CHAPITRE X
Oberlin réforme ragricQltQre de son canton mral.
Oberlin ne se bornait point à agir sur les cœurs et les intelligences ; il voulait transformer le sol stérile du Ban-de-la-Roche. La vaine pâture ajoutait aux inconvénients de la configuration du terrain. Vous savez quelle coutume on désigne par ce terme de vaine pâture , lorsque les bestiaux, au lieu d'être élevés dans les étables , cherchent librement, dans les terrains non défrichés, et sur les champs en jachère, leur nourriture journalière. De nos jours, la loi est intervenue et a mis fin, du moins dans la plupart des départements , à ce pernicieux usage. Mais longtemps avant que l'on eût combattu légalement ce mode d'exploiter le sol non cultivé, Oberlin avait décidé ^es paroissiens à renoncer à cet usage. Sous sa direction, ils transformèrent la terre aride ou perdue en prés naturels. Les sources, qui, à Tépoque des fortes pluies ou de la fonte des neiges, ravageaient les pentes, furent condensées en rigoles. Alors on vit serpenter et murmurer le long des pentes et des ravins, ces purs filets d'eau qui venaient apporter un breuvage salutaire à des terrains arides, dont
'1 avait fallu enlever, une à une, les pierres dissé- / minées et les éclats de rocher. Oberlin avait fait \ des études d'arpentage et de mathématique , et • savait niveler les terrains , aussi bien qu'un ingénieur civil. Peu à peu on vit des nappes de verdure recouvrir ce sol autrefois livré aux mauvaises herbes, au bois rabougri, aux broussailles, aux rochers, aux bestiaux et à l'action désolante des petits torrents de montagne. Le trèfle prit pied, grâce à des essais répétés; mais le terrain végétal, ce que l'agronome et le chimiste appellent humus j n'était pas suffisamment profond pour les racines pivotantes du sainfoin ; il fallut renoncer à cette dernière culture.
Les pommes de terre, introduites au Ban-dela-Roche, au commencement du dix-huitième siècle, avaient promptement dégénéré par l'absence de soins intelligents et assidus. Afin d'améliorer ce précieux tubercule, qui allait devenir un objet d'exportation et une ressource inespérée pour le Bau-de-la-Roche, Oberlin avait fait venir, à ses Irais, de nouveaux semis de Hollande et de Suisse. Avec le coup d'œil et la prévision de l'agronome de génie, il avait deviné que le sol granitique de la vallée se prêterait à merveille à cette culture, . dès qu'elle serait faite avec l'attention intéressée
du père de famille. Oberlin enseigna à ses paroissiens l'art de ménager les moindres pouces de terrain propres à cette plante, et de décupler les produits par l'emploi judicieux de l'engrais déposé au fond de chaque fossette. Les tiges et les feuilles, desséchées sur place pendant l'hiver, et brûlées au printemps, servaient à engraisser les terres par les cendres.
A une année de culture de pommes de terre, succédait une année de lin ; car le pasteur avait doté son vallon chéri de cette plante, qu'il fit venir de Livonie. Encore en cette occasion il avait deviné juste ; le climat du Ban-de-la-Roche ressemblait, sous beaucoup de rapports, à celui des bords de la Baltique, et cette analogie devait amener quelque parenté entre les produits des deux pays.
Un essai qui d'abord ne réussit pas complètement, fut celui des arbres fruitiers, tels que les cerisiers, les noyers, les pommiers et les poiriers délicats. Dès les premières années de son séjour à Waldbach , Oberlin avait établi avec des soins minutieux une pépinière dans les champs qui avoisinaient sa demeure ; il aimait les forêts, mais encore plus l'ombrage des arbres utiles. A chacun de ses jeunes paroissiens il imposait l'obligation
de planter deux arbres fruitiers le jour de sa première communion, ou pour la fête de son mariage ou la cérémonie du baptême d'un enfant. L'inclémence des hivers ne permit jamais de donner aux vergers un grand développement, surtout dans la partie supérieure de la vallée. Il fallut se contenter de propager les fruits communs et cultiver en abondance la pomme de terre substantielle. Bientôt ce produit succulent et nourricier du Bande-la-Roche obtint sur les marchés de Strasbourg ïJo succès mérité ; il acquit peu à peu une prépondérance marquée sur les pommes de terre de '3 plaine; cette supériorité, il l'a gardée jusqu'à nos jours.
Le système des engrais occupait, on le pense bien, une large part dans les améhorations agri- <îoles, introduites par Oberlin. Ici, comme en toute <îhose, il avait joint l'exemple au précepte, en creusant, auprès de ses étables, des fosses pour servir de réservoirs ou de citernes, et en prouvant, par ses propres champs et par son jardin, bonifiés par le fumier et le purin, quel profit le ^cultivateur peut tirer des bestiaux lorsqu'on les «"etient dans leur enclos.
Ses paroissiens manquaient d'instruments ara- Wres ; il en établit un magasin , et en délivrait à
crédit, jusqu'à ce que l'emprunteur fût en état de s'acquitter de sa petite dette, par la rentrée de la récolte ou la vente d'une partie de ses jeunes bestiaux. Dans le même but, et pour détruire ou prévejiir Tusure, il avait fondé une petite caisse d'emprunt, qui servait dans les moments de gêne à secourir les habitants les plus nécessiteux; mais toujours à charge par eux de s'acquitter à l'époque fixée. Le pasteur , bien entendu , ne prenait pas un sou d'intérêt ; mais il n'aimait pas les emprunteurs de mauvaise foi; il ne prêtait plus à ceux qui le trompaient. Assister le travail, décourager les fainéants et les vicieux, voilà quelle était sa devise.