‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 14 sur 39 · CHAPITRE xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE xin

OberliB donne on asfle an poète lenx.

En été, la solitude d'Oberiin commençait à être envahie par ses parents et ses amis. A Strasbourg, en Alsace, en Suisse, le renom de son actif apostolat s'était répandu ; et quoiqu'il ne fût qu'au début de sa longue et féconde carrière , ces vertus qui transformaient tout un canton rural, trouvaient des encouragements chez quelques hommes chrétiens, parfaitement en état de mesurer le chemin parcouru par le pasteur de Waldbach, et de calculer les pierres et les rochers, dont il avait fallu désencombrer cette route difficile. En hiver, c'était chose plus rare d'entendre une main amie frapper à la porte de cet humble presbytère, où régnait, à coté d'une stricte et intelligente économie, la plus aimable hospitalité.

Oberlin fut donc bien étonné, lorsqu'il vit entrer phez lui , par une froide et neigeuse jour-r née de janvier (c'était en 1778) un homme, jeune encore, mais avec des traits amaigris, et portdQ|

sur son extérieur, les traces d'une très-longue course, de violentes fatigues physiques et morales. Les vêtements de ce voyageur étaient usés jusqu'à la corde ; ils tenaient le milieu entre la mode des villes et celle des ouvriers-compagnons, qui vont chercher de l'ouvrage et frapper aux portes charitables, pour se sustenter en route. Il traînait un pied ensanglanté; et sa chaussure trahissait le passage des montagnes hivernales. Oberlin le regarda d'un œil doux et compatissant; mais ce regard charitable n'excluait pas l'examen et l'observation, " (( Qui êtes-vous , mon cher ami ? lui dit-il, d'où venez-vous, par ce temps de neige, au fond de nos montagnes?

— Je vous apporte les compliments de votre ami Kauffmann de Winterthur, lui répondit le pauvre étranger; je suis un candidat en théologie, Livonien, mais connu à Strasbourg... je viens de làhaut, ajouta-t-il, en montrant la direction du Champ-du-Feu.

— Bonté du ciel! s'écria le pasteur: dans cette saison, seul, sans guide?...

— Oh! je n'étais pas seul.... j'étais avec mes pensées , et ce sont de mauvais compagnons.

— Je comprends, mon ami; vous avez beaucoup souffert...

— Oh! beaucoup! beaucoup!... j'ai faim, j'ai froid; j'ai l'esprit troublé. » Et en disant ces derniers mots, le pauvre jeune homme se frappait le front, comme s'il avait été pris par le délire de la fièvre ou de la folie.

« Rassurez-vous ! calmez-vous 1 vous connaissez comme moi Celui qui a plus souffert que nous tous, pour nous tous et qui peut nous donner sa paix, si nous la lui demandons avec confiance. Venez, rassasiez- vous avant tout; le vent du nord vous a saisi; vous étiez un homme perdu, si la soirée vous avait surpris dans la solitude des sapins ou des tourbières. »

Et Oberlin posa de sa main, sur la table de chêne, devant ce malheureux affamé, le pain et le vin généreux qui réconforte, et qui était réservé, <Jans la cure, pour des cas rares comme remède, ou comme gage d'hospitalité.

«Vous vous nommez? lui demanda-t-il, tout 6n continuant à mettre devant lui les réserves du garde-manger, qui étaient dévorées en un clin d*œil. Vous vous nommez ?

— Gotthold Lenz.

^ Ah I vous avez écrit. Je ne lis plus rien ; "^ais mon frère m'a parlé de vous.

^ Oui, j'ai eu le malheur d'écrire, dit Lenz ;

mais je vous prie de ne pas me juger là-dessus. Le professeur Oberlin n'a pas dû vous dire beaucoup de bien de mes élucubrations.

— Je ne m'en souviens pas, en vérité, répliqua le pasteur, sans la moindre arrière -pensée de critique ou d'ironie. — Il me semble que vous êtes aussi blessé du pied; vous traînez la patte comme un oiseau malade.

— En effet, Monsieur le pasteur: je ressemble à la grue, qui va chercher en hiver de meilleurs climats et qui est frappée en route par le plomb du chasseur insouciant.

— Eh bien, nous allons guérir votre pied malade, i)

La jeune femme d'Oberhn, qui était enceinte de son troisième ou quatrième enfant, et qui avait elle-même besoin des plus grands ménagements, la jeune femme d'Oberlin s'appliqua, comme son mari, à prodiguer des soins intelligents au pèlerin harassé. Le pasteur-chirurgien ne trouva point de lésion majeure ; mais il ne pouvait être question de laisser repartir ce malheureux qui arrivait conduit par une dernière lueur de sa bonne étoile dans une demeure où les préceptes de l'Évangile à l'endroit des pauvres et des affligés étaient suivis à la lettre. Un repos forcé était commandé à Lenz,

indépendamment des rigueurs du ciel, qui tournait en ce moment au froid le plus vif; un vent sec balayait les nuages, et à la neige succédait une atmosphère pure, qui gelait la moelle dans les os.

Le pauvre Livonien, peu à peu réchauffé dans la tiède atmosphère de la chambre commune^ répondait par une amabilité et par une courtoisie natives aux prévenances de ses hôtes. L'ahurissement où il s était trouvé au moment de sa première entrée, était tout à fait dissipé ; le trouble avait même fait place à une gaieté trop expansive ,, ^t que le pasteur se crut obligé de réprimer doucement, quoiqu'il tînt compte, pour l'expliquer fitTexcuser, du passage subit d'une température froide à la chaleur excessive du poêle. La modéralion et l'équilibre de toutes les facultés faisaient si bien le fond du caractère d'Oberlin, qu il tâchait, par l'influence irrésistible qu'il exerçait sur les esprits, de communiquer à son entourage les mêmes qualités ou la môme situation d'âme, dont '1 ressentait, pour lui-même, journellement, le baume bienfaisant.

Dans celte longue soirée d'hiver, qui formait '^ clôture de son jour d'arrivée, Lenz, comme pour s'acquitter d'une partie de la dette qu'il con-

tractait, dessinait dans l'album du pasteur des figures et des costumes de paysans livoniens, esthoniens, courlandais; par des commentaires pleins d'esprit il rehaussait la valeur de ces esquisses. Il caressait avec une effusion touchante les enfants de la maison , et lorsque vint le moment de la prière, il y prit une part si sincère, des larmes si abondantes de reconnaissance roulaient le long de ses joues creusées par les soucis et les angoisses de la faim, que toute la maison s'intéressa, de suite, affectueusement à cet «Allemand du Nord,» qui semblait avoir retrouvé ici une seconde patrie, une véritable maison paternelle. La maison curiale, toutefois, était trop étroite pour y offrir un gîte à l'étranger, à côté de la couvée d'enfants et au milieu des domestiques. Oberlin avait fait dresser un lit dans la maison d'école située vis-à-vis du presbytère, et séparée de cette demeure principale par une cour assez vaste dont le milieu était occupé par une de ces fontaitees à tuyau de fer, qui égayent, en été, par le murmure et la limpidité de leurs eaux, les rues de nos villages des montagnes. En ce moment, un maigre filet d'eau s'échappait du conduit; et le réservoir de granit, taillé en forme de baignoire, était re- <;ouvert d'une épaisse couche de glace.

En traversant vers neuf heures du soir cette cour, balayée par un violent vent du nord , Lenz tut pour ainsi dire immédiatement repris du démon qui l'avait obsédé, lorsqu'il aborda pour la première fois le pasteur. — Cette bise, ce linceul fie neige qui recouvrait les toits de chaume, les arbres des vergers et la pente des montagnes, ces étoiles qui reluisaient dans le ciel nocturne, mais dont le reflet semblait amorti par les paillettes glacées qui flottaient dans l'atmosphère, tous ces symptômes d'une nature morte pour longtemps aux douces influences de la chaleur réagirent avec une désespérante promptitude sur cet esprit malade; il n'avait point atteint son ht qu'un trouble étrange s'empara de toutes ses facultés.

En vain il essaya de lutter contre cette fatale et démoniaque influence. Le froid, par une réaction Qui semblait une véritable ironie du délire, produisit sur ses nerfs agacés l'effet d'une fièvre chaude intense. Hors de la présence du pasteur, ^^Qt le coup d'œil commandait le respect, la con- ^^nce, l'abandon et le calme, Lenz, livré à lui- "^ême, se voyait de nouveau sur la grande route ^^ dans ces vastes solitudes des Vosges, où il ^^ait failli succomber à toutes les horreurs de la '^^im et du froid. Pendant deux ou trois heures, il

lutta seul avec ses pensées désespérantes qui venaient fondre sur lui comme une légion de démons en chair et en os; il essaya de s'agenouiller et de prier, mais des ricanements d'enfer sortaient du plafond et des murs de la chambre ; et ne prenant plus conseil que de son désespoir, il s'arrêta tout à coup à une résolution étrange, où le burlesque donnait la main au tragique. C'était la résolution d'un fou. Lenz Tétait en effet.

Il jette là presque tous ses vêtements, descend à tâtons l'escalier, ouvre doucement, avec la ruse toute particulière des insensés , la porte d'entrée, pour ne pas donner l'éveil dans la maison d'école, et se précipite vers la fontaine glacée. A coups redoublés, il cherche à en briser les glaçons, faisant usage de celui de ses pieds qui n'était pas enveloppé de bandages. Puis, s'étant ainsi préparé un lit ou une baignoire naturelle dans le réservoir, il s'y couche pour calmer la chaleur intense dont il se croit dévoré.

Ce bruit étrange a fini par réveiller le maître d'école; il ouvre la croisée de sa chambre et, à la fois stupéfait et irrité, il crie d'une voix de Stentor: «Que faites-vous donc là? au nom du ciel! vous êtes fou! un bain d'eau glacée en ce moment! voulez-vous bien vite rentrer dans vot^e lit! »

Je ne répondrais pas que le brave instituteur n'ait accompagné son avertissement de quelques jurons qui d'habitude, et surtout en présence du pasteur, n'étaient certainement pas admis dans son vocabulaire familier. Mais Lenz n'écoutait plus ou n'entendait point; il continuait à prendre ses ébats dans le réservoir de la fontaine. Le maître d'école, à demi vêtu et saisi d'effroi, ne songeait qu'à prévenir un scandale, à sauver une scène de terreur à la jeune mère de la maison pastorale; il sort et s'apprête à mettre la main sur le baigneur, lorsque Oberlin lui-même, réveillé en sursaut par le craquement des glaçons et les invectives de l'instituteur, arrive sur place et, par sa seule présence, effectue ce que ce dernier n'avait pu obtenir ni par des menaces, ni par les voies de fait auxquelles il commençait à s'abandonner. Lenz, à la vue d'Oberlin, fut décontenancé ; honteux comme un écolier pris en flagrant délit de mensonge et de vol, il se laissa reconduire, sans réplique et sans résistance, dans la couche qu'il venait de quitter si malencontreusement.

On eut toutes les peines du monde à le réchauffer, à remettre la ligature du pied malade. Le maître d'école veilla auprès de lui le reste de la nuit; mais il n'en était plus besoin; Lenz s'était

endormi du sommeil du juste; les fantômes quil6 poursuivaient l'avaient quitté après ce violent ébranlement, et sur sa figure calmée revenait, avec l'expression de la fatigue , un aimable sourire. L'ange protecteur de son enfance, évoqué à la vue et à la voix d'Oberlin, reprenait encore une fois possession de son ancien domaine, et les démons de l'enfer retournaient dans l'abîme qui les avait vomis.

Le lendemain de cette journée d'angoisse et de cette nuit de délire fut pour Lenz et pour son charitable patron un vrai jour de fête. Chez le jeune étranger, plus de trace de sa folle équipée; rien qu une grande fatigue et un pied endolori ; chez Oberlin, le bonheur, la satisfaction d'avoir arraché au désespoir un pauvre naufragé. Oberlin, en s'entretenant avec Lenz, ne put découvrir la moindre trace d'une absence d'esprit. Il attribua, sans hésiter, à des habitudes russes et à la surexcitation de la fatigue cette subite manie de LenZr de se plonger dans l'eau glacée. Dans la conversation charmante du poëte livonien, le pasteurr quoiqu'il fût demeuré étranger à la littérature allemande contemporaine, fut obligé de reconnaître uu esprit d'une grande originalité, une imagination un peu vagabonde, primesautière, mais, au totale

dirigeant sa course à travers des régions que, à la rigueur, un homme de bon sens pouvait bien aborder avec elle; de plus, une sensibilité exquise un peu maladive; des bizarreries, des excentricités se mêlant aux pensées les plus délicates, mais une intelligence hors ligne, un cœur excellent, naïf, plein d'abandon. Bref, Oberlin et sa famille s'attachèrent à cet hôte étranger qui semblait leur tomber des nues, ou, dans leur langage et dans leur conviction chrétienne, leur semblait envoyé du ciel pour être sauvé de la mort physique et morale.

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