CHAPITRE XI
Oberlin crée des chemins Yicinaoï.
Dans ses procédés d'éducation agronomique et morale, le pasteur de Waldbach nous rappelle les pères jésuites du Paraguay. Comme eux, il exerçait une influence magique sur les âmes que Dieu lui avait confiées ; comme eux , il imprimait à ses ouailles une irrésistible impulsion. Il obtenait d'elles des corvées que ni intendant d'Alsace, ni seigneur de village n'aurait osé provoquer. Pour donner un écoulement aux produits du sol, el
pour faciliter l'arrivage des approvisionnements qui manquaient à ces hameaux , la première chose à faire, c'était de créer des chemins de communication à travers ces terrains accidentés et rocailleux. Le pasteur Oberlin accomplit ce miracle sans secours gouvernemental ; il se fit à la fois ingénieur et pionnier; il traça la route vicinale qui devait relier son vallon à la grande vallée de la firuche; et comme il avait l'habitude de faire, il <îommuniqua ses projets à ses paroissiens dans ^n sermon.
Pour le coup, ce fut un cri de réprobation qui partit de cette réunion: «Décidément, notre passeur veut nous fatiguer et user de nous comme de bêtes de somme ; il perd la tête. » — Les plus doux et les plus attachés à Oberlin n'osèrent prendre sa défense ; ils baissaient les yeux quand 'Heur parlait de ce projet a: insensé,» que l'intendant d'Alsace lui-même ne voudrait entreprendre.
Oberlin laissa passer le premier orage ; quant à 'ti, il ne baissait point la tête: il avait l'habitude ^e regarder les difficultés en face. Lorsqu'il crut q^e les esprits étaient un peu apaisés et revenus de leur premier émoi, il reprit son sujet dans un ^cond sermon, en prêchant sur le texte: «Apla-
nissez les voies devant le Seigneur. >> Les sermons d'Oberlin prenaient, dans ces occasions, la tournure d^un entretien familier, de ce que Ton est convenu, en termes de théologie, d'appeler une homélie. C'était un père qui parlait à ses enfants; un frère aîné qui s'adressait à ses frères et sœurs moins expérimentés et moins clairvoyants que lui. Il parlait d'un ton d'autorité, mitigé par une affection tellement sincère, tellement profonde, que chacune de ses paroles allait à l'oreille de ses auditeurs comme la note mélodieuse d'un chanl sacré. Dans ces moments-là, il n'y avait point de cœur qui restât fermé; la conviction entrait dans les esprits et les âmes, on ne savait par quelle porte et par quels moyens.
(rMes amis, leur avait-il dit en cette occasion, vous vivez à Waldbach, à Fouday et dans les trois autres villages ni plus ni moins que si vous étiez relégués au haut du Champ -du -Feu, enterrés dans les tourbières ou dans les hautes forêts du Glimont, d'où la Bruche vient en bondissant vers nous. Vous commencez à être un peu moins têtus que lors de mon entrée en fonctions dans votre vallée ; vous avez reconnu qu'avec des soins notre terre rocailleuse pouvait donner autre chose que de l'avoine ou du seigle; que, à côté du pourceau;
vous pouviez nourrir quelques vaches - et vos vaches maintenant sont magnifiques et tenues comme des princesses , soit dit sans vous flatter — vous buvez maintenant du bon lait, du meilleur lait que les plus riches habitants de Strasbourg ne s'en procurent à prix d'argent; vous reconnaissez que vos pommes de terre ne sont plus ce qu'elles étaient avant mon arrivée chez vous ; vous devriez avoir quelque confiance en moi lorsque je vous dis : « Le temps est venu d'aplanir les voies devant le Seigneur.)) Oui, avec son aide, il vous reste à essayer d'entrer en relations plus suivies avec vos frères en Jésus-Christ qui habitent dans la grande vallée de la Bruche et au delà> dans l'immense plaine, où TIII va se jeter dans le Rhin majestueux. Le temps n'est pas loin où vous pourrez échanger le produit de vos champs et de ^os prairies contre les produits de cette belle plaine d'Alsace. Vos pommes de terre, croyezmoi, se transformeront en blé, en vêtements de laine pour vos hivers si rudes, en instruments de ïnétier et de labour, en vitrages pour vos cabanes, en chaude literie pour remplacer vos insuJGBsants grabats; et ce miracle s'opérera du jour où vous aurez ouvert des chemins de communication entre l^ haut de notre vallée et la bourgade de Rothau.
Le jour où vous toucherez à Rolhau sera une journée de salut. Votre dénûment et votre pauvreté feront place au bien-être; vous aurez aplani les chemins devant la volonté du Très-Haut, qui vous parle par ma bouche faible , mais véridique; je ne suis que son fidèle porte-voix; et le Seigneur rapportera dans vos humbles demeures sa visible bénédiction. Croyez -moi, les jours que je vous annonce sont proches ; le soleil printanier qui jette en ce moment ses bienfaisants rayons sur la terre humide et qui pénètre dans cette maison de Dieu, ce soleil tfest pas un messager plus certain de l'été qui va suivre que mes paroles ne sont les messagers de la grâce divine. »
Les paroissiens d'Oberlin sortirent émus du petit temple villageois qui, depuis 1740, élevait «on modeste clocher bien au-dessus des maisonnettes de Waldbach; ils sortirent émus, mais non convaincus; car il fallait mettre la main à la pioche, prendre des heures sur des journées de labeur déjà remplies et rudes. Et il y a loin d'une émotion, même profonde, à un seul acte; il y a tout •un abîme entre la pensée, entre le désir, entre l'aspiration — et les œuvres.
Oberlin se mit à l'œuvre tout seul avec son fidèle valet de labour. Il connaissait déjà ses pa-
roissiens à fond. Lorsqu'il s'était agi des premiers essais d'amélioration en fait de cultm^e, il avait pris les devants, sans trop insister, une fois que des paroles avaient été dites et des préceptes donnés. Son jardin était en vue de tout le village ; il y avait planté ses arbres dans des fossettes, où il avait eu le soin d'apporter en plein jour un terrain de choix. En hiver, il avait garanti chaque exemplaire de sa jeune plantation à l'aide d'enveloppes de paille et de laine. Au vu de tout le Hionde, il avait procédé à sa première plantation de pommes de terre et de lin; des produits abondants et exquis avaient convaincu les rebelles et ouvert les yeux aux moins clairvoyants. Pour le chemin vicinal qu'il prétendait établir, il usa donc <Ju même moyen; il ^J mit à travailler à l'entrée du village, sans chercher à faire des prosélytes ni à gagner des aides. Lorsqu'on vit, au bout d'un mois, que quatre bras vaillants avaient élargi, aplani un petit bout de chemin, les partisans les plus proches d'Oberlin sentirent la rougeur monter à leur front; ils se reprochèrent leur inaction «n face du pasteur qui se fatiguait seul comme le dernier des journaliers pour créer une voie qui devait servir finalement non à lui seul , mais à la communauté. Un petit groupe de travailleurs bé-
névoles se forma autour de lui ; et comme la pelote de neige se fait avalanche, le groupe primitif grossit insensiblement; mais tandis que ravalanche porte avec elle Teffroi et la désolation, ces cantonniers, ces pionniers villageois, enrégimentés sous la bannière de l'homme de Dieu, préparaient avec leurs brouettes la voie à l'échange pacifique des produits de la terre; ouvriers du Très-Haut, ils faisaient une œuvre de paix, et, comme le pasteur le leur avait prédit, le Ciel leur versa les meilleures de ses bénédictions.
Électrisés par l'exemple d'Oberlin, confondus par son abnégation héroïque, ils vinrent tous lui offrir leur assistance; bientôt il put, à la tête de deux cents travailleurs bénévoles, frayer, niveler, terminer le chemin projeté; il put faire sauter des rocs, construire des murs de soutènement, jeter, vis-à-vis de Rolhau, un pont sur la Bruche, et au bout de deux années de labeur soutenu , voir les chariots rouler sur une petite chaussée unie, à pentes douces, dans les mêmes locaUtés où des sentiers raides conduisaient naguère de hameau à hameau, et où pendant quatre à cinq mois de l'année la neige effaçait toute trace du passage des hommes.
Je ne puis cacher que, pendant la durée même
des travaux, il avait été soumis à une rude épreuve. L'un de ces ouvriers bénévoles, qui s'était rendu au travail de la chaussée, sans que son tour fût venu, y avait été frappé et écrasé par un éclat de rocher. Une grande rumeur s'éleva parmi les travailleurs jeunes et vieux; ils crurent y voir h main de Dieu qui ne voulait point la poursuite <le cette entreprise, ou qui punissait du moins le travailleur trop zélé. Oberlin saisit le moment des funérailles, pour lutter contre ce préjugé superstitieux. < Mes amis, dit-il, je ne chercherai pas à tarir les larmes d'une veuve désolée et de pauvres <>rphelins; mais Dieu leur prodiguera ses consolations au milieu même du malheur qui les frappe. Quant à moi, j'aimerais mieux mourir dans l'ac- <^ompJissement d'un devoir, librement accepté, ^e dans mon lit. C'est Dieu lui-même qui avait fiîcé le jour où il comptait appeler à lui notre frère; et il l'aurait bien trouvé et frappé dans sa 'ïï^aison, aussi bien que sur le chemin que le défi^nt nous aidait à frayer.
«J'entends dire que sa veuve se désespère d'a- ^^ir laissé partir son mari pour cette corvée, et "^ ne pas l'avoir retenu à la maison, au lieu de ■encourager à se rendre, hors de tour, auprès de '^^iis. Ohl que la pauvre, pauvre femme se ras-
sure! mari et femme doivent s^encourager mutuellement à faire leur devoir. Et nous, mes amis, persévérons dans l'œuvre entreprise, et honorons la mémoire de notre fière, qui est mort à son poste comme un soldat sur le champ d'honneur.>
Certes, rien de pluô étonnant que ce modeste chemin vicinal de quelques kilomètres de longueur, construit sous la direction d'un ecclésiastique alors très-ignoré , sans secours de l'État ou du département, au seul appel d'une voix éloquente et désintéressée; rien de plus méritoire que cette petite route creusée dans le roc, par la même main qui, le jour du Seigneur, s'ouvrait pour bénir les ouvriers gratuits.
Le pont jeté près de Rothau sur le torrent, par cet architecte improvisé, fut appelé à juste titre ce le pont de charité » ; il a sans doute sauvé les jours de plus d'un piéton, car on passait, avant que cette construction fût faite, sur des planches mal jointes, et, pendant la crue des eaux , les communications étaient totalement interrompues.
De nos jours, nous voyons s'accomplir, dans les travaux publics, de vrais prodiges; maintenant l'on perfore des montagnes, on comble des ravins profonds; à l'aide de hardis viaducs on
s'élance du bord d'un vallon à l'autre; aux yeux de la foule les timides essais, les tâtonnements d'un pauvre pasteur doivent paraître moins que des jeux d'enfants. Mais peut-être un homme de l'art impartial en jugera-t-il différemment, et s'inclinera-t-il avec respect devant le nom et le souvenir d'un homme de bien, qui, par la seule force de sa volonté et de quelques centaines de bras dévoués, avait obtenu, en peu de temps , ces étonnants résultats.
Oberhn avait donc peu à peu changé l'aspect extérieur, matériel de sa paroisse. A la vaine pâtare, aux jachères, à quelques maigres sillons de seigle et d'avoine, il avait substitué des tapis de verdure; la tige de lin se balançait à côté du champ de trèfle ou des solanées. — A la place des huttes enfumées, ensevelies dans les ravins ou les crevasses du sol , il avait fait élever des cabanes, et à la place des cabanes, peu à peu des liaisons rustiques. Aux expositions humides avaient succédé des emplacements salubres; sous ces deïneures dont la propreté touchait presqu'à l'élégance, il avait fait creuser des caves, où, pendant •es hivers les plus froids, la pomme de terre était abritée. Autour de ces maisonnettes, quelques pouces de terrain restaient consacrés à la culture
des fleurs; et, ce qui valait mieux encore, de ces cabanes sortaient à la place des sauvages d'autrefois, des femmes décemment habillées, des hommes au maintien satisfaisant, des enfants qui présentaient au passant leurs petites mains, non pour mendier, mais pour demander une caresse amicale.