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Î38 OBERKAMPF

M. Oberkampf et MM. J. Petineau, S. Widmer et Louis Feray, le 23 mars 1802.

En cette même année, une nouvelle fabrique d'indiennes fut établie à Bièvre par MM. Brémond et Cie, qui déployèrent une grande activité pour mettre l'entreprise Bur un bon pied; ils y réussirent. Cependant l'établissement de, Bièvre changea plusieurs fois de propriétaires : à MM. Brémond et Cie succéda un M. lïœebiing, et peu do temps après M. Dollfus, qui avait pour collaborateur M. Baumgartner. On trouve dans un agenda de M. Oberkampf la note suivante : « Dollfus, qui a acheté la manufacture de Bièvre, me l'a offerte six. mois après et voulait y rester à mes gages. C'est le fils de celui chez qui j'ai travaillé comme graveur à Mulhouse en 1757.»

En juin 1802 vint à Jouy Ludwig Katzenberger, parent par sa mère de M. Oberkampf ; âgé de 23 ans lorsqu'il arriva d'Allemagne, il fut employé quelque temps dans les bureaux pour achever d'apprendre le

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français, puis attaché à ia maison de Paris, sous les ordres de M. Feray.

Jouy continuait à recevoir de nombreuses visites : les membres de la savante société d'Arcueil, MM. Monge, Lagrange, Laplace, Fourcroy,Chaptal,Berthollety venaient tourà-tour , ainsi que beaucoup de professeurs des Écoles de Paris.

Pendant que M. Chaptal était ministre de l'intérieur, ces hautes fonctions ne l'empêchaient pas de s'occuper d'expériences de teinture ayant pour but de naturaliser en France la brillante couleur rouge d' Andrinople ; il venait à Jouy les poches pleines d'échantillons de ses essais et chargeait Widmer de les répéter.

Bientôt l'étude de la chimie se propagea à la Manufacture; Amédée Bertholiet en avait donné le goût à Émile Oberkampf en lui faisant faire quelques expériences intéressantes, et bientôt, tout le monde s'en mêlant, on ne songea à rien moine qu'à organiser à Jouy un cours de chimie : le

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laboratoire de Widmer offrait pour cela toute facilité.

M. Oberkampf ayant donné son consentement, on s'adressa à M. Gay-Lussac, élève de Berthollet, qui, à l'âge de 24 ans, était déjà sur le chemin de la célébrité, et qui voulut bien se déplacer une fois par semaine pour venir faire à Jouy ce cours de physique et de chimie tant désiré. Le premier eut lieu pendant l'automne de 1802 et le second au printemps suivant; les dames de la famille assistaient aux séances qui étaient de nature à les intéresser. Le château avait aussi son laboratoire ; M. Séguin avait été collaborateur de Fourcroy, avant d'établir sa tannerie accélérée à l'île de Sèvres. Il élait entouré à Jouy d'une demi-douzaine de jeunes étudiants en chimie qu'il occupait à toutes sortes d'expériences, même sur des animaux, des couleuvres et des grenouilles 1

C'était le commencement des divertissements populaires qu'il donnait dans son parc, et de ses plus grandes excentricités,

qui tenaient en émoi toute la contrée, au préjudice de la vie normale et paisible des habitants ; ce fut aussi le temps de ses démêlés financiers avec le gouvernement impérial, comme fournisseur des armées. L'abbé Goj, dans une de sea lettres, y fait allusion :

* Saint-Imier, près Grenoble, 19 février 1803. ■ .... Ce qui est arrivé dernièrement à votre voisin, ne m'a pas fort surpris, sachant que l'on revient contre certains fournisseurs, pour faire justice des déprédations qui ont eu lieu pendant la guerre. — On dit que leurs comptes sont épluchés par on terrible réviseur [sans doute l'Empereur lui-même). Je connais des gens qui se trouvent fort mal d'avoir passé par son étamine. — Il est vrai que des restitutions forcées ne font pas beaucoup d'honneur et gâtent furieusement la jouissance du reste.' — .... Qu'il y a loin, mon ami, de tous ces parvenus à un homme de bien qui, par une louable industrie et des travaux, a su fonder sa maison en enrichissant son pays , surtout lorsque, par son caractère et sa bienfaisance, il contribue au bonheur de tout ce qui l'approche et l'environne, qu'il serait chéri et considéré de tout le monde, et qu'il n'a à se rendre à lui-même que

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d'honorables témoignages I Y a-t-il une existence plus agréable et plus digne d'envie! »

Dans les premiers jours de 1804, arriva à Jouy M. Robert Hendry, se présentant comme colour-maker et teinturier écossais ; il venait de Rouen avec le désir de voir la Manufacture. M. Oberkampf eût à peine échangé quelques paroles avec cet étranger d'apparence cordiale et intelligente, qu'il discerna sous la modestie de l'Écossais un mérite réel. Les remarques du visiteur prouvaient que la fabrication des indiennes n'était pas pour lui un simple objet de curiosité. M- Hendry était, en effet, dessinateur, graveur, coloriste et chimiste; sa physionomie reflétait la. droiture de son caractère. Célibataire et sans autre famille qu'un frère ecclésiastique, il fut heureui d'accepter la bonne hospitalité d'Oberkampf.

La paix d'Amiens, entre la France et l'Angleterre, venait d'être inopinément rompue, et le3 Anglais, non résidants, qui se trouvaient en France, étaient considérés comme prison-

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niers de guerre et internés à Verdun; mais par l'intervention de Chaptal, la résidence à Jouy de R. Hendry fut autorisée; et dès lors celui-ci prit racine au laboratoire.

A Jouy, l'accroissement continuel des impressions à façon, joint à la multiplicité des dessins, exigeait un grand nombre de cylindres gravés. Il n'était pas facile de se procurer du cuivre jaune propre à cet usage : en cherchant de tous côtés, quelqu'un avisa chez un marchand de métaux à Paris quatre pièces de gros canons de luxe, hors de service, maïs d'une très-belle matière, provenant de l'artillerie du Pape. On les acheta aux prix de trentecinq sou» la livre, elles pesaient ensemble \2 640 livres et coûtèrent par conséquent la somme de 22 1 20 fr. Livrées aux ateliers de Chaillot, elles y furent fondues et converties en cylindres à graver; cette trouvaille fut faite en février 1 804. Pour préserver les cylindres gravés de tout accident et les avoir à portée de la machine à imprimer, on les suspendit horizontalement et avec symétrie au-dessus les

uns des autres aux murs de l'atelier; plus tard on les plaça différemment- Depuis longtemps M. Oberkampf projetait de compléter son industrie en y ajoutant la fabrication de la toile, c'est-à-dire la filature et le tissage du coton, afin d'opérer lui-même toutes les transformations de cette matière depuis son état brut jusqu'à sa métamorphose en toile peinte. Un établissement' de cette nature ne pouvait Être placé qu'à proximité d'un moteur puissant. Or il arriva que M. Huguet, propriétaire des usines à tan, de Chantemerle, àEssonnes, non loin de la manufacture d'indiennes, cherchait à vendre son domaine à l'amiable ; la vente n'était pas publique parce que M. Huguet vendait à regret. M. Oberkampf prit pour intermédiaire M. Leduc, d'Essonnes, fils de l'ancien maître de poste, qui avait été l'un des meilleurs amis de Frédéric Oberkampf. On tomba d'accord sur le prix de 130 000 francs. Lorsque M. Huguet apprit que son acquéreur était M. Oberkampf, il en fut charmé et dit avec

émotion : « C'est une véritable consolation pour moi de voir passer ma propriété dans les raainB d'une personne pour laquelle j'ai la plus grande vénération. »

Le 9 prairial an xn (29 mai 1804), naquit à Paris, rue de Choiseul, Ernest Feray, qui fut baptisé le 3 juin, à Saint-Thomas du Louvre'.

M. Oberkampf se montra fort heureux d'avoir un petit-fils; l'enfant prospéra, et son intelligence précoce justifia de bonne heure la prédilection que le grand père avait pour lui. a N'y a-t-il pas (remarque dans son mé- « morial le bon Gottlieb Widmer) une coïnci- « deuce providentielle entre cette acquisition h de Chantemerle et la naissance de celui qui, « en suivant les traditions de son aïeul, devait « aussidevenirunjourl'un desgrands maîtres « de l'industrie et élever l'établissement que « M. Oberkampf avait fondé à Essonnes au « premier rang des manufactures françaises?»

1. Première église accordée aux protestants, après 1c rétablissement du cuite.

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Ce ne fut qu'en 1806 que M. Oberkampf se fît autoriser à établir une filature de coton, à la place des moulins à tan de Chantemerle' ; le travail des fondations fut long et difficile, et la première roue de la filature ne fut construite qu'en 1808 (ce fut encore M. Barré, architecte, qui en fit les plans); enfin la mise en activité de l'éîablissement ne date que des derniersmoisde1810. .

Philippe Widmer épousa à Jotiy, en 1 804, Mlle Bœcking, nièce de Mme Petineau, dont le père, comme nous l'avons dit, avait été tué au 40 août dans les gardes-suisses; sa mère étant morte en 1797, la jeune orpheline avait été recueillie à ïouy. Une fille née de ce mariage devint Mme Ernest Feray.

L'année 1 805, qu'illumina h soleil à'Austerlils, fut aussi un temps de grande prospérité pour la Manufacture; bien qu'elle n'eût

t. La première pierre en fat posée par Ernest Feraj, âgé de deux ans.

cessé de s'agrandir depuis quarante ans, de nouvelles constructions furent encore ajoutées aux deux établissements, dont les ouvriers atteignaient le chiffre de 1322. A Jouy, on éleva un quatrième bâtiment, à trois étages, de 95 pieds de long sur 43 de large, surmonté, de l'indispensable râtelier-séchoir du pourtour ; il devait servir provisoirement de tiaseranderie et de magasin pour les toiles à finir. Ce bâtiment, commencé le 20 juin 1 805% a été exhaussé à cinq étages en 1818. On construisit en même temps auprès deux petits bâtiments jumeaux, qu'on appelait les grilloirs'.

M. Oberkampf s'occupait alors de faire élargir et encaisser la Bièvre; l'entretien de cette rivière dans son parcours à travers la

1. Un an après, il fut témoin de la scène de la décoration, le 20 juin 1806.

2. Le grillage des toiles de coton a pour but de les dépouiller du duvet que le tissage produit à leur surface et qui nuit a la netteté de l'impression. On fait glisser les toiles sur det plaques de métal bombées et rougies au feu avec une vitesse suffisante pour brûler le duvet saosrougir l'étoffe. On les flambait aussi a l'esprit-de-vin.

Manufacture était un objet essentiel; plusieurs ouvriers spéciaux étaient chargés du soin de la nettoyer tous les jourB d'une extrémité à l'autre.

S. Widmer et M. Hendry, après de longues recherches, trouvèrent le moyen d'imprimer un dessin sur une toile teinte d'avance d'un fond uni et de l'en faire ressortir en blanc à l'aide d'un mordant qui enlèverait la couleur; ou donna à ces nouvelles indiennes le nom de rongeries, et Jouy exploita assez longtemps seul ce procédé qui remplaçait l'ancienne fabrication à la réserve.

La vente fut très-active ; les acheteurs se faisaient concurrence dans les magasins et jusque sur les étendages pour retenir des pièces encore inachevées. M. Oberkampf jouissait de cette animation; il était partout, voyait tout, examinait la gravure d'une planche, regardait avec sa loupe les raccords d'un imprimeur et se tenait au courant de toutes les opérations. Quand il remarquait une chose allant mal, il ne faisait point de re-

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proches mais disait simplement : « Si j'étais à votre place, je ferais de telle ou telle manière. « 11 allait au moins trois fois par mois visiter ses travaux d'Essonnes, aussi animés que ceux de Jouy, et y restait souvent plusieurs jours. Sa présence était le signal d'un redoublement d'affaires, et le grand chariot de transport qui reliait pour ainsi dire les deux établissements l'un à l'autre, était constamment en route, suivi d'un fourgon supplémentaire.

Afin de faciliter la communication entre la prairie de la Manufacture et celle de la chaudronnerie, M. Oberkampf avait demandé l'autorisation de construire à ses frais un pont de pierre sur la Bièvre, en amont de l'écluse du moulin de St-Martin, et la permission lui en fut accordée par un décret impérial daté i'Austerlits, le 1 6 frimaire an xiv (6 décembre 1805). On mit immédiatement la main à l'œuvre, et ce travail, poussé avec vigueur, fut achevé en quelques semaines; le nouveau pont fut, comme de raison, appelé le pont d'Au&terlitz.

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Vers la même époque on remit à neuf l'atelier des cuves au bleu de faïence; touB les agrès en furent aussi renouvelés; cependant, rien ne fut changé au procédé trouvé pour cette teinture par Philippe-Jacob Oberkampf et qu'il avait communiqué à son fils dès 1749.

L'année 1806, époque des plus grandes gloires de l'Empire, fut prospère pour tous.

L'importante construction de la filature de coton à Essonnes, qui nécessita un long travail de pilotis, occupa beaucoup M. Oberkampf ; au printemps de 1 806, deux cents ouvriers poursuivaient sous les ordres de l'architecte Navier, l'achèvement de la filature et de la tisseranderie, tandis que d'autres élevaient déjà dans des ateliers provisoires des métiers à filer et autres machines. M. Feray s'était installé au mois de février à Chantemerle, avec sa famille; en attendant que la filature fût prête à fonctionner, on avait fait filer à façon 2,745 francs de coton Fernambouc.

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afin de pouvoir occuper la tisseranderie, qui travailla ainsi la première.

A Jouy, Mme Oberkampf faisait faire dea travaux dans sa propriété du Monte el, dont le parc fut arrangé à l'anglaise. A cette époque elle perdit sa eœur, Mme S. Widmer.

Le 25 mai (1806), la vallée de Jouy fut jetée dans la consternation par un effroyable orage accompagné d'une pluie diluvienne qui inonda subitement le village, et submergea en quelques instants tout l'enclos de la Manufacture. Une cuve malencontreuse, placée accidentellement dans la rivière, près du pont du Chemin-Neuf, entraînée par le torrent, s'engagea sous la voûte et y forma un barrage qui fit regorger les eaux vers la cour où ellea s'élevèrent jusqu'à la quatrième marche de l'escalier de la maison d'habitation. Ce déluge ne s' écoulant que par la porte de la Manufacture, bouleversa tout sur son passage; ne pouvant en arrêter la violence, on dut se borner a. diriger les objets qui flottaient vers l'eneeinte du grand séchoir et d'en fermer les

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