MANUFACTURE DE TOILES PEINTES
1. Dana l'Inde on □'imprimait que le trait du dessin, le coloriage se faisantà la main; a Jouy, on en vintà imprimer les couleurs elles-mêmes, mais on n'arriva que graduellement a ce résultat; on n'imprima d'abord qu'au
30 OBEHKAMPF. [1767]
L'estampille suivantefut aussi apposée aux deux chefs de chaque pièce imprimée :
h Manufacture de toiles peintes et imprimées, de Sarrasm-Demaraise et Oberkampf, â Jouy, près Versailles. Bon teint. »
La correspondance de l'époque montre que les relations d'affaires entre Jouy et Olhmarsingen furent très-importantes durant ces premières années. — Philippe-Jacob enlevait parfois toutes les toiles propres à l'impression qu'il trouvait sur lés marchésde la Suisse, et y faisait concurrence à M. Pourtalès, de Neuchâtel, qui était déjà le plus grand négociant du temps pour ce genre de marchandises, — M. Demaraîse transféra sa maison de la rue des Mauvaises paroles, (où il résidait depuis 1662), à l'hôtel Jaback , rue Neuve Saint-Méry. — Dès lors tout concourut à la supériorité de la manufacture ; sa rivale de Sèvres ne dura que dix-huit mois, et Jouy s'enrichit de quelques-uns de ses débris.
bloc, puis au moule avec une rentrai; enûn au cylindre, dernier progrès de la fabrication.
[1768] OBEHKAMPP, 31
A cette époque, lesprogrèsdanslafabrieation se succédèrent sans interruption. — Le procédé du picotage, essayé sur les mignonettes, réussit parfaitement et fit de ces dessins une sorte de nouveauté; les impressions pour meubles et tentures commencèrent aussi à se répandre, ainsi que les fichus pour les paysannes, dont on fit des quantités énormes.
« Le picotage consiste à remplir les inter- « valles de la gravure de pointes en fil de « laiton, plantées dans le bois à l'aide d'un « poinçon capillaire et disposées en semis « comme les crins dune brosse, de manière « à produire par l'impression un fond sablé, d
Cette opération qui n'exige que de l'adresse et de la patience devint la spécialité d'un certain nombre de femmes, dites picoteuses, qui travaillaient chez elles à la tâche, et gagnaient tin bon salaire. — Ce procédé put s'appliquer à tous les genreB à fond blanc et former par lui-même les dessins les plus délicats ; mais l'innovation la plus importante fut la confection de camaïeux (dessin d'une
32 OBBRKAMPF. [1769]
seule couleur), en bleu de faïence bon teint, qui obtinrent un grand succès.
Ce fut aussiencetteannéeprospère (1769), que M. Demaraise épousa Mlle Darcel, personne fort capable et d'un caractère très-original, qui seconda puissamment son mari dans la bonne gestion des affaires. — ■ M. Demaraise lui-même, dans une note sur rétablissement de Jouy, s'exprime ainsi :
« M. Oberkampf, de qui dépendait le sort « de l'entreprise, ne faisait aucune mise de « lbnds, il n'apportait que son industrie, mais « une industrie sans prix. — 11 est plus que « constant que l'affaire doit son principe et « son progrès à M. Oberkampf, qui par sa « capacité et ses talents supérieurs est le vrai « mobile de son existence ; que le crédit « qu'elle a acquis depuis 1 761 est dû en par- « tie aux sommes considérables dont M. De- « maraise l'a appuyée et aus soins qu'il se « sont donnés l'un et l'autre pour se procurer « les meilleurs consommateurs. »
Cette note, datée de 1 763, se trouve com-
piétés par l'extrait suivant d'une relation de
M. Oberkampf :
« J'ai été associé avec M. Demaraise pen-
« dant vingt-sept ans ; il ne s'est jamais mêlé « de rien dans la Manufacture et m'a laissé « faire tout ce que j'ai voulu ; il m'a été trèsc utile dans les affaires contentieuses et les
« tracasseries que nos ennemis nous ont « faites. — Pendant les six ou sept premières « années, il a tenu nos écritures et notre « maison à Paris, mais n'ayant pas les con- « naissances nécessaires, il fut trompé plu- « sieurs fois par des commis infidèles. — « Pour remédier à son insuffisance commer- « ciale il s'est marié, en 1 769, avec Mlle Dar-
.« cel, de Rouen. — Il a trouvé en elle tout « ce dont il avait besoin pour ne plus s'oc- « cuper des écritures, qu'il a fallu recom- « mencer depuis leur origine pour établir o des comptes en partie double, et débrouiller « tous les comptes ; elle a été par là très-utile « à la Manufacture. »
Si le sieur Demaraise av a itépousé Mlle Darcel ■i
plutôtà cause de ses capacités commerciales que par inclination, ce mariage du moins futaussi heureux pour lui que pour la manufacture.
Mme Demaraise était, comme ou le voit, douée d'une capacité hors ligne pour les affaires; tenant à elle seule, sans commis, toutes les écritures, elle s'occupait encore de la liquidation de l'association « Demaraise et Oberkampf » longtemps après sa dissolution.
— M. Louis Rordorf faisait en deux mots le vrai portrait de Mme Demaraise, en disant dans son langage zurichois : « C'est un fameux femme 1 »
Frédéric Oberkampf eut aussi l'idée de former pour son compte un modeste établissement; durant une absence qu'il fit en .
Suisse, son frère, qui connaissait ce désir, acquit au prix de 30 000 francs, une petite man ufacture d 'i n d ie nnee q u i se trou va à ve n dre à Corbeil, et le 20 décembre 1769, U écrivit à Frédéric : « Je t'annonce que je vieus d'acheter Corbeil pour toi, » Il lui en fit don avec tout le matériel, et de plus 150mille
[1770] OBBRKAMPF. 35
livres pour s'y installer et faire marcher l'usine. — Frédéric prit possession de Corbeil vers le milieu de janvier 1770; bientôt il reconnut, par un service réel celui que son frère lui avait si généreusement rendu. — En visitant les manufactures de Suisse, il avait vu fonctionner, à Morat, une machine imprimant à la planche de cuivre : sur ses indications, l'habile mécanicien Perrenoud put en construire une semblable à Jouy. Rordorf de son côté s'ingéniait avec beaucoup de goût et d'invention à varier les dessins ; on imprima alors les premiers dessins à plusieurs couleurs (dits ramages) qui formèrent un assortiment unique dans son genre. — Peu à peu des procédés mécaniques furent substitués aux procédés manuels : ainsi pour dégorger les toiles sortant de la teinture, on les battait primitivement avec des fléaux sur un radeau flottant. — Ce moyen très -imparfait fut remplacé par une machine faisant mouvoir une énorme palette, de telle sorte que chaque pièce, pliée en botte, recevait dix à douze
coups ; une nappe d'eau tombant à travers cette espèce de battoir complétait l'effet de l'opération ; le tout était abrité sous un hangard placé à cheval sur la rivière; cette machine, appelée la Batterie, faisait beaucoup de hruit, étant très-massive comme toutes cellesde lapremière fondation; elle servitpendant de longues années et fut remplacée en 1793 par deux batteries jumelles et alternatives, agissanlsur des plates-formes circulaires .
Les frères Oberkampf n'avaient été jusqu'à ce momentque des étrangers en France, ce qui était pour eux un continuel obstacle ; — enûo les dix années de domicile exigées par la loi pour la naturalisation étant révolues, des lettres de naturalitc (conférant les droitB et privilèges de citoyen français), leur furent délivrées aumois de septembre 1770. — A vrai dire, leur nom s'était de lui-même naturalisé dans la contrée où leur industrie répandait l'aisance et laprospérité; ils avaient cependant subi de longues tracasseries que mentionne ences termes une note de lamaind' Oberkampf:
w Des ennemis de l'existence de la manu»
« facture ont soulevé contre elle le curé, qui « n'avait rien dit jusqu'à la troisième année; « il disait que j'étais un mauvais exemple « dans le pays, que je n'allais pas à la messe, a ni mes ouvriers non plus; l'Archevêque « m'a fait demander deux fois. Lesproprié- « taîres riverains de la Bièvre jusqu'aux Go- « belins, prétendaient que j'empoisonnais la « rivière par le lavage des indiennes, et l'ad- « ministration des eaux et forêts que j'en di- « minuais la quantité par l'arrosage des toiles a sur la prairie. M. de Beuvron, seigneur de « Jouy, n'a fait aucune démarche en notre « faveur et s'est fait solliciter très-longtemps a pour nous vendre quatre arpents de marais « pour y bâtir. Cependant les habitants de « Jouy et du voisinage gagnaient bien leur a vie. Le gouvernement ne s'en mêlant pas, « nous avons toujours été en avant, et peu a à peu tous virent bien qu'ils avaient grand « tort de se plaindre de moi. »
En effet, l'étranger à la blonde chevelure,
aux doux yeux bleus, à la physionomie souriante, paisible et digne, avait su rapidement conquérir le remarquable ascendant que jusqu'à la fin de sa longue carrière il exerça sur tous les cœurs.
a Oberkampf donnait à tous l'exemple de a la sobriété, de la vigilance et de l'activité. « C'était lui qui dès l'aurore, au son de la « cloche, appelait ses ouvriers au travail; le « soir, c'était lui encore qui leur donnait le si- « gnal de la retraite; ils passaient tous devant « ses yeux, et d'un regard, d'un mot, il encou- « rageait ou blâmait ; équitable et généreux, « sévère pour lui-même, indulgent pour les k autres, il se conciliait à la fois le respect et « l'affection.
« Son esprit d'ordre et d'économie se corn- « muniquait à ses élèves, de petites fortunes « se formaient autour de la sienne, des maia sons proprement bâties couvraient le vallon « et les coteaux; les terrains les plus ingrats « se changeaient en vergers, en jardins fer- « tiles. Lorsqu'un jeune homme avait atteint
[1770] OBERKAMPP. 39
« l'âge de se marier : « Il faut te construire « une maison, lui disait le bon maître, je « t'avancerai de l'argent , ensuite tu choisi- « ras une femme qui puiBse être une bonne « mère de famille; » et la riante chaumière « s'élevait bientôt pour recevoir l'heureux « couple. Chaquemois une petite retenueétait « faite sur le salaire de l'ouvrier, et au bout « de quelques années sa dette Be trouvait « éteinte. C'est ainsi qu'à Jouy un sentiment « de confiance unissait l'un à l'autre le fabri- « cant et l'ouvrier; leur ceuvre leur était eom- « mune, le maître se sentait fort du dévoue- « ment de l'artisan qu'il avait formé et « instruit, et celni-ci, assuré que son travail « serait toujours rétribué avec la plus exacte « justice, qu'aux jours de la maladie et de la « vieillesse il serait assiste et entouré de soins, « persévérait dans le travail qu'il aimait. Mais « pour prix de cette protection, le sage fon- « dateur de Jouy exigeait la sobriété, l'écono- « mie, l'accomplissement des devoirs d'époux « et de père. Sans cesse au milieu de ses ou-
vriers, il connaissait le caractère et la conduite de chacun et ne se lassait jamais de leur renouveler de paternels conseils ou de graves avertissements. Celui qui ne voulait pas s'y soumettre n'avait qu'à quitter l'établissement.
« Les habitudes d'Oberkampf étaientsi simples, si régulières, si paisibles qu'une atmosphère de paix semblait l'environner; d'une taille au-dessous de la moyenne, il avait néanmoins dans sa démarche et son attitude une dignité dont on était frappé au premier coup d'œil; son accent étranger n'avait rien de désagréable ; il exprimait ses pensées avec naïveté, souvent avec grâce, toujours avec une justesse surprenante.
L'instruction qu'il avait reçue ne dépassait pas celle que l'on peutacquérir maintenant dans toutes les écoles, mais il avait beaucoup étudié pour apprendre tout ce qui lui était utile pour sa fabrication.
« Plus l'opulence augmentait pour lui, plus il sentait le besoin et la douceur de l'em-
« ployer au bien-être de ceux qui l'entou- « raient.
« On ne saurait dire de combien de for- « tunes, grandes et petites, la sienne fut l'ori- « gine ; mais ayant accepté le travail comme « une des lois immuables de l'humanité, il aim mait à le voir respecter et accomplir autour « de lui et ne se laissait jamais tromper par « les apparences de misère sous lesquelles se « déguisent souvent la paresse et le vice »
Depuis longtemps M. Oberkampf d'Othmarsingen, avait le projet de faire le voyage de Jouy, sans en trouver le loisir; enfin il se mit enroule au mois de mars 1771. Il s' arrêta d'abord chez son fils Frédéric, à Oorbeil, où Christophe-Philippe ne tarda pas à venir le chercher. On peut aisément se figurer les émotions qui l'agitèrent lorsqu'il se vit au milieu de l'établissement de Jouy, dont il n'avait pu se former qu'une idée imparfaite, et son légitime orgueil en contemplant l'œuvre
l.Mote de MmeJulea Mallet.
il OBERKAMPF. [1771]
de aon fils. Il retrouva là d'anciennes connaissances avec lesquelles il put parler sa langue ; Bossert et Rordorf en particulier s'efforcèrent de lui rendre son séjour agréable, en le menant visiter les résidences royales des environs, ainsi que les manufactures de Sèvres et desGobelins; enfin, ils le firent assister à l'une des chasses de Louis XV, et la Roi l'ayant remarqué, rit beaucoup en apprenant que ce petit vieillard allemand, qui suivait sa chasse en chaise de poste, était le père du manufacturier de la vallée.
L'équitation fut pendant longtemps le seul luïe et l'unique distraction d'Oberkampf et de ses compagnons. Souvent, dan3 leurs courses à travers les bois, ils se lancèrent à la suite des chasses royales. — Un jour Louis XV demanda quels étaient les cavaliers si bien montés qu'il avait déjà remarqués, — puis il ajouta, fort sèchement cette fois : « M. Oberkampf ferait mieux de rester dans sa manufacture que de se mêler à ma chasse. » Cela fut répété. — « Le roi a
[1772] OBBRKAMPF. -.3
raison, dît Oberkampf; il faut profiter de son conseil et ne pins nous exposer à sa critique. » (Souvenirs de h. Rordorf.)
L'année 1771 fut encore pourjouy une année de grande prospérité) la construction d'un nouveau bâtiment, terminé dans les premiers jours de 1772, permit d'y installer des imprimeurs et des rentreurs, qui se trouvaient à l'étroit ailleurs; le second étage en fut réservé aux toiles blanches dont la préparation exigeait beaucoup de place; dans le bas se trouvait un atelier de lissage. Le lissage était l'apprêt ferme et glacé qu'on donnait aux indiennes imitant les toiles de Perse; ce lustre s'obtenait par le frottement d'un galet d'agate ou de cristal sur la toile empesée d'amidon et de cire; ce genre de lu3tre abandonné plus tard, est redevenu à la mode après un demi-siècle. De nouvelles acquisitions de terrains donnèrent à la manufacture tout son développement; on instituaalorsdes gardes de nuit, chargés do faire des patrouilles, principalement pour prévenir les incendies.
Depuis longtemps les frères Oherkampf pressaient leur mère de venir passer quelques semaines auprès d'eux ; malgré le vif désir qu'elle en avait, elle ajournait toujours une si grande entreprise; enfin elle se décida à partir avec son gendre; et, comme le Père, s'arrêta à Corbeil avant de se rendre à Jouy,
— les jours qu'elle y passa furent certainement les plus beaux de sa vie, et sa joie dut Gtre bien grande en voyant dans les merveilles accomplies par son cher Christophe, la réalisation de ses rêves et de ses pressentiments.
Quant à Jean Widmer, il était loin de se douter que ce bel établissement deviendrait l'école industrielle et comme la seconde patrie de tous ses fils.
Les années 1772 et 1773 furent prospères : M. Oberkampf fit, avec Bossert, un voyage d'aiïaires enHollande et en Angleterre; il sepourvutà Londres d'échantillons de toiles imprimées pour comparer avec les siennes.
— a II est essentiel pour nous, disait-il, de pasBertous les ans le Pas-de-Calais. »
En l'absence d'Oberkampf, Rordort' dirigeait les travaux. M. Demaraise était venu s'établira Jouy, et le premier écrivait :
t Jouy, 17 novembre 1713.
« Si vous avez été volé au spectacle à Londres, vous avez bien des camarades ; l'affluence a été grande à Versailles pour le mariage (du comte d'Artois) et la foule a donné beau jeu aux filous. Tout le monde a été déchiré, abîmé ; la fête était fort belle; mais on avait manqué de précautions pour l'ordre. Mme la comtesse d'Artois n'est pas si grande que sa sœur, mais elle est plus blanche et a un certain air de ressemblance avec Mme la Dauphine. — M. votre frère a été pendant quatre à cinq heures sur un escalier sans pouvoir passer ni reculer. Jugez s'il a été bien patient! Il faisait bon l'entendre pester à souper.... On ne le surprendra plus à pareille fête.... »
« 1" décembre 1773.
« .... Voici une note de M. le Prince de Croùy, parent de M. de Beuvron, qui a établi à Condè, dont il est seigneur, différentes fabrications de loiles et mousselines au profit des pauvres. — J'ai dit au Prince que s'il pouvait fabriquer dans la goût de Rouen aux mêmes prix, nous pren-
drions tout. — Voyez ce que c'est en passant; M. de Beuvron m'a soliicité pour cela. .. »
À cette époque on essaya d'acclimater à Jouj la garance; Jean Widmer, qui en avait étudié la culture en Alsace, envoya plusieurs chariots de cette racine; les essais qu'on en lit dans la prairie de la Chaudronnerie, d'après ia méthode alsacienne ne furent pas heureux.
Après deux récoltes, la qualité de la garance avait tellement dégénéré qu'il fallut renoncer à cette expérience.
M. Oberkampf revint de son voyage, en janvier 1774, muni d'abondants renseignements sur la fabrication en Angleterre, où elle était déjà fort avancée surtout pour l'impression à la planche de cuivre.
Un nouveau genre à'indienne sorti des atelierB de Jouy obtint alors un grand succès ; le dessin consistait en bouquets de fleurs détachés, imprimés à fond blanc sur une mousseline que M. Oberkampf faisait faire exprès en Suisse.
[1774] OBEHKAMPF. 47
Non content d'avoir établi Bon frère dans l'industrie, M. Oberkampf désirait le marier, bien qu'il n'annonçât pour le mariage qu'une médiocre vocation.
Enfin, par les bons offices de Mme Demaraise, on lui avait trouvé un parti : c'était Mlle Petineau, fille d'un honorable négociant d'Orléans, que connaissaient les frères Oberkampf. Cette jeune personne avait été élevée à Paris dans une pension protestante fondée par le banquier Thélusson.
Cependant, résultat inattendu, ce ne fut pas Frédéric qui devint son mari. — Voici ce que Christophe-Philippe écrit à son père, le 7 juillet :
« Je me suis marié hier à Yhâtel de Suèdeà Paris, avec la même personne que toi et « Mme Demaraise aviez proposée à mon frère
1. A la Chapellede C Ambassade, considérée comme terre étrangère; l'èlat-civil des protestants ne fut reconnu qu'en 1787; aucun lieu de culte ne leur était accords depuis la révocation de l'édit de Nantes, aucun pasteur n?, poavjii prêcher en public, on se mariait m désert ou a l'étranger, les enfanta étaient baptisés par les curés.
« et qui me convenait beaucoup mieux qu'à •i lui; il me l'a cédée sur ma demande et à « ma grande satisfaction. » — A vrai dire Frédéric n'avait pas eu grand peine à céder, car il ne s'en souciait déjà plus; son frère, pour ne pas manquer à la famille, se décida ainsi à épouser lui-même Mlle Petineau, ce qui fut fait le 6 juillet 1775.
Cette union formée d'une façon si singulière, célébrée avec une cordiale simplicité et saluée par les vœux de la population ouvrière de Jouy, fut heureuse, bien que d'une trop courte durée. — Mme Oberkampf sut monter sa maison avec autant d'ordre que de simplicité; chose digne de remarque, les deux compagnons d'Oberkampf,BossertetRordorf, qui pendant les premières années de la manufacture avaient partagé le frugal ordinaire de leur maître ', reçurent un logis dans sa
1. Ils vivaient alors très -sobrement ; pendant longtemps on leur apporta leurs repas du village au prii de huit sous, et ils mangeaient debout sur une table d'imprimeur ; ils se parlèrent toujours en allemand et se tutoyaient, mais Rordorf ns tutoyait pas son maître.
maison et restèrent ses commensaux; à table le Zurichois avait sa place invariable à la gauche du maître, avec la charge d'écuyertranchant ; l'Argovien siégeait après lui, également à poste fixe, et cela jusqu'à la fin de leurs jours, car M. Oberkampf survécut à l'un etàl'autre.
L'année 1775 vit naître le premier enfant d'Oberkampf, une fille (la petite Nanine) qui reçut les prénoms de Anne-Françoise-Julie, que lui donnèrent au baptême, Mgr Anne François d'Harcourt, marquis de Beuvron, comte de Jouy-en-Josas , et Dame Anne- Marie-Louise Rouillé, dame d'Harcourt, marquise de Beuvron.
Cette marque de bienveillance de la part de M. et Mme de Beuvron donne la mesure du progrès qu'Oberkampf avait déjà fait à cette époque dans l'estime de ses nobles voi-
Vera la fin de novembre, M. Oberkampf, accompagné cette fois de Rordorf, partit pour son voyage annuel en Angleterre ; il fit des
achats à la vente de la compagnie des Indes, et visita ensuite diverses manufactures: les deux voyageurs ramenèrent, comme surprise d'étrennes à Mme Oberkampf, une jolie voiture et un bel attelage de deux chevaux noirs. En 1 776 la compagnie dos Indes ayant établi un comptoir à Lorient, M. Oberkampf s'y rendit pour faire ses acquisitions; Bes voyages se renouvelèrent tous les ans jusqu'en 1732, époque à laquelle Oberkampf put se faire remplacer par son beau-frère, Petineau jeune.
Voici ce que M. Demaraiae écrivait à son associé à la date du 29 novembre \ 776 :
« J'arrive de chez Mme la duchesse de « Choiseul ; elle m'a fait voir un grand dessin « à meuble qu'elle voudrait faire copier; j'ai « représenté que ce serait de grands frais, « les couleurs des Indes ne pouvant s'imiter « qu'imparfaitement. M. le duc de Gontaut, « qui était présent, a dit que vous aviez coa pié un dessin qu'il avait donné, à s'y mé- « prendre et qu'il avait laissé toute la cour
[1776] OBERKAMPP. 51
« dans l'erreur quelque temps. A Votre re- « tour de torient, vous ferez grand plaia sir à Mme de Choiseul d'examiner son « meuble. »
Tandis que la manufacture de Jouy était en pleine prospérité, celle d'Othmarsingen luttait péniblement contre la concurrence de plus en plus redoutable des fabriques de la Suissej Philippe-Jacob avançait en âge et la bonne Afère elle-même éprouvait le besoin de prendre du repos. La prévoyance filiale de Christophe-Philippe veillait sur eux; déjà il avait formé le projet de leur assurer une retraite paisible ; il les informa de son dessein, en leur disant de chercher dans leur canton quelque habitation qui leur convînt. Frédéric, de son côté, se souvint d'un site agréable, nommé le Binzenhof, où lors de sa résidence à Aarau la famille allait souvent en excursion. Christophe- Philippe, lit donc l'acquisition du Binzenhof et le donna en toute propriété à ses parents, ce qui les combla de joie.
52 OBBRKA.MPF. [1777]
Le 7 décembre, naquit une seconde fille à Oberkampf (Julie) ', mais peu de jours après, le 1 3, il eut la douleur de perdre la première, Nanine, enfant très-développée pour son âge.
A la fin de cette année, M. Oberkampf dut s'absenter durant six semaines pour faire ses approvisionnements habituels à Lorient, à Londres, et enfin à Amsterdam; on voit avec quelle célérité il menait les affaires.
La fabrication, en 1777, dépassa de 5000 pièces celle de l'année précédente; on imprimait alors sur des percales de l'Inde de charmants dessins pour robes; la robe de 7 aunes et demie valait de 75 à 240 livres !
La belle saison amenait beaucoup de visiteurs à Jouy; des musiciens de la chapelle du Roi, suisses ou allemands, venaient y dîner le dimanche', et Rordorf,
1. Mme Feray, dont les pauvres d'Essone bénissant la mémoire. (E. F.)
2. KreûBer et son jeune fils, étaient du nombre. Ce dernier, célèbre violoniste, aimait à raconter que M. Oberkampf lui avait fait cadeau de son premier violon.
[.1777] OBERKAMPP, 53
amateur passionné, organisait des symphonies qui charmaient les habitués de la manufacture. Les distractions littéraires y étaient fort goûtées aussi, et Ducis y fit un jour la lecture de sa tragédie i'OEdipe chez Àdmèle.
Au milieu d'une activité redoublée , M. Obeckampf jouissait beaucoup de ces délassements.
Vers cette époque tout sembla concourir au succès de Jouy ; les étoffes imprimées en Asie étaient fort rares et d'un prix trèsélevé; « un jour une grande dame ayant vu se déchirer une robe de Perse, dont l'éclat avait fixé les regards de la cour et de !a ville, accourut à Jouy pour demander si on pouvait réparer un tel malheur. Le jeune fabricant entreprit d'imiter cet admirable étoffe et y réussit complètement; dès lors, on ne voulut plus à Versailles que des indiennes de Jouy. »
Les résidences de Trianon, Saint-Cloud, Bellevue et Montreuil en furent décorées;
54 OBBRKAMPF. [1777]
(le dessin de la natte servait de housm pour lea meubles de soie).
La reine Marie-Antoinette , enfin, avait désiré connaître le jeune Allemand, transplanté comme elle au sein de la France; l'ayant mandé à Trianon, elle lui parla dans sa propre langue, examina les produits de son industrie et l'engagea à revenir quelquefois'.
En 1778, Rordorf allant en Suisse voir sa famille, fut chargé par M. Oberkampf de visiter le Binzenhof et de ramener l'aîné de ses neveux Widmer, âgé de douze ans; son oncle le mit en pension à Paris; c'était une nature vigoureuse , mais encore peu dégrosBie , cependant il avait déjà acquis dans les ateliers de son grand-père une certaine aptitude que l'instruction développa.
1. Dès les débuts de la aanufactuL'ij, lts enfanta de France, petits-fils de Louis XV. qui venaient souvent au château de Jouj, s'amusaient à suivre les travaux; le comte d'Artois voulut même s'essayer k imprimer; revenu à Jouj après la Restauration, il raconta les niches qu'il y faisait a son frère de Provence.
11779] OBERHAMPF. 55
Mme Widmer venait de donner le Jour à son quatrième fils, Gottlieb. Il devait être appelé à Jouy , comme tous ses frères , et profiter comme eux de la paternelle direction d.' Oberkampf ; il en conservait dans sa vieillesse la plus touchante reconnaissance; elle lui inspira ses patientes recherches et lui dicta ce « mémorial » où revit toute une époque si pleine d'intérêt,
Le voyage d'Angleterre se prolongea, eu 1779, par une tournée que fit M. Oberkampf dans les villes manufacturière a, et à son retour il acheta à Lorient ta cargaison du navire Aquilon, de la compagnie des Indes.
Quelque importants que fussent ces achats, ils ne répondaient pas aux exigences de la fabrication, qui tirait ses principaux approvisionnements de la Normandie et du Beaujolais.
L'année 1779 fut signalée par un triste événement : la mort de Mme Oberkampf la mère, à l'âge de soixante-trois ans, après une longue maladie.
L'excellente mère n'écrivait jamais à ses fils sans les recommander à Dieu et sans leur adresser de touchantes exhortations; ses lettres, en allemand, sont d'une simplicité primitive, toutes contiennent des passages comme ceux-ci : « La protection de Dieu et « sa bénédiction Boient avec vous; n'oubliez « jamais ses commandements; apprenez par a la parole de Dieu comment il faut se com- « porter envers ses concitoyens et demandez « journellement à Dieu de vous inspirer. — » Le ministre de Talm nous a envoyé trois « volumes pour vous, ce sont des livres qui « contiennent l'exposé de notre foi. — Ap- « pelez la bénédiction du Tout-Puissant sur « ce que vous entreprendrez, et qu'il vous « fasse propérer. — Ah! si je pouvais vous o revoir, mes chers fils ! je demande à Dieu « ce bonheur, ensuite je n'aurai plus rien à « désirer que quitter cette terre, et, lorsque « vous serez vieux et satisfaits de la vie, puis- « siez-vous me rejoindre dans le ciel et y « jouir d'une éternelle félicité! »
Tel est le privilège de l'âme chrétienne qui vit par la foi et peut fixer au delà de ce monde périssable l'ancre assurée de ses espérances.
En 1 780, la société Demaraise-Oberkampf fit de nouvelles acquisitions de terrains, prés et vergers, complétant l'établissement.
Le 25 mai, la manufacture fut honorée de la visite du Nonce, « C'est, écrivait Mme Demaraise, avoir reçu Sa Sainteté par procuration; je vous en fois mon compliment. »
Désireux de revoir sa famille, M. Oberkampf entreprit le voyage de Suisse, emmenant avec lui son jeune beau-frère James Petineau, pour le placer dans une bonne maison où il pût apprendre l'allemand. Après un court séjour chez son père, au Binzenhof, il alla voir les parents de ses deux collaborateurs Bossert et Rordorf, et fut, comme on le pense, accueilli à bras ouverts; il parcourut les manufactures de Winterthur et de Neuchâtel, observant, comparant, et en
58 OBBRKAMPF. [1Î82]
mainte occasion communiquant aux chefs de ces établissements les procédés de sa propre fabrication; puis ayant pris congé de son vieux père, qu'il ne devait pas revoir, il se rendit en Alsace et fut partout accueilli, à Mulhouse notamment, par les fabricants de [a Cour-'le-Lorrawe, ses anciens patrons, comme un confrère dont s'honorait leur industrie.
Pour la troisième fois, la même année fut marquée pour la famille Oberkampf par une naissance et no décès ; cette fois , hélas !
le fils qui naquit à Mme Oberkampf (Augustin) ne vécut que quelques heures; bientôt après on apprit la mort du vénérable aïeul Philippe-Jacob, depuis longtemps infirme, quoique âgé seulement de 67 ans. L'année 1782 réservait à la colonie de Jouy un deuil plus cruel encore : Mme Oberkampf , à peine âgée de 31 ans, fut enlevée le 17 avril par la petite vérole qu'elle avait prise de ses deux enfanta Christophe et Julie, inoculés à la fois et déjà convalescents.
[1783] OBERK.AMPF. 59
Ainsi Oberkampf perdit dans l'espace de quatre années sa mère, son père, sa femme et deux de ses enfants. Il supporta ces épreuves avec une pieuse soumission et avec confiance en la divine sagesse.
Le douloureux événement qui frappait le père de famille fut très-vivement senti par ses ouvriers, qui toujours partagèrent ses peines et ses joies.
M. et Mme Demaraise témoignèrent à leur ami l'affection la plu» dévouée et s'efforcèrent de suppléer par leurs soins au vide pénible qu'il ressentait. Mme Demaraise écrivait le 1 4 juillet 1 783 à M. Oberkampf, alors en Angleterre :
« La bonté, la sagesse, la douceur qui ont a fait votre bonheur pendant sept ans et demi « motivent justement vos regrets.... C'est ici " qu'il faut adorer les décrets impénétrables « de la Providence sans prétendre les souder, « et cependant profiter des leçons qu'elle « donne à l'bomme par ces terribles événe- « mente, faits pour l'humilier sous sa main
i toute-puissante et l'attirer à elle, seul bien « immuable, capable de remplir son cœur et « pour lequel il est fait.... »
Dana une précédente lettre du 23 juin, elle lui disait :
tf J'ai un vif regret de ne pas vous avoir if donné pour provision de voyage un petit « livre inappréciable, le poëme de la religion « de Racine; je vous le garde pour votre « retour; on ne peut rien voir de plus beau « pour le fond et pour la forme. »
Peu après, elle soigne de la rougeole les enfants d'Oberkampf confiés à sa garde ; infirmière en chef, elle en rend compte au père avec une verve toute gauloise. Bientôt elle cherche à lui procurer quelques distractions, et le 11 septembre elle écrit de nouveau, de Saint-Méry, sa propriété en Brie :
« Nous retournons à Paris lundi et nous k ferons notre partie chez M. Necker, que « nous ne saurions renvoyer sans être taxés « de négligence. Lui et Mme Necker feront h leur voyage à Jouy encore avec le beau
[1783] OBEKKAMPF. 61
« temps et ensuite noua serons libres de ve- « nir ici tous réunis pour manger du raisin « et tuer des grives. »
Le 1 8 du même mois, M. Demaraise écrit :
a Votre cylindre doit marcher à souhait et « vous laisser libre de vous rendre aux invi- « tations réitérées de M. et Mme Necker, enfin « répétées pour dimanche 22. Le ton amical, « affectueux et pressant sur lequel elles sont « faites exige que nous y répondions de tout « notre pouvoir, et, sans vous, cher associé, « ce serait tout au plus y satisfaire à demi. Ne « vous laissez pas effaroucher par le mérite de « ces espèces de phénix; je les ai approchés « avec une sorte de respect et de vénération « qui m'en écartait en quelque sorte, et je les « ai quittés avec confiance et attachement.
« Vous vous trouverez à votre aise à Sainto Ouen; vous regarderez comme un de vos « plus beaux jours, celui que vous y passerez « et celui qu'on vous donnera à Jouy pour « vous en remercier. Je joins ici la dernière « invitation de M. Necker que vous me remet-