‹ Oberkampf 17381815Chapitre 19 sur 30 · Voyez sa relation note D · texte numérisé non relu

Voyez sa relation note D

168 OBERKAMPP. [1808[

pour maintenir les établissements en activité.

La guerre et le blocus continental comprimaient alors le commerce et l'industrie : la mévente s'était portée particulièrement sur les impressions à la mécanique, ce qui avait permis de conserver la presque totalité des ouvriers. La construction de la filature de Chantemerle n'avait éprouvé aucune interruption, et la première roue hydraulique, construite dans l'année, fut mise en mouvement pour commencer le service de la carderie. Abstraction faite du sinistre des cotons, les affaires furent aussi bonnes que le permettaient les circonstances.

Les succès rapides de la campagne d'Allemagne, les victoires d'Eckmuhl, Essling et Wagram furent suivies d'un réveil dans les affaires; au malaise du commerce succéda tout à coup, en 1809, une amélioration générale, et les établissements d'Oberkampf reprirent leur activité des meilleurs jours. A Essonnes, M. Feray ajoutait chaque jour

quelques métiers de plus à ceux qui fonctionnaient déjà , tandis qu'à Jouy s'exerçait constamment la paternelle influence d'Oberkampf. En voici un exemple ;

Plusieurs manufactures de toiles peintes ayant cherché, vers cette époque, à attirer dans leurs ateliers les meilleurs ouvriers de Jouy (surtout des imprimeurs), quelques-uns se laissèrent séduire et demandèrent leur congé, c'est-à-dire le certificat de services qui tenait alors lieu de livret. M. Oberkampf fit aussitôt préparer les certificats demandés et dit aux transfuges — ils étaient une quinzaine : — « Vous les aurez dans trois jours, « profitez de ce temps pour réfléchir à ce que « vous allez faire. » Au jour fixé, ces imprimeurs se réunissent dans la cour et deux ou trois entrent dans le bureau où M. Oberkampf était occupé à signer sa correspondance :

« Nous venons chercher nos livrets , n dit l'un. M. Oberkampf répond par ces simples paroles, prononcées d'une voix émue : m I*s voici; allez, je vous souhaite un meilleur

170 OBKRKAMPF. [1809]

maître! >• Ils sortent sans mot dire et, après avoir conféré quelques instants avec leurs camarades, ils retournent tous à l'imprimerie et reprennent leurs travaux. Il fallait qu'il fût, en effet, bon maître, celui qui pouvait ainsi, d'un seul mot, remuer les cœurs et subjuguer les volontés.

Depuis longtemps on n'avait pas renouvelé la visite habituelle en Alsace et en Suisse quand, au mois de juillet, Samuel et Christophe Widmer allèrent visiter les manufactures de Strasbourg, Colmar, Munster, Wesserling, Thann et Mulhouse, puis celles de Lœrrach, Aarau et Zurich. On se communiqua libéralement les progrès que l'on avait faits de part et d'autre : le temps des procédés mystérieux était passé, et ces relations de bonne confraternité devinrent de plus en plus fréquentes. — Les deux voyageurs profitèrent de l'occasion pour passer quelques jours chez leurs sœurs et revoir les lieux de leur enfance. A cette époque arriva à

ri809] OBBRKAMPF. 171

Jouy, Minot, de Saint-Satur, neveu de la première Mme Oberkampf; il devint chef de la tisseranderie de calicots, qui fut montée à Jouy en 1816.

Un décret impérial du 29 août 1 809 nomma M. Oberkampf préaident du collège électoral du canton sud de Versailles; malgré son éloignement pour les honneurs , il ne crut pas devoir décliner ces fonctions dans lesquelles il pouvait se rendre utile.

Le 1 2 octobre mourut à Jouy JeanSchramm, le contre-maître des imprimeurs.— M. Oberkampf regretta beaucoup ce brave serviteur, qu'il trouvait à son poste depuis quaranteneuf ans, et dont il avait fait la connaissance dans la manufacture du Petit-Bâie, où luimême apprenait à imprimer en 1750.

L'impression du cylindre s'était relevée dans le courant de l'année, et le total de la fabrication dépassa 113 000 aunes (135 600 mètres).

De même que les jours, les années se sui-

172 ODERKAMPF. [1809]

vent et ne se ressemblent pas, les annales deJouy sont remplies de ces contrastes. — L'année 1810 se distingua entre toutes par les événements les plus divers, qui pourraient se résumer en deux mots : plus de gloire que de prospérité. — Commençons par la gloire.

Dans le long intervalle qui s'est écoulé entre la quatrième et la cinquième exposition des produits de l'industrie française, on s'était enfin occupé des priœ décennaux institués pour les ouvrages de science et d'art, par un décret impérial daté d'Aix-la-Chapelle le 12 septembre 1804. — En conséquence, cinq ans plus tard, un autre décret daté du palais des Tuileries le 28 novembre 1809, statuait sur la composition des prix et l'appréciation des ouvrages. — Le Jury chargé de prononcer sur le mérite des concurrents s'exprimait ainsi dans son rapport : — « En « pesant attentivement les termes de l'art. 5, « qui institue un prix pour l'établissement le « plus utile à l'industrie, le Jury a jugé de-

« voir prendre en considération les moyens « et les inventions, aussi bien que les résul- « tats, et il a pensé que ce prix pouvait jus- « tement être décerné à M. Oberkampf, « comme fondateur de l'établissement d'in- « dustrie nationale le plus considérable et le « plus utile, qui devait en même temps une « partie de ses auccès à l'invention d'une « nouvelle machine, dont la découverte avait « été cherchée longtemps par les savants de « France et d'Angleterre.... En indiquant les « progrès de l'art dans la manufacture de « M. Oberkampfj nous ne devons pas ou- « blier de donner un témoignage honorable « à M. S. Widmer, àquiil a confié depuis plu- « sieurs années la direction de ses procédés. »

Après le rapport du Jury vint celui d'une Commission composée de MM. de Prony, Perrier, Chaptal, Berthollet et Gay-Lussac, chargée spécialement de prononcer sur le Grand-Prix de V classe, destiné au fondateur de l'établissement le plus utile à l'Industrie.

En voici quelques extraits :

174 QBERKAMPF. [1810]

« M. Oberkampf, en faveur duquel le Jury m a proposé le grand prix, commença son « établissement il y a cinquante ana, et natu- « raliaa en France l'art des toiles peintes qui « avait été transporté en Europe, etc., etc.

a Des plus faibles commencements, M. Ober- « kainpf éleva sa manufacture au plus haut •i degré de prospérité. — Il y porta la périt fection en réunissant tous les moyens que « l'industrie avait aequis, soit par l'appliea- [< tion de la chimie, soit par les procédés « mécaniques. — ■ Parmi les nouveaux prou cédés , on doit distinguer la gravure des « cylindres et des planches de cuivre , l'imo pression d'un vert solide d'une seule appli- « eation , et un grand appareil qui sert « à l'application de la vapeur de l'eau à tous « les procédés de teinture 1 . »

1. Le Journal du Commères du 18 juillet faisait connaltre an ces termes la nouvelle découverte : — « On an- « nonce une innovation importante en assurant que « plusieurs pièces ont été imprimées en vert solide d'une « seule application. Cette découverte est Tune des plus ■ précieuses conquêtes de la chimie appliquée aux ma- • nufactures. On sait qu'une nation voisine et rivale a

[1810] OBEÏUUMPF.

Ce rapport fut adopté par la classe des sciences mathématiques de l'Institut de France, dans sa séance du 20 avril 1810.

On trouve dans une lettre de M. Oberkampf à l'abbé Goy les lignes suivantes au sujet du prix décennal :

« J'ai à vous apprendre que le Jury m'a tt adjugé une médaille d'or, comme fondait leur de l'industrie dea toiles peintes en « France. — Voilà mes lettres de noblesse « bien remplacées, et, ce qui m'a fait le a plus de plaisir dans tout cela, c'est la joie « qu'a éprouvée mon Emile, lorsqu'il a reçu la « médaille des main s du Ministre avec beaucoup « de compliments pour Lui et pour moi. »

La Manufacture continuait régulièrement et paisiblement son œuvre quotidienne, quand une nouvelle visite de l'Empereur, aussi inopinée que la première, vint mettre tout le monde en émoi.

« proposé un prii considérable pour celui qui parrien-

0 cirait à découvrir cetle couleur (50 000 fr.). Ainsi la dé-

1 couverte est faite en France et le pris n'est pas gagné t en Angleterre, s

Napoléon était accompagné cette fois de l'impératrice Marie-Louise, et de deux officiers généraux, le grand-maréchal du palais, Duroc, et le général baron de Caulaincourt, aide de camp.

M. Oberkampf était alors à Essonnes : Leurs Majestés furent reçues par Mme Oberkampf et MM. Petineau et Widmer.

L'Impératrice, se sentant fatiguée, n'alla pas voir les travaux J de la Manufacture ; à cause de la chaleur, on monta an grand magasin , ombragé par les toiles suspendues à l'extérieur.

L'Empereur s'assit sans façon sur une pile d'indiennes, et engagea la conversation par une série de questions adressées au maire, M. J. Petineau, qu'il reconnut de suite : « A » qui, dernanda-t-il , appartient le château « que j'ai vu là-hauten arrivant?» — A M. Armand Séguin, Sire. — « Ah! ah! j'espère « bien que vous n'avez pas de comptes à « régler avec lui. »

Puis , apercevant M. Ic curé Hum-

bert', il lui demanda : « Qui est-ce qui fait h le plus de bien dans votre paroisse?

— Sire, c'est M. Oberkampf qui fait tout le bien. — - « A la bonne heure, ré- « partit Napoléon , c'est là le véritable seik gneur! »

Pendant qu'on faisait passer sous les yeux de Leurs Majestés tout ce qu'on avait de mieux en toiles peintes, Mme Oberkampf fit apporter quelques rafraîchissements et les présenta elle-même aux augustes visiteurs.

Napoléon se leva, prit un verre et dit à haute voix : « Je bois à la santé de M. Obers kampf. » Puis il ajouta : « Dites-luide venir « me voir à Saint-Cloud dimanche prochain, « et d'apporter une corbeille de 50 000 francB « de ses indiennes pour faire des cadeaux « à nos dames. »

1. Le vénérai! e M. Humbertfut curé de Jouy pendant vingt-cinq ans (1790-1815) et resta toujours l'ami dévoué de M. Oberkampf, qui l'avait assisté durant les mauvais jours de laRévolution. Une eitrême simplicité s'unissait en Jui à une charité tout évangélique.

Il mourut en 182», chanoine de Versailles.

Après quoi, Leurs Majestés remontèrent en calèche pour retourner au palais de Saint- Cloud; la visite impériale dura tout au plus une heure-

M. Oberkampf regretta fort de ne pas B'être trouvé là; Émiie Oberkampf, âgé alors de vingt-deux ans, était ausai absent : on en fut fort contrarié, parce que l'Empereur n'aurait pas manqué de le questionner, et que le jeune homme , qui avait la répartie facile, s'en serait tiré avec honneurL

Pour satisfaire au désir de l'Empereur, Mi Oberkampf se rendit le dimanche 2 Bep^ tembre à Saint-Gloud , accompagné de Samuel Widmer, qui voulut profiter de cette bonne occasion pour solliciter la permission d'aller en Angleterre, car le blocus continental s'y opposait rigoureusement, à moins d'un passe-port signé de la main de l'Empereur. — Quant à la corbeille de 50 000 ff., comme il aurait fallu une dizaine de balles pour atteindre cette valeur, M. Oberkampf jugea à propos de réduire l'envoi à une ving-

taine de pièces de premier choix, et il n'en fut pas demandé davantage.

Introduit auprès de l'Empereur, Widmer exposa brièvement le sujet de sa requête , en faisant valoir l'appui que voulaient bien lui prêter MM. Chaptal et Berthollet par leurs recommandations auprès des chimistes les plus renommés de l'Angleterre.

L'Empereur daigna lui promettre un passeport pour lui et son frère, et le congédia.

Pendant ces quelques instants, M. Oberkampf causait en allemand avec l'Impératrice ; puis Leurs Majestés se mirent à déjeuner, avec Oberkampf en tiers, sans autre convive'.

L'entretien de Napoléon avec le fabricant dura plus d'une heure; celui-ci eut à répondre à une foule de questions rapides et serrées, comme on le verra ci-après ! il revint un peu fatigué de cette audience, qui d'ailleurs fut tout à fait cordiale.

Entre beaucoup de choses d'un intérêt de l. Le service fitait fait par les dames de la maison,

circonstance, l'Empereur avait prononcé cette phrase remarquable : « Vous et moi, nom fai- « sons une rude guerre aux Anglais,- vouspar « voire industrie et moi par mes armes. » — Puis il avait ajouté, comme par réflexion :

« C'est encore vous qui faites la meilleure. » — Ces paroles sont restées dans les souvenirs de la famille, ayant été rappelées dans la notice de M. Philippon, écrite après la mort d'Oberkampf; tout le reste de l'entretien "de Saint-Cloud tomba peu à peu dans l'oubli et n'en serait jamais sorti, si quaranteTcinq ans après, on n'eût retrouvé fortuitement dans les archives de la Manufacture une feuille volante dans laquelle Oberkampf avait noté les principales questions queNapoléon lui avait adressées ; nous les transcrivons :

« J'ai été reçu par l'Empereur au moment « où il se mit à déjeuner avec l'impératrice « Marie-Louise. Je suis Testé avec lui plus

appelées les Amaranthes j parce qu'elles perlaient des tuniques de cette couleur.

[1810] OBEHKAMPF. 181

« d'une heure; il m'a fait un très-grand o nombre de questions, dont je ne rapporte- « rai ici que les principales :

« Comment avez-vous commencé votre b établissement? N'est-ce pas que c'est le s premier million qui est le plus difficile « à gagner? — Je lui ai dit qu'on avait « beaucoup exagéré ma fortune dans les « journaux, et qu'elle avait été bien écornée a par la perte de quinze mille balles de coton « en Espagne. — Il m'a répondu qu'on lui « avait assuré que j'avais partagé dis millions « avec un associé vingt ans auparavant.

« — Combien avez-vous d'enfants ?

« — Combien leur donnez-vous de dot?

« — Avez-vous un fils? — S'occupe-t-il « de vos affaires, ou mangera-t-il son bien, o comme cela arrive d'ordinaire?

« Il m'a dit avoir fait le nouveau tarif des a douanes afin d'empêcher la contrebande.

« — Je lui ai fait observer qu'il avait trop « imposé les cotons; il m'a répondu: — Qu'il « ne prenait que le prix des contrebandiers;

« — que toutes les puissances étaient obé- « rées et que lui seul avait de l'argent; — * « que Sa Hollande payera 50 millions et empêk ehera les Anglais d'y faire la contrebande, n que l'ancien gouvernement' avait tolérée ; « — qu'il fera brûler toutes les marchandises h fabriquées et poursuivre les contrebandiers « partout; — qu'il avait donné 3 millions « pour planter la plaine de Rome en coton, « et que cela vaudra mieux qu'un pape! — i Qu'il fallait lui dénoncer où se fait la oon- « trebande. — Combien payez-vous vptre « homme en Angleterre 'i — (?) Pouvez-vous « travailler à aussi bon marché que les An- « glais? — Pour combien vendez-vous en « Italie? — Quel terme donnez-vous ?

« L'Impératrice m'a dit qu'elle avait été « fâchée de n'avoir pu voir mes travaux parce « qu'elle avait été trop fatiguée, mais qu'elle '< reviendrait une autre fois. j>

On peut juger par ces questions à quel

! . Du roi Louis.

£1810] OBBRKAMPF. 183

point Napoléon était préoccupé de la prohibition des marchandises anglaises et de son nouveau tarif des douanes, qui fut toute une révolution commerciale. 11 y revint encore dans son Mémorial de Sainte-Hélène, et dit même au sujet de ce tarif : a J'ai consulté Oberkampf. »

Peu de jours après la promesse de Saint- Çloud, les frères Samuel et Gottlieb Widmer reçurent l'ordre de passer au ministère de la police générale pour reeeyoir le passe-port impérial qui leur était accordé. — Munis de cette pièce importante, revêtue de la signature de Napoléon et .délivrée sous le n° 2, ils se disposèrent à partir; mais les entraves du blocus hermétique ayant rendu le passage direct par les porte de la Manche trop difficile, leur départ se trouva retardé.

Sur ces entreiaites mourut à Jouy M. Louis Rordorf, le dernier survivant des premiers collaborateurs d'Oberkampf; une maladie de quelques jours l'enleva le 25 septembre 1810,

à l'âge de soixante-neuf ans. — C'était un homme de cœur; il emporta les regrets de tous et surtout ceux de son maîlre, qui perdait en lui une amitié de cinquante ans.

Aussitôt qu'on eut rendu les derniers devoirs à M. Rordorf, les frères Widmer durent songer aux moyens de gagner l'Angleterre : ils trouvèrent, non sans peine, à Ostende, un pêcheur anglais qui les reçut à son bord pour les conduire à Gravesend'. En outre du passe-port impérial, ils s'étaient procuré à la légation helvétique un second passeport, dans la pensée qu'ils pourraient circuler plus facilement en Angleterre comme sujets suisses ; enfin, ils étaient pourvus d'excellentes recommandations de MM. Berthollet et Ghaptal , et de plusieurs autres savants pour des confrères du Boyaume-Uni, et en particulier pour sir Joseph Banks, l'il-

I. La lecteur excusera la longueur de ce récit; il nous a semhlé qu'un voyage accompli dans des circonstances si f-.\ce;>lio".ii(!".i;:s a si dilï; :;.:!!.■;:; di: répoq^c actiioLe... ne pouvait manquer d'offrir de l'intérêt.

[1810] OBERKAHPF. 185

lustre président de la Société Royale de Londres.

Le passe-port impérial fit sensation à la douane anglaise : les employés et ceux de la police se le disputaient pour prendre des fac-similé de la signature de Napoléon. — Ces passe-ports furent échangés au foretgnoffice contre un permis de séjour et de circulation dans toute la Grande-Bretagne. Samuel Widmer déclina l'offre que lui fit sir Joseph Banks de présenter à la Société Royale sa découverte du vert solide, n'étant pas venu en Angleterre pour vendre sou procédé, mais pour le communiquer à ceux des industriels qui voudraient lui ouvrir leurs établissements et se prêtera des échanges.

Les voyageurs furent présentés à bon nombre de savants anglais; l'un d'eux, M. John Dalton, de Manchester (membre de la Société Royale de Londres et correspondant de l'Institut de France), était quaker et chimiste renommé; il leur procura l'accès de toutes les manufactures. — Le 23 octobre,

les voyageurs se mirent en route pour I*Écosse et, après deux jours et trois nuits de mail-oeach, arrivèrent rompus à Glasgow. — Afin de ménager une surprise à leur ami Robert Hendry, ils ne lui avaient donné avis ni de leur projet de voyage, ni de leur arrivée à Londres. — A peine installés à l'auberge, ils lui adressèrent un billet d'une écriture déguisée pour l'informer que deux chimistes arrivant de la capitale désiraient le voir au plus tôt. — Il ne se fit pas attendre et vint sans le moindre soupçon que ce fussent des Français; il resta stupéfait en reconnaissant ses amis : « Comment avez-vous osé? s'écriat-il en se jetant dans leurs bras ; il croyait qu'ils étaient venus par contrebande; le récit de la seconde visite impériale expliqua un fait aussi insolite.

Que de choses à lui raconter depuia son départ de Jouy en '1806!... Ce fut avec bien de la joie que le braveÉcossais se fit le guide des deux frères ; il avait de nombreuses relations dans l'industrie : la première usine où

[1810j OBERKAMPP. 187

il lea fit entrer fut celle de ses amis MM. Tennant et C°, qui avaient près de Glasgow, à Saint-Rollox, une fabrique très -considérable de produits chimiques. — Nos voyageurs se virent accueillis par une belle et nombreuse famille, à laquelle M. Hendry avait eu soin de faire l'éloge des habitants de ïouy. — MM. Tennant, qui étaient en rapport avec tous les fabricants d'indiennes, parvinrent à faire fléchir devant eus: l'inexorable consigne : «No admittance, except on business s (On n'est admis que pour affaires).

Bientôt M. Hendry reçut même l'invitation d'amener ses amis à la grande manufacture de Paisley; ils purent y examiner à loisir tout ce qui les intéressait et se rendre compte des progrès les plus récents. Les représentants de Jouy payèrent de retour cette bonne hospitalité en tirant de leurs poches force échantillons, qu'ils offrirent au chef de l' établissement, ainsi qu'ua spécimen du verl solide, imprimé au cylindre (avec la description du procédé). M. Hendry promit aussi

des instructions relatives aux réserves et aux rongeriez, partie sur laquelleles Anglais étaient beaucoup moins avancés que nous. — De leur côté, les Écossais envoyèrentà M. Oberkampf des échantillons fort curieux, et les rivaux se séparèrent très-satisfaits les uns des autres, avec force poignées de mains.

Toujours guidés par Hendry, les frères Widmer parcoururent les villes et les environs d'Édimbourg, de Sterling et dePerth; partout nieurprocuraitl.es plusgrandesfacilités.

Le tissage des calicots était alors l'industrie la plus exploitée en Angleterre : on venait de l'enrichir d'une invention capitale, les power-looms (métiers à tisser à la mécanique), et de tous côtés il s'élevait des établissements de proportions colossales, contenant de ces métiers par milliers.

Pendant leur séjour à Glasgow, au retour, les voyageurs assistèrent à la première démonstration d'uue découverte Fort intéressante faite par le docteur Ewre, professeur de sciences physiques. Il s'agissait d'un procédé

aussi simple que rapide pour opérer la congélation dans le vide; — tout le inonde fut émerveillé du succès de l'expérience, qui eut du retentissement en Angleterre. — M. Hendry avait souvent entretenu ses amis du docteur Ewre; Gottlieb s'empressa donc d'écrire à Jouy pour annoncer la nouvelle découverte : il employait dans sa lettre certaines expressions techniques qui donnèrent lieu à un curieux incident.

On n'avait reçu aucune nouvelle des voyageurs depuisleur départ, et M. Oberkampf commençait às'en inquiéter. — Ilsécrivaientcependant, mais tou tes leslettresvenantd' Angleterre étaient alors retenues dans les bureaux de la Police générale et soumises aux formalités du Cabinet-noir. — Les employés de la police, ayant ainsi de première main des nouvelles, les faisaient circuler comme des « on dit » . C'est ainsi qu'à Essonne, un visiteur vint à parler d'une découverte merveilleuse faite par un chimiste écossais, et, comme il mêlait à son récit quelques expressions de la lettre

190 OBBBKAMPF. [1810]

interceptée, Mme Feray secria tout à coup :

« Voilà des nouvelles de mes cousins I c'est Gottlieb qui a écrit cela! » N'est-il pas singulier de voir les seules révélations que la famille pût avoir des absents lui venir indirectement de la Police générale?.^

Les frères Widmer durent enfla se séparer de l'excellent Robert Hendry, pour se rendre danB le Lancashire ; — àManchester, M. John Dalton les mit en rapport avec un autre quaker, directeur d'une importante manufacture de toiles peintes, homme instruit et libéral; celui-ci leur montra une nouvelle machine à imprimer à trois couleurs à la fois, dont un des cylindres était gravé en creux et les deux autres en relief; il permit à S. Widmer d'en faire un dessin, à lacondition que ce fût le dimanche) à cause de la susceptibilité des duvriers. Cette machine, construite sur le même principe que celle de Widmer pour deux couleurs, fut plus tard copiée à Jouy et désignée sous le nom de bastringue anglais.

Manchester était déjà à cette époque un immense laboratoire de toutes les industries parmi lesquelles dominait celle du coton. — Les filatures et les tisserand eries occupaient de nombreuses blanchisseries, et possédaient divers métiers fort remarquables; on y voyait la machine servant à ouvrir le coton brut, et à l'éparpiller en flocons, au moyen d'une puissante ventilation'.

L'extrême rapidité du mouvement ne permettant guère de se rendre compte du mécanisme, les frères Widmer demandèrent et obtinrent la permission de l'étudier au repos le dimanche suivant et d'enfaire des dessins *.

Après plusieurs excursions à Leeds, qui possède des filatures de laine et des fabriques

1. S. Widmer fut inyitÉ à faire, dans l'une de Ces dernières , [iru: -u[".iv.l'> (.■.";!'.•■ u'e (//«H. .'■ i'ijch,'. pur 1 ;» dirions lv;ition de son appareil a lessiver les tuiles écrues.

2. Cetle machine -i importante pour le filage du coton était alors inconnue sur le continent; la première employée, en France, fut construite dans les ateliers d'Essonnes, en 1612, sut ces mêmes' dessin s.

de drap?, à Sheffield, situé sur des mines de fer et de houille, et où s'est formé une vaste agglomération d'usines métallurgiques, les frères Widmer voulurent visiter Birmingham, immense réunion d'usines, de fonderies, forges, ateliers de construction des machines à vapeur, fabriques d'armes blanches et d'armes à feu et d'ouvrages de toute espèce en fer et en acier.

Ils tenaient par-dessus tout à voir les magnifiques établissements de Watt et Boulton, à Soho (faubourg de Birmingham), et, bien que le « no-admittance » y fut également inflexible pour les Anglais ou les étrangers, ils réussirent à y pénétrer à titre de réciprocité. Widmer se souvint qu'en 1792 le fils de M. Watt était venu à Jouy pour voir la Manufacture et que c'était lui qui en avait fait les honneurs au jeune Anglais. — Quanddoucles neveux de M. Oberkampf se présentèrent comme tels, et comme amis de M. Berthollet, ils virent venir à eux l'un des chefs de l'établissement qui leur exprima son contente-

ment de les voir malgré le blocus et leur dit se souvenirparfaitement de sa visite à Jouy. — Il les conduisit aussitôt dans toutes les parties de l'immense usine, fondée au commencement du siècle par l'illustre James Watt, auquel nous devons la première de ces puissantes machines qui fout de la vapeur leur docile agent.

Après un assez long séjour à Birmingham et une station de quelques jours à Liverpool, les voyageurs reprirent, en malle-poste, le chemin de Londres, où ils arrivèrent le 31 décembre.

L'hôtel Brunei, dans Leicester-square, ren dez-vous habituel des Français, était vide en ce moment, et les frères Widmer ne purent avoir de leurs correspondants, MM. Rougemont et Behrends, que fort peu de nouvelles de France et pas une seule lettre de Jouy.

Cette dure privation semblait devoir se prolonger, car les Anglais non-résidants qui se trouvaient sur le territoire français étant retenus comme prisonniers de guerre, l'An-

194 OBBRKAMPF. [1811]

gleterre menaçait d'user de représailles et refusait provisoirement les passe-ports aux Français. Dans l'espoir que cet état de choses changerait d'un jour à l'autre, les Widmer avisèrent aux moyens de mettre le fruit de leurs recherches industrielles à l'abri des perquisitions des deux douanes. Pour les choses écrites, il suffisait de les transcrire sur percaline à l'encre d'alumine, mais pour les plana et dessins de machines, le procédé n'était pas praticable ; il fallut imaginer un stratagème : on fit emplette de deux cahiers de musique, lesquels furent soigneusement reliés, par les Widmer eux-mêmes, qui parvinrent à dissimuler ainsi dans l'épaisseur des cartons les précieux croquis. Confiants dans ces précautions, ils employèrent leurs loisirs forcés à visiter Londres et, dans ses environs, une fabrique d'impressions apetitteint » sur toute espèce de tissus de coton et de soie, ainsi qu'une vaste blanchisserie, où les conseils professionnels de Widmer aîné furent très-bien reçus.

[1811] OBEBKAMPF. 195

Sur ces entrefaites M. Wurlz, libraire (de la maison Treuttel et Wurtz, de Paris), venu à Londres pour trois semaines, et s'y trouvant encore retenu au bout de trois mois, leur proposa une démarche collective pour obtenir des. passe-ports. La demande, rédigée en termes aussi pressants que respectueux, fut également signée par une dame de Paris (la veuve du publiciste anglais Payne), qui se trouvait séparée de sa famille; l'autorisation tant désirée arriva enfin; sans doute les recommandations invoquées dans la pétition, celle de sir Joseph Banks en tête, ne furent pas sans influence sur ce dénouement favorable. Les passe-ports délivrés au foreignofficc traçaient aux voyageurs leur itinéraire par Gravesend et Dieppe; Mme Payne voulut bien donner dans sa valise une place à la musique, et, le M février 1811, nos voyageurs quittèrent Londres, pour s'embarquer sur un mauvais paquebot à voiles, car les bateaux à vapeurs ne régnaient pas encore sur la Manche.

La traversée fut des plus pénibles; chassés par des vents contraires, les infortunés navigateurs ne virent que le quatorzième jour les côtes de France, qu'ils saluèrent d'un hourra, croyant toucher au terme de leurs tribulations. Ils comptaient sans le visa de la police générale!... force leur fut d'expédier un courrier extraordinaire à Paris, pour solliciter un permis de débarquement; enfin, trois jours après, le commissaire du port reçut l'ordre de les laisser descendre à terre avec leur bagage.

Après deux jours d'unrepos indispensable, ils se remirent enroule, et arrivèrent à Jouy le 1 5 mars (cinq jours avant la naissance du roi de Rome), tout heureux de revoir ce qu'ils appelaient la vraie manufacture, son digne chef et toute la colonie.

Mais il leur restait une formalité a remplir, celle de rapporter le passe-port impérial au bureau dont il était émané, afin de constater leur retour ; il fut aussitôt remis au ministre, qui fit appeler S. Widmer, et l'interrogea sur

a ce qu'ils avaient va et entendu chez les Anglais. » Widmer ne put que lui parler de leur supériorité en mécanique, surtout pouf la construction des machines à vapeur, cherchant à faire comprendre à Son Excellence combien il serait utile pour l'industrie française de pouvoir importer de ces machines.

Le duc de Rovigo se récria vivement contre cette idée et donna bien à entendre qu'il n'y avait pas à la discuter; il ûnitpar ces mots : « Je dois informer l'Empereur de votre retour; s'il désire vous entendre lui-même vous serez admis en sa présence lorsqu'on vous appellera. »

Si cette espérance se fût réalisée, le voyage d'Angleterre se serait terminé comme il avait commencé, par une audience à St-Gloud.

Avec l'année 1 81 1 commença la troisième période de l'association de M. Oberkampf avec ses parents, période qui fut traversée par toutes sortes de vicissitudes 1 . Si au lieu

1. c ....Je voulais d'abord, écrit M. Oberkampf, réserver exclusivement à mes enfants les avactages qui

de ta guerre, la paix eut coïncidé avec le retour des frères Widmer, l'abondante récolte qu'ils avaient faite en Angleterre d'échantillons de toute sorte eut offert à la manufacture un nouvel élément d'activité et de progrès, mais les circonstances étaient si peu favorables au commerce qu'il fallut remettre les innovations à des temps plus propices.

Jouy fut éprouvé parun nouveau désastre, non moins terrible que celui de 1 806. Le samedi 1" juin 1811, à 2 heures et demie, une effroyable tempête se déchaîna sur la vallée : à de furieuses rafales se mêlaient les torrents d'une pluie accompagnée de grêlons énormes

pourront on résulter (cie l'extension de son industrie), mais le désir de conserver enlre eux et mes parents une parfaite union, m'a décidé à no plus séparer leurs intérêts. Mes nouveau! établissements seront à l'avenir réunis aox anciens, de manière à ne former qu'une seule et même affaire. Mes parents doivent voir dans sotte résolution une nouvelle prouva de mas bonnes intentions pour nu. J'admets mon fils Émile et mes trois plus jeunes neveui dans celte nouvelle société , comme récompense de leur bonne conduite et sout condition que, continuant démériter ma confiance, leur principale pensée sera de Lien remplir leurs devoirs. ■>

qui brisaient tout sur leur passage. Les ardoises et les vitres opposées à l'ouragan furent pulvérisées, et plus de 1 200 pièces, étendues sur la prairie , littéralement hachées en morceaux; la manufacture subit comme la première fois des pertes énormes.

L'année de la Comète fut encore marquée pour la famille Oberkampf par divers événements : Christophe et Fritz Widmer épousèrent en même temps, le premier Virginie, fille de M. James Petineau, et le second Mlle Minot, nièce de M. Petineau, l'aîné.

Restait un dernier frère , Gottlieb, qui bientôt fut aussi fiancé à Mlle de Saint-Félix, fille d'un ancien ingénieur des ponts et chaussées. Le mariage, un peu retardé, à cause des dispenses exigées par l'église catholique pour les mariages mixtes, eut lieu le 28 décembre (mi)'.

Page 1