‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 15 sur 39 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Ce qt'était lenx. — Sa folie. — Défonement d'Oberlii.

Il faut bien maintenant que je dise en quelques mots ce qu'était Lenz avant d'arriver dans la demeure d'Oberlin. Ceci me conduit aussi à rappeler ce qu'était Strasbourg vers la même époque'.

Lenz était venu dans cette ville universitaire en 1770, âgé de vingt ans à peine, comme précep-

1. L'auteur de la présente biographie a déjà traité le même sujet, à deux reprises différentes, et à plus de vingt ans de distance; mais les lecteurs ù* Oberlin ne sont point tenus de connaître mes élucubrations précédentes. En ce moment d'aii> leurs je reprends ici la vie de Lenz à un tout autr& point de vue.

leur de deux barons livoniens presque du même âge que lui. Au moment où il se présentait chez Oberlin, il avait donc à peu près vingt- huit ans; il était de dix ans plus jeune que le pasteur du Ban-de-la-Roche. A Strasbourg, Lenz s'était lié avec Gœthe (4770-1771), qui terminait alors ses études en droit, et qui préludait à sa future gloire poétique par des plans, par des projets littéraires de toute nature, et par des vers lyriques d'une exquise fraîcheur. Lenz était poète comme son ami Gœthe, pas à force égale; mais, en tout cas, c'était un talent remarquable et qui avait, aussi bien que son confrère en Apollon, le pressentiment de la direction hardie qu'allait prendre la littérature dramatique de l'Allemagne. Gœthe et Lenz étudiaient et idolâtraient ensemble le grand poète anglais, Shakespeare; Lenz débuta peu de temps après par la traduction de quelques pièces de ce poète et par des drames originaux d'une bizarrerie qui défiait à la fois la critique et les règles de la morale. Lenz ressemblait, comme une goutte d'eau ressemble à l'autre, à plus d'un poète de Técole romantique moderne; à ces littérateurs auxquels on ne peut refuser un certain degré de talent de facture et de conception hardie, mais qui blessent constamment les principes du

beau, du vrai, du bon, et qui se perdent dans l'absurde, à force de courir après le neuf.

Son plus grand tort fut de confondre, de mêler la vie imaginaire à la vie réelle, et de transporter les rêves de son esprit dans le domaine journalier. Son esprit était aventureux; son existence fut aventureuse, et, au lieu de suivre avec persistance une carrière quelconque, il flotta au hasard entre l'état de précepteur, qu'il remplit fort mal, la théologie, à laquelle il ne croyait qu'à moitié, et la vie littéraire, qui peut rapporter un peu de gloriole, mais rarement des ressources assez sûres pour en faire un moyen d'existence.

Lenz était malheureux comme les pierres dans la rue. Il faut qu'il y ait eu dans son caractère des excentricités bien grandes pour qu'il ne soit pas parvenu à se créer une existence modeste, mais honorable à Strasbourg, où Ton a, de tout temps, accueiUi hospitalièrement et avec prévenance tout homme de talent, de quelque pays qu'il fût originaire. Pendant les années que Lenz y passa (1770-1776), Strasbourg était l'asile et le séjour favori de plus d'une célébrité scientifique et littéraire.

L'université était très-fréquentée par les indigènes et les étrangers. Schœpflin, le diplomate-

historien, y avait attiré des jeunes gens d'une noble extraction, surtout du nord de l'Europe. Oberlin, le frère du pasteur, suivait les traces de l'auteur de X Alsace illustrée; il enseignait avec distinction Tarchéologie et les langues anciennes. La faculté de médecine était connue pour ses professeurs et ses opérateurs habiles ^ Le célèbre Herder y était venu à la même époque que Goethe pour s'y faire guérir d'une ophthalmie anormale.

Il y avait alors à Strasbourg, sur les confins de la France et de l'Allemagne, un mouvement intellectuel dont Lenz a dû profiter, et sur lequel il a réagi. Il demeure prouvé pour celui qui écrit ces lignes, que si Lenz a complètement échoué dans ce milieu, cette non-réussite a dû tenir à un défaut d'esprit de conduite, dont on ne peut rendre responsables les habitants d'une ville à laqueUe ce jeune littérateur était étranger.

Un moment, en 1776, Lenz avait essayé de se créer des ressources à Weimar, où son ami Gœlhe venait de trouver, auprès du duc régnant, uii accueil extraordinaire. Mais Lenz, par des actes imprudents ou indélicats, qui n'ont jamais été complètement éclaircis, perdit la faveur du prince et

\ . Ehrmann , Spielmann , etc.

<le Gœthe, et se fit mettre littéralement à la porte, ^près avoir été traité, dans les commencenients <)eson séjour, avec une extrême bonté.

A la suite de cette déconfiture, Lenz avait erré, pendant dix-huit mois, dans le margraviat de Bade et en Suisse, quêtant l'hospitalité chez des 3mis charitables. Il paraît que partout on avait fini par se fatiguer de lui; ainsi, de porte en porte, il était arrivé à celle qui ne s'était jamais fermée devant un malheureux.

Lenz, je le répète, avait de grandes qualités, l^'ils d'un pasteur livonien, sa première éducation avait été excellente; un fonds de moralité, qu'il avait emporté de la maison paternelle, le défrayait dans ses bons moments. Devant Oberlin, il est clair que, sans efforts et sans hypocrisie, il redevenait ce qu'il avait été jusqu'à vingt ans: rempli <Jes meilleures intentions, ne cherchant qu'à se rendre utile dans la bonne voie. Comme théologien scientifique , il en savait probablement bien plus qu'Oberlin, qui depuis onze à douze ans était 'ivre tout entier aux devoirs et à la pratique de sa cure d'âmes et de sa carrière de réformateuragronome, d'agent- voyer et d'instituteur primaire. Sans chercher à en imposer systématiquement à son nouveau patron , Lenz dut cependant mettre

quelque soin à étaler tout son savoir théologique; et, loin de mettre en évidence, avec un amourpropre d'auteur mal placé, les œuvres littéraires qu'il avait jetées dans le public ou simplement projetées, il ne parla au pasteur de Waldbach que des sermons qu'il avait tenus aux environs de Strasbourg et dans le Palatinat. En un mot, il manifesta le désir le plus vif de monter en chaire dans les églises du Ban-de-la-Roche. Le pasteur y consentit, et Lenz s'en tira à merveille, car il s'exprimait parfaitement en français, et possédait cinq ou six langues modernes. Après avoir, pendant quelques semaines , attentivement observé et surveillé son jeune suffragant improvisé, Oberlin, qui devait depuis longtemps faire une course en Suisse, chez Lava ter et ses nombreux amis, Oberhn résolut de confier à Lenz le soin de prêcher pendant son absence. Quant à la cure d âmes, il en chargea son collègue de Rothau. Après avoir de la sorte mis ordre à ses affaires et recommandé les siens à la garde de Dieu, Oberlin se mit en route.

A peine eut-il tourné le dos, que les excentricités de Lenz reparurent au grand jour; ce n'était pas encore le délire du premier moment de son arrivée à Waldbach, mais des symptômes avant-

coureurs qui n'auraient pu tromper un œil exercé. Evidemment la jeune femme d'Oberlin voulut se faire illusion, et ne point troubler, par un message prématuré, son mari, que Ton aurait d'ailleurs difficilement rejoint, maintenant qu'il était à circuler sans but de voyage bien précis. — On patienta. — Lenz livré, en dehors de la présence bienfaisante d'Oberlin, aux obsessions du démon, et exalté par l'atmosphère de sainteté même où il vivait depuis quelques semaines, Lenz fiLun acte véritablement extravagant et qui était l'indubitable marque de la maladie mentale qui allait <le nouveau éclater avec une violence redoublée.

A Fouday, un enfant, une jeune fille, nommée frédérique, était morte. Cette circonstance devait rallumer dans le cœur de Lenz un souvenir mal éteint. Il avait aimé la fille d un pasteur et espéré, on moment, obtenir la main de cette jeune personne qui portait aussi le nom de Frédérique. Dieu seul sait ce qui se passa dans Tesprit de Lenz, au Oioment de cette crise terrible, où les ressorts de Sa raison, de son intelligence et de son jugenaent se détendaient. Il annonça que par ses prières fl ressusciterait la paysanne de Fouday. Sans redouter le ridicule auquel il allait s'exposer, ni le Vandale dont il allait être la cause, le malheureux

se rendit, en effet, dans la maison mortuaire, s'agenouilla devant le lit funèbre sur lequel était exposé le corps inanimé de Frédérique et se mit à réciter des exorcismes et des oraisons funèbres. Naturellement il dut se retirer confondu: — le non- succès ne l'empêcha pas de répéter encore une fois son essai, le lendemain, sur le tombeau de la pauvre paysanne.

Il était temps que cet épouvantable scandale cessât; les villages du Ban-de-la-Roche s'étaient émus. Heureusement Oberlin revint à temps, même sans avoir été averti , et avant d'avoir accompli ses projets de tournée en Suisse. A peine arrivé à Emmendingen, petite ville du grandduché de Bade actuel, où Lenz avait séjourné en 1777 chez le bailli Schlosser, le pasteur avait pu recueillir sur l'état mental de son protégé des données qui n'étaient nullement rassurantes. 11 s'était donc hâté de rentrer dans ses foyers.

A peine de retour, il subit pendant quelques semaines l'épreuve la plus pénible, la plus meurtrière que puisse traverser un homme , animé du désir d'être utile et de sauver un malheureux qui se perd, sans aboutir à un résultat appréciable. La maladie de Lenz faisait des progrès presque journaliers. A des intervalles irréguliers, plus ou

moins longs , les paroxysmes d'une maladie qui se traduisait par des tentatives de suicide se répéi taient. A plusieurs reprises, le malheureux, quoique presque toujours gardé à vue, se précipita par la fenêtre d'un premier étage, toujours sans accident majeur, mais inspirant à toute la maison d'Oberlin, à sa femme surtout, des terreurs continuelles. Dans les intervalles lucides il se désespérait, demandait pardon à ses alentours, d'une voix si attendrissante, que l'on patientait, l'on espérait toujours le voir revenir à un état normal. -- Mais à la fin, un essai de suicide avec un inslrunient contondant, décida Oberlin à aviser des moyens de salut plus énergiques; la vie de son épouse courait des dangers; la charité la plus expansive et la plus indulgente a des limites. Le pasteur fit transporter son pauvre pupille, sous bonne escorte, à Strasbourg, où l'on se défit bientôt de lui, en le renvoyant au bailli Schlosser, à Enimendingen. Celui-ci se vit obligé de faire enchaîner le pauvre Lenz comme un fou furieux. La suite et la fin de la lente agonie que traversa le poète livonien, n'appartiennent plus à mon récit, ï^'infortuné mourut treize ans plus tard seulement, à Moscou, dans un état voisin de l'extrême misère. " était, comme par miracle, revenu à la raison,

mais ses forces intellectuelles étaient amoindries, brisées; il n'inspirait plus de confiance à ses anciens amis, et ne parvint plus à se créer une existence satisfaisante et régulière. Triste et salutaire exemple d'une vie mal réglée, qui défie les efforts de la charité la plus active; car s'il nous fallait de nouvelles preuves de l'ardent amour d'Oberlin pour tous les malheureux que Dieu lui envoyait, Lenz aurait formé, dans la longue carrière du pasteur, l'un des points les plus lumineux et les plus saillants, pour nous faire admirer l'inépuisable charité de ce cœur angéhquc.

Ce tragique incident avait , un court moment, interrompu l'activité journalière d'Oberlin. Une correspondance pénible avec quelques amis de Strasbourg, avec le bailli Schlosser, avec Lavater à Zurich, avec Kauffmann à Winterthur, qui tous avaient connu et aimé le pauvre Lenz, absorba, pour un temps, le pasteur. On lui demandait des détails sur l'arrivée et le séjour de Lenz; ce nom fut de nouveau sur toutes les lèvres. On l'avait connu si gracieux, si élégant sept ou huit ans auparavant, en société du jeune Gœthe; on avait dévoré comme du fruit défendu ses œuvres dramatiques; puis on l'avait oublié. Maintenant, à la suite de sa cruelle maladie, la curiosité publique

s'était reportée sur lui, mais avec Tintérêt qu'on porte à un condamné à morl. Dès que Lenz eut passé le Rhin, il n'en fut plus question.

Le jugement qu'Oberlin portait, dans l'intimité, sur ce malheureux, était à la fois doux et sévère ; il y avait chez le pasteur un singulier mélange de charité , qui couvre toutes les fautes , et d'une perspicacité mondaine allant au fond de toute chose. Ainsi , il avait bien certainement ressenti pour Lenz une affection paternelle ; au plus fort de ses aberrations mentales, Oberlin n avait cessé de respecter dans le fou la dignité humaine obscurcie mais non effacée ; il avait continué à espérer contre toute espérance. Un jour Lenz, con- Wt et humilié des tourments qu'il causait à son bienfaiteur, était entré dans son cabinet de travail, en lui apportant un bâton, avec prière de le punir. Oberlin jeta le bâton ou la canne par la fenêtre, embrassa Lenz sur les deux joues et lui dit: Voilà comme je veux vous punir de vos méfaits, dont vous n'êtes pas responsable.

Cette indulgence n'était ni faiblesse, ni aveuglenient. Oberlin pardonnait, mais n'en souffrait pas ^oins ; il priait pour le pauvre possédé, qu'il regardait exactement comme un homme sous l'influence du démon. Mais il n'avait que des paroles

de blâme pour une partie de l'existence passée de Lenz. — «Vous avez, lui dit-il, tout sacrifié à la passion mondaine; au lieu de prier et de jeûner, vous avez lâché la bride à votre imagination ; la créature a pris chez vous la place que devait occuper votre créateur. Vous avez sacrifié sur l'autel des faux dieux, des dieux païens; Jupiter, dans votre culte, a remplacé Jéhovah , et sans le savoir vous vous êtes fait le prêtre de Baal. ^

Ces sermons paternels étaient arrivés trop tard; même cet homme de Dieu n'avait plus été assez fort pour conjurer les mauvais esprits et les fantômes qui obsédaient ce jeune homme vieilli avant l'âge par le malheur.

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