe.
Après l'essai de Sestini, cinquante années s'écoulèrent avant qu'aucun travail ne fût tenté sur les monnaies roupéniennes. M. Brosset, l'un des continuateurs de l'histoire du Bas-Empire de Lebeau, donna, dans ses notes sur cet ouvrage, la description des monnaies arméniennes connues de son temps (8). Cet essai lui fournit les éléments d'une monographie des médailles goriguéennes et roupéniennes que le savant orientaliste imprima, en 1840, à Saint-Pétersbourg (9). Dans ce travail, dont la moi-
Ci) ^ատմութէւն ^tujng (Histoire des Arméniens), 1. 111, liv. v, p. 365.
(2) Sopra le medaglie dei Rupin. y let. a, p.22, t.IV, p. 84.
(3) Diss.sopra le medaglie dellu collezione Ainsley, t. U; let. ix.
(4) Opns laud,, p. 43.
(5) Cf. Mémoires de la Société d'arch. et de num. de Saint-Pétersbourg, t. Il, p. 242, pi. XIII, 9. Serbiens alte ifiinzen, etc.
(6) Mémoires de la Société de Saint-Pétersbourg, pi. xiii, 9. — Revue num., 1850, p. 348 et suiv.. Restitution Ճ Etienne h՝" et Etienne m de deux médailles attribuées aux rois d'Arménie.
{7) Bulletin de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbouig, t. VI, no» 3, 4.
(8) T. XVI, 26; XVn, 43,324; XX, 510.
(9) Bulletin de l'Académie des sciences de SaintrPétersbouiç, VI, 3, 4.
tié est consacrée aux monnaies de la Géorgie* Fauteur repousse toute distinction à établir dans le classement des pièces des rois homonymes ; il attribue à un roi incertain du nom de Léon toutes les médailles avec le nom de Léon, et ainsi des autres pièces avec les noms d'Héthum et de Constantin. Les raisons alléguées par M. Brosset sont celles-ci : c( qu'il est impossible de distinguer par les médailles l'un ou l'autre des princes du nom de Léon ou d'Héthum, attendu qu'aucune ne porte de dates ; que les noms des rois homonymes n'ont rien qui les distingue ; qu'enfin les médailles se ressemblent toutes pour le type, d Comme on le voit, le système de M. Brosset est loin de satisfaire aux exigences de la science; et cependant, à l'aide de l'histoire et par Texamen et la comparaison des types des monnaies, je crois qu'il est possible d'arriver à lever les difficultés que ce savant présente comme insurmontables.
Des monnaies portant des caractères arméniens ont été classées à tort dans les suites numismatiques bagratide et cilicienne, et à ce sujet, je dois dire que deux auteurs ont accrédité cette erreur en revendiquant pour l'Arménie des pièces qui lui sont totalement étrangères. Ainsi, le P. Indjidji (1) assure avoir vu, dans la collection de lord Ainsley, à Constantinople, des médailles portant d'un côté un autel du feu placé entre deux personnages, de l'autre une tête de roi coiffée à la manière orientale, et des lettres arméniennes. Ո en est de même de M. Adr. do Longpérier (2), qui a cru voir des monnaies arméniennes dans certaines médailles géorgiennes imitées du type sassanide, et frappées par les rois de la troisième dynastie.
Ces pièces sont tout simplement des imitations des monnaies sassanides frappées dans les Indes (3) ou par les Arabes (4); car on sait,
(!) Antiqmtés de rArménie (en arm.), է ihe Parthian type, — C, Lassen, Zur Ge$ch,
U , p. 95, note. derGriechMnd IndoschyLKOnige in Bactrian,
(2) Numisnmtique des Sassanides, p. 86. ճօԽ1 undindia, p. 108. — Reinaud, Mé-
(3) Jounud asiatique de la Société du Ben- moire sur Tlnde, p. 112, dans les Mémoires
, t. rV, p. 621-68; t. VI, p. 288, Prin- de l'Académie des Inscr. et BeUes-Letlres. sep, Spécimen ofindvhcwns descended from (4) Hordtmann, Recherches sur les mon-:
d'après le témoignage de Hakrisi (1), qu'Omar fit frapper des dirhem avec l'empreinte de Khosroès et du même module; ou bien encore, comme je le disais tout à l'heure, des monnaies imitées de ce même type sassanide, et portant des inscriptions géorgiennes (2). Pour ma part J'ai examiné avec beaucoup d'intérêt les monnaies au type sassanide, et si je signale aujourd'hui les erreurs commises par le P. Indjidji et M. Ad. de Longpérier, c'est que je suis persuadé que les débris que nous a laissés le moyen âge ne sauraient être discutés avec trop de soin.
La monographie du savant M. Brosset fut bientôt suivie d'un travail non moins important de M. Albreckt Krafft, de Vienne (3). L'auteur a établi parmi les médailles des rois homonymes des distinctions qui n'existent pas dans le travail de M. Brosset, et il a publié quelques monnaies nouvelles tirées des collections de Vienne, des Hékhitaristes et de Timoni, monnaies qui ont contribué à fixer d'une manière définitive aux rois homonymes les pièces douteuses de la monographie de H. Brosset.
Un travail spécial sur les monnaies d'Hélhum et deZabel, dû à la plume de M. Borrell de Smyrne (4)« eût été irréprochable, si MM. Brosset et Krafft n'eussent devancé M. Borrell de plusieurs années, et à son insu, dans cette appréciation.
L'abbé Gappelletti (5), Joachim Lelewel (6), J. A. G. Buchon (7), M. de
naies sassanides Ճ l^endes pehlyi ; dans le tième année, p. 525» 605, 653. Zeitschrift der Deutscher Morgefdœndisàken (3) Armeniiche Mimzen der Rupenisdie
GeseUschafl; acht, Bomd. I Heft, 1851, p. Dynastie; dans lesJahrbiicherder Litteratur
140. — Soret, Lettre à M. Obhausen sur zu Wien, t. Cm, 1843. quelques médailles au type sassanide. (4) Revue numismatique, 1845, p. 451
(1) Hist. de la monn. arabe, éd. de S. de et pi. sans n».
Sacy, p. 71-2. — Tychsen, Comm. I, de (5) L'Armenia, t. !•% art. nr, p. 178-81.
Ntm. veter. Pers, , p. 24; Comm. m, p. 25. (6) Note insérée Ճ la suite du Génie de
(2) Fraëhu, Novœ տցահօԽ ad rem num. FOrient, de L. L. Sawaszkiewicz, p. 214 et moh, pert.y p. 46, H, n» 15. — Barataieff, suiv., pi. xi, n« 95.
Documents sur la num. de la Géorgie, pi. i, (7) Recherches et matériaux pour servir Ճ
2. — Ma Numismatique de la Géorgie au une histoire de la domination française en moyen âge, pi. i, 16. — Revue Arch., hui- Grèce, Ւ* part., p. 403-5.
Saulcy (1), et VEwrapa, journal des RR. PP. Mékhitaristes de Vienne (2)» ont donné quelques médailles nouirelles ou peu connues, qui ajoutent de l'intérêt à la série, déjà nombreuse, des monnaies roupéniennes.
Après ces travaux, je pubUai mon Essai (3), qui fut suivi de deux suppléments (4) ; puis vint le travail du R. P. Clément Sibilian (5), dans lequel on trouve plusieurs monuments nouveaux tirés du musée royal de Berlin et du cabinet des Mékhitaristes de Vienne.
Les Bénédictins, auteurs de l'Art de vérifier les dates (6), se sont préoccupés d'une grande médaille d'argent avec le nom de naÀCO, suivi du titre de rex aehen., afin de (aire entrer dans la liste des rois un prince Lusignan qui aurait porté le nom de Draeon ou Dragon. Cette médaille, que j*ai vue au cabinet de la bibUotbèque impériale, où elle est classée parmi les pièces de Chio, à cause de la légende du revers, moreta macri cmo, est du dix-huitième siècle, et n'a aucun rapport avec les pièces roupéniennes.
J'ai consulté, pour les médailles frappées par les rois titulaires d'Arménie, le bel ouvrage de M. de Saulcy (7) où ce savant donne la liste des princes chypriotes qui ajoutèrent à leur blason les armes de Jérusalem et d'Arménie.
§ n. Considérations générales sur les monnaies d'Arménie.
Les princes d'Arménie battirent monnaie à Sis et à Tarsous, villes principales de leur royaume. Sis était une cité que Léon II fonda et dont
(1) Numismatique des Croisades, pi. ա» au P. 6. Aïwazowski, p. 467.
5, 7. (5) Besehreibwfhg von 17 noA unedirUn
(2) }y-P"'H'"} 1 851, pi. in-4o. Miinzen der Arm. Ruh, Dyna$L in KiUkien,
(3) Extr. de la Revue Archéologique, sep- Wim, 1852, in-S», 3 pi.
tième année. — Baron Marchant, Lettres sur (6) Rois d'Arménie, Draco. — Pdlerin,
la Numismatique, nouT. éd., lettre xxui, mes Lettres de l'auteur, etc., p. 146-7.
notes. (7) Numismatique des Croisades. Cf. Rois
(4) Revue Arch., huitième année, lettre à de Chypre, p. 96. M. Reinaud, p. 225; dixième année, lettre
il fit sa résidence en 1186. L'atelier monétaire dépendait du châtean que ce prince avait élevé au pied du rocher à pic qui domine la ville. Cet atelier, dont les ruines se voient encore aujourd'hui, se liait au TarbaSf résidence royale, par une galerie dont on voit encore les restes. Il y a cinquante ans environ, le palais des Roupéniens était encore bien conservé ; mais le patriarche Guiragos, qui construisit le nouveau monastère, fit enlever toutes les pierres de l'ancien monument afin de bâtir l'enceinte fortifiée qui entoure le couvent où les catholicos de Sis font leur résidence.
La plupart des médailles des rois roupéniens portent une inscription qui indique qu'elles ont été frappées à Sis. On devait donc croire que toutes les monnaies de ces princes étaient sorties de TateUer de cette ville, et j'avais moi-môme propagé cette erreur (1) ; mais par hasard j'ai découvert à Tarsous, parmi de nombreuses monnaies que j'avais recueillies, une médaille de Constantin lY de Lusignan portant en abrégé le nom de l'atelier monétaire de Tarsous. Cette découverte est importante, car elle nous donne la preuve que Tarsous était une ville de premier ordre sous les Arméniens, puisque les Thakavors y avaient un hôtel des monnaies.
Le travail des médailles arméniennes est grossier, et les représentations des personnages et des animaux sont fort mal exécutées. On voit que les ouvriers employés à la fabrication des monnaies étaient, pour la plupart, des étrangers qui copiaient servilement les médailles des princes voisins ou contemporains de ceux dont ils voulaient retracer l'image. Ainsi les monnaies d'argent de Léon II et d'Héthumsont imitées des pièces vénitiennes et des blancs d'argent de Chypre, qui eux-mêmes n'étaient qu'une imitation des carlins d'Anjou, des pièces de Charles de Provence et de Robert, roi de Jérusalem et de Sicile (2). Toutes les mé-
(1) Mon Essai sur les monnaies armé- (S) Ces monnaies servirent aussi de proto-
niennes, p. 10. type à une médaille fort curieuse frappée par
dailles représentant au droit un cavalier» sont copiées des pièces des Seldjoukhides de Konieh ou des monnaies de Roger, prince d'Antioche. Les médailles d'or et d'argent de Constantin lY de Lusignan sont aussi imitées des monnaies impériales de Gonstantinople ou des pièces de Baudoin, comte d'Ëdesse^ ou bien encore des médailles des premiers rois latins de Chypre, avec lesquels les Thakavors d'Arménie étaient liés d'origine et d'intérêts; enfin les monnaies de Léon VI ont une grande analogie avec les pièces frappées par les princes chrétiens de la Syrie et de Chypre.
Les légendes des médailles sont toutes écrites en arménien vulgaire, dialecte encore en vigueur aujourd'hui chez les Arméniens de la Cilicie et de l'Asie ; les lettres sont onciales , et quoique lisibles , elles sont mal formées. J'ai vu quelquefois des lettres minuscules et des abréviations, mais surtout sur les médailles des derniers souverains, alors que le royaume d'Arménie luttait sans cesse contre les attaques des musulmans et commençait même à voir s'introduire, dans le langage national, des mots de la langue de ses futurs dominateurs. A cette époque, la littérature arménienne était morte, l'écriture seule avait survécu ; aussi les graveurs arméniens tracèrent-ils quelquefois sans les comprendre, des légendes qu'il est impossible de déchiffrer aujourd'hui.
§ m* Noms et yaleur des monnaies arméniennes.
Le roi Léon II fut le premier prince qui fît battre monnaie dans la petite Arménie. Jusque-là les ieUJums (1) s'étaient servis de la monnaie byzantine, de celle des croisés, et même des pièces sarrasines, ainsi qu'on les appelait alors. Ces monnaies passèrent, dans les transactions commerciales, conjointement, et à égalité de valeur et de poids, avec
un émir de Lydie appdé ^Iâjj.L©, qui ré- t. Ի»", p.52. — Rerue Arch., onzième année,
gna de 1299 Ճ 1345. Les légendes sont en p. 386, pL ccxlii, n» 1, la lettre que m'a
latin. — Cf. Lateinische Miinzen des ՏօքԽո adressée mon sa?ant ami M. Fr. Soret. Seldj'Efnir, von J. Friedhender; dans les (1) En annénien, էշէ""^} prince.
Beitrœge zur aUen Jtfunxlninde. Berlin,185l9
les pièces d'Arménie. Les monnaies étrangères, telles que les byzants d'or des Grecs et des Sarrasins, étaient même plus souvent employées que la monnaie du pays, et lesThakavorsroupéniens, dans leurs chartes, font plus souvent mention des monnaies musulmanes que de celles d'Arménie (1).
Cependant les monnaies d'Arménie étaient reçues dans les ip^i^chés; les musulmans les acceptaient à titre d'impdt perçu (2) ; les Génois et les Vénitiens recevaient les monnaies d'argent arméniennes dans leurs comptoirs de la Cilicie (3), et les princes croisés d'Antioche, d'Ëdesse, de Tripoli et de Jérusalem, donnaient cours, dans leurs états, aux monnaies des rois d'Arménie, afin d'user de réciprocité et de pouvoir, dans l'occasion, écouler leurs deniers de billon.
Dès le règne d'Hétbum Ի՝^, un droit fut établi sur les pièces étrangères qui étaient apportées dans la petite Arménie. Le Liber Paetorum (4) cite un privilège de 1245-6, émané de la cbancellerie d'Hétbum et d'Isabelle, et accordé tant à J. Tbeupolo, doge de Venise, qu'à la sérénissime république, et dans lequel il est dit que, si les Vénitiens apportent de l'or ou de l'argent frappés soit en byzants ou autres monnaies, ils auront à payer les mêmes droits qu'à la douane d'Acre en Palestine; mais ils étaient exemptés de ces droits s'ils apportaient des métaux précieux non monnayés.
La même ordonnance relative à l'introduction des métaux précieux monnayés en Arménie, fut remise en vigueur par le roi Léon IV dans un
(1) Contrat de mariage de Fémie, fille d'Hétbum, dans le Codice diplomatico de PaoU, t. I«r, p. 134, no 119.
(Ղ) Traité de Léon ա avec le sultan Kelaoun, dans les Extr. des historiens arabes des croisades, par M. Reinaud, p. 552-7.
(3) Mas-Latrie, Histoire deOiypre, t. HI, docum., p. 677. Quittance notariée du connétable d' Arménie au consul vénitien de La-
jazzo (arch. de Venise, Comm. I,* fol. 1 1 5 v^), et p. 684, Etat des sommes réclamées au nom du roi d' Arménie aux navigateurs vénitiens A. Sanudo et P. Morosini (arcb. de Venise, Comm. I, foL115y«]«
(4) Archives de Venise, lÀber Pactonm ou Pottt, H, 6.— Marin, Hist. du Comm. , t. IV, p. 156 et suiv.— Cf. Arch. des miss, scient., t. n ; le Rapp. de M. de M -Lat. sur les PatH.
privilège (1) daté de Sis le 20 mai 1307, accordé à la république et au doge Pierre Gradeuigo, privilège dans lequel il était aussi stipulé que : « tous les Yeneciens qui porterunt or et argent et vodrunt congner bezans ou menée si donront la droiture ansi corn ceaus qui à Acre donoient droiture de bezans ou de menée. Et ce l'or ou l'argent ne s'en congne bezans ou monoye, non donront nulle droiture. dOu voit par ce passage que Léon lY octroya aux Yénitiens les mêmes privilèges que Hélbum, l'un de ses prédécesseurs, avait accordés cinquante ans auparavant à la république de Yenise* Ainsi le privilège de 1307 ne différait en rien de celui de 1245-6 pour l'importation des métaux précieux en Arménie, et la clause relative aux monnaies d'or et d'argent resta la même.
Les tbakavors d'Arménie firent frapper des monnaies d'or, d'argent, de billon et de cuivre. Des spécimens de ces monnaies nous sont parvenus ; cependant les pièces d'or et de billon sont fort rares, tandis que celles d'argent et de cuivre abondent dans les collections. J'ai passé buit mois dans la petite Arménie, tant à Tarsous qu'à Sis et dans les autres villes de l'ancien royaume roupénien, et je n'ai pas rencontré une seule médaille d'or des tbakavors. Il est vrai que, toutes les fois que les fellahs noussariés trouvent des pièces de ce métal en labourant leurs terres, ils les fondent et vendent le lingot aux sarrafs de la ville voisine. J'%i examiné attentivement les coiffures des femmes et des petits enfants, qui sont toujours surcbargèes de pièces d'or grecques, romaines, byzantines, arabes et vénitiennes, et n'ai pas vu une seule médaille d'or arménienne. Quant aux monnaies de billon, je n'en ai trouvé que deux, ce qui porte ձ quatre le nombre des pièces de ce genre que l'on connaît jusqu'à ce jour.
A. MOiiNAiES d'or. — Lc lAior, en arménien ղե^աը^ était une monnaie
(!) Archives de Venise, ԱԽ Pactorum, Mas-Latrie, Histoire des Lusignans de Chv<* m, 48. — Reg. CanMMm.j I, fd. 115. Cf. pre, docmn., t. ա, p. 687.
d'or arménienne; il équivalait an յեյ^ des Arabes (i). Ce nom de ténor était peu usité et paraît avoir été remplacé par d'autres noms de monnaie en partie arméniens et en partie empruntés aux Grecs» aux Géorgiens, aux Arabes, et aux croisés. En effet, les auteurs arméniens donnent à leurs monnaies d'or les noms de byzants et de tahégans (2).
Le byzant (3) était le nom d'une monnaie d'or emprunté aux Grecs par les croisés, et qui par la suite servit à désigner la monnaie sarrasine (4).
Le mot tahégan, ղահեզա^յ s'appliquait à l'or aussi bien qu'à l'argent (5). Ce nom^ de même origine que le persan J^^t indiquait une monnaie d'or, gmu$ moneiœ aureœ^ équivalant au dinar arabe (6). Ce mot passa en indoui sous la forme pr^t» mais avec la signiGcation de petite monnaie de cuivre (7). En géorgien, le nom de tahégan se retrouve sous la forme drdkani ou drahkani, et désigne une monnaie d*or (8).
La valeur du tahégan n'est pas bien déterminée. Dans les écrivains géorgiens, il est donné comme l'équivalent de /lotirt <c florin n (9), et
(1) Dans THistoire de Salah-Eddin, de Boha-Eddin, il est question de la monnaie d*or qui avait cours dans les états des princes Ajoubites պ même temps que chez les Franks d'Orient. Cette monnaie y est appelée tantôt dinar de Tyr, et tantôt dUque {djertn) d'or ou disque de Tyr. Ainsi (p. 5), il est dit qu'à la mort de Salah-Eddin, on ne trouva dans son trésor pour toute monnaie d'or qu'un djerm, >ya., ou, conune on lit à la page 12, un
djerm de Tyr. D'un autre côté, Boha-Eddin rapporte (p. 74) qu'à la prise de Jérusalem par Salah-Eddin, chaque fenune &anke paya pour rançon cinq dinars de Tyr. — Note communiquée par M. Reinaud, de l'Institut.
(2) Cf. mss. arm. de la bibUothèque imp., ancien fonds, n^ 115, fol. 165 et suiv.
hospitaliers le chAteau de Vanerium^ et qui certifie avoir reçu d'eux dix mille byzants (Paoli, Cod. dipl., I, p. 104-5).
(4) Quœ noneta, in regionibus illis, in jmhlicis commerdis et rerum vencUitm faro principatum tenebat, (Guill. de Tyr, XIII, 15.)
(5) Cf. ms« arm., n» 115, lieu cité.
(6) Ո)ո Alatir, dans les Extr. des historiens arabes de M. Reinaud, p. 17. — Ed. Dulaurier, trad. de Matthieu d'Edesse, ch. xxvui, n« 31, p. 88-9.
(7) Garcin de Tassy, Chrestom. hindie et indouie ; anecdote de Ptpâ, extr. du ՑԽհէօ- Mal de Nârâyan-Das, p. 76, et vocab. p. 62.
(8) Brosset, Hist. de la Géorgie, p. 159, 169 et suiv. — Ma Numismatique de la Géoigie, p. 2.
(3) Cf. Charte de Léon U qui donne aux (9) Code du roi Wakbtangt ա, 251.
répond à treize drachmes d'argent (1). Matthieu d'Édesse (2) donne au tahégan d'or la valeur de quarante pogh ou sols, tandis que, dans les passages de la version arménienne de la Bible où le mot tahégan est employé, il a le sens de v^fKafux, nvmmus (3). Joinville (4), de son cdlé, nous dit que le tahégan, qu'il nomme droj^on^ était une monnaie d'Orient égale au denier et valant sept petits tournois : « Li benoiez rois, dit le biographe de saint Louis, leur fesait donner à aucuns cent deniers de la monnoie du pays, qui sont appelés dragans, dont chacun dragan valait sept petiz tornoiz (5). »
Deux historiens arméniens, Yartan et Samuel d'Ani, parlent de monnaies d'or appelées rouges (6), sans doute par opposilion aux bhne$^ qui étaient des monnaies d'argent Samuel d'Ani (7) raconte, au sujet de ces monnaies, qu'Ayoub, père du fameux Salah-Eddin, ayant eu un songe, un juif le lui expliqua en lui annonçant qu'il lui naîtrait un fils qui se rendrait illustre et deviendrait mattre d'un grand nombre de pays. Ayoub promit au devin que, si sa prédiction se réalisait, ce fils lui donnerait, à lui et à ses enfants, pour chaque année, mille tah^ans rouges, կաըյէն դեկան. Effectivement, Salah-Eddin tint cet engagement : le juif étant venu le trouver, il lui fit compter autant de fois mille tahégans rouges qu'il s*était écoulé d'années depuis que son père Ayoub avait eu le songe (8).
(1) Wakhtang, m, 414. — Journal asiatique, 1832, p. 25. — Ma Numismatique de Géorgie, p. 2. — Lebeau, ffist. du Bas-Empire, éd. Saint-Martin, t. XVII, p. 462, note 1. — Tchamitch, Hist. d'Arménie, m, 351.
— ^NouY. Dict. des Mékhit. de Venise, 1, 591. — Aucher, Traité des poids et mesni^ (en ann.), 71-4. — Matthieu d'Édesse, éd. Dulanrier, p. 88-9, note 1 .—Revue Arch., huitième année, p. 225, ma Lettre ե M. Reinaud.
(2) Chahan de Cirbed, Chr. de Matthieu d'Édesse, dans les Extr. des mss., t. IX, p.
319, note 5.
(3) Aucher, Traité des poids et mesures, p. 71-4.
(4) Vie de saint Louis, p. 349.
(5) Beugnot, Ass. de Jérusalem, t. U, p.
117, chap. ccxin, n^SG.
(6) Cappellelti, YArmenia, 1. 1, p. 181.— Makrisi, Traité des monnaies musuhnanes, éd. de S. de Sacj, p. 43.
(7) Chron. arménienne (ms. de la bibliothèque impériale, n» 96).
(8) Note communiquée par H. Ed. Du^ laurier.
L'usage de désigner les monnaies par le nom d'une couleur était trèsrépandu en Orient. Ainsi le scheîk al-Hakrisi, dans son Traité des monnaies musulmanes (1), parle à plusieurs reprises de monnaies noires (2) frappées par les kbalifs Moavia ben Sofjan et Ziad ben Abihi. Ces mon* naies noires (3) étaient les mômes que les dirhems bagtis^ dont le poids devait être de buit daneks ou d'un mitkkal (4).
B. MONNAIES d'àugert. — Le tàhégan մ argent valait quarante poghs ou sols, selon Matlbieu d'Êdesse (5). Au-dessous du tabégan se trouvait le tram, ղըամ] monnaie d'une valeur inférieure. Yartan parle de monnaies d'argent appelées blancs (6). Ce sont, sans doute, les mêmes que celles des grands-mattres de Rbodes (7) et des rois Lusignans de Cbypre mentionnées dans une cbarte de 1399 citée par Du Cange (8), où l'on donnait aux Dominicains de Chypre mille byzants blancs pour fonder un anniversaire pour le repos de Tâme de Hugues, inhumé dans leur église.
Les ^zants dont il est question dans la traduction latine de l'ordonnance de Léon 111 (9) sont appelés» par le traducteur latin, byssantii staurati. Il est présumable que ce mot vient du grec arxîjpay à cause du signe qui y était marqué (10); mais le texte arménien, au lieu de désigner celte valeur monétaire» porte le sigle ^l"*» qu'Atto Placentius, notaire du sacré palais, a rendu par byzantd la croix, et sur lequel Saint-Martin (11) s'abstient de s'expliquer. J*ai découvert la valeur de ces byzants à la croix dans le contrat de mariage de Fémie» fille d'Hélbum, avec Julien, sei-
(1) Խ Perle des Colliers, jjXJi^ տ^ևւ/ (6) Cappelletti, YArmenia, 1. cit.
j j&jJI, éd. Tychsen {Rostoch, 1797), et trad. (7) Friedlaender, Die Miinzen der JoUn.
de S. de Sacy {Paris, 1797). Ordms, p. 5.
(2) Cf. Sacy, trad. de Makrisi, 6, 14, 15. (») Hist. de Joinvffle, p. 257— Buchon,
(3) Cf. Journal a«tfi^, 1839, t. VD, p. Recherches sur la dom. française en Morée, 42 2, Lettres de M. de Saulcy Ճ M. Reinaud *• 1*^% P- ^05.— Do Mas-Latrie, Hist. deChysur la Numismatique arabe. P^^^, doc., t. Ո , p. 453.
(4) S. de Sacy, trad. de Makrisi, p. 15. (9) Dukurier, trad.de MaU.tfEde8se,l.cit. note 20. (^^) ^^* ^^ ա&%., t. XI, 1. cit.
(5) Chahan de Cirbed, 1. cit. (11) Extr. des mss. ՀՏ. les notes.
gneur de Sayetle, contrat rédigé en langue française et que Paoli (1) a publié. Voici le passage relatif aux byzanls à Խ croix ; « E so qui reman- « dra des xxv m. besans» so è à dire le xvij m. besans, nous payeruns « besans sarrazinas al pois d'Acre, ce que nous aurons, e so qui reman- « dra chascun besans a sa valor, so è aire qui quatre besans de nos staua rat, por un besant sarrazinas... » Cest-à-dîre qu'Séthum s'engageait à donner quatre staurats d'Arménie pour un byzant sarrasin au change d'Acre.
Le tram, գ^աաՐօո mpuoTy dont j'ai parlé plus haut, répondait au fy^ arabe et persan (2). Le décret de Léon III en faveur des Génois (3) et une quittance notariée du connélable d'Arménie Tarocius (4) au consul vénitien de Lajazzo, et datée de 1304 (5), parlent aussi de nouveaux dirhems. Il est probable que ce sont des monnaies frappées à un autre titre que les précédentes.
G. MONNAIES DE BiLLON. — Il ost à présumor que la monnaie de billon portait le nom de khoris ք"ըիյ dont la valeur est moindre que celle du dirhem (6). La version latine du décret de Léon III en faveur des Génois traduit cependant les deux mots lAori et tram par dirhem. Nous ne pouvons pas avoir d'indications précises sur cette monnaie, les dictionnaires arméniens ne faisant pas mention du kkori. Saint-Martin (7) suppose que les khori sont de petites monnaies d'argent d'un bas titre et d'un module inférieur aux trams; il ajoute que le nom de cette monnaie vient peut-être des mots syriaques T^oo ou 9QO, qui désignent une certaine mesure» et se retrouvent en hébreu, td» (8) et en arabe, jj, sous des for-
(!) Codice d^lom., t. h% p.i34, n«> 119. pre, t. m, p. 677. Cf. aussi p. 727.
(2) NouT. Dict. annénien, է Ի% p. 642. (6) Eztr. des mss., t. XI, p. 97, notes sor
(3) Extr. des mss., 1. cit. le décret de Léon ա.
(4) Ce nom*est une altération du nom ar- (7) Eztr. des mss., t. XI, p. 97, note, ménien Thon» ou Théodore. (8) En hébreu, ^TÙ veut dire un objet
(5) Arch. de Venise, reg. des Commém., sphérique, un creuset. Ce mot a passé en 1, fol. 115 v^". — Mas-Latrie, Hist de Chy- arabe avec la même signification.
mes peu différentes et passées dans le grec et dans le latin sons celles de xépoç et corui avec le même sens. Ici Saint^Martin est allé trop loin, car le աո n'est, à proprement parler, que le mot hindoustani ^y (1), qui signifie pucekgBj porcelaine^ sorte de coquillage usité comme monnaie de peu de valeur dans les Indes, et dont le nom a passé en arménien.
D. MONHAiEs DE GuiTRE* — Lo pogk^ փողյ avait la valeur d'une obole et la même signification que le ^^ arabe (2). Son nom se retrouve en langue tatare et en turc sous la forme J^ (3). Thomas de Medzop (4) parle de cette monnaie arménienne, à laquelle il donne le nom de Վ՚դէ^ pholi.
Le tang, դա%կ ou ղանգյ était aussi une monnaie de cuivre dont le nom se retrouve en arabe sous la forme ^h (5), et en tatare sous celle de dinga ou tinga (6). Le mot ^\^ vient du persan ^ilit^, qui signifie un poids de trois karats ou siliques. Selon Thomas de Medzop, le tang était de peu de valeur, et précisément, dit Cappelletti (7), le tang, en arménien, correspond à l'obole.
De ce qui précède, on voit qu'il est impossible de préciser la différence qui existait entre le pogh et le tang. Il est probable cependant que ces deux mots indiquaient des valeurs différentes, puisque les modules des monnaies de cuivre varient à Tinfini ; mais aucun texte n'a pu nous venir en aide en cette circonstance.
(1) Dict. hindoustani de Shakespeare (on vol. in-4o), p. 1633. — ^Le mot y^jS dérive sans doute du sanscrit ^\ԴՀ (s. fém.), ayec la signification de êheU uud as coin (eyprcBa moneta),
(2) Dulaurier, Matthieu d'Édesse, notes, p. 88-9.
(3) Le mot J^ a été contremarque sur la médaille de Mohammed n, sultan ottoman, frappée ayec une légende grecque et publiée
par M. de Saulcy dans sa Numismatique byzantine, pi. xzxm, no 9.
(4) Cappelletti, VArmenia, taac. I, p. 181 .
(5) Meninski, UU^verbo ^b.— Dict.
des Mékhitaristes, t. I«r, p. 593.
(6) De Ghaudoir, Aperçu sur les monnaies russes, cité par Barthel., Manuel de Numismatique moderne, p. 340.
(7) VArmmia, fasc. I, p. 181.
E. MOifiiAiB d'un MÉTAL mcERTAiif. — Nous trouYons* dans un état des sommes réclamées au nom du roi d'Arménie pour dommages occasionnés à lui ou à ses sujets par les gens des galères vénitiennes d'André Sanudo et de Paul Morosini» qui s'étaient emparés du château de Lajazzo (1)» la mention d'un genre de monnaie dont la valeur n'est indiquée que d'une manière imparfaite. Cette monnaie est appelée au pluriel taeoKnù Le passage où ce genre de monnaie est mentionné dit ceci : « Item in tacolinù c» sunt deremi (2) lxxvii» ա ce qui veut probablement dire que cent tacolins équivalaient à soixante-dix-sept trams ou dirhems*
Le iacoKn est encore mentionné dans le privilège de 1333 accordé par Léon V aux Vénitiens (3). Voici le passage : a [Art. 4.] Que les Vénitiens <x tenant des tavernes de vin dans nos états ne payent plus le droit d'un «t tacolin [exactio tacolini i] par semaine qu'ils ont acquitté jusqu'ici à <K nos offîcierst etc. y>
C'est la première fois que nous voyons le nom du taeolin employé dans des documents écrits, et il est probable que ce mot a été dénaturé par le copiste latin qui n'en connaissait pas Torthographe arménienne. S'il est permis de faire une supposition sur l'étymologie du nom de cette monnaie, nous dirons que nous pensons y voir la racine arménienne թագ^ qui veut dire couronne^ et alors on pourrait croire que les pièces dont il s'agit étaient peut-être des coronau ou pièces à la couronne. On sait, en effet, que cette manière de désigner les monnaies par les figures qui y étaient représentées était très-usitée au moyen âge ; il n'est personne qui n'ait entendu parler des florins, des colonnats, des agnels, des couronnes, des angelots, des pavillons, etc.
(1) Aichiyes générales de Venise» Corn- (S) Cest-à-dire dirhem, en ann. tram,
mim.^ Լ fol. 115 y«. — Mas-Latrie, t. ա, p. monnaie d'argent 684 des Docum. sur l'histoire de Chypre. (3)Pattt,m, fol.47.a.M.-Latr.,m,p.726.