‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Une séparation croelle.

Tout cependant était ou semblait rentré dans l'ordre habituel autour d'Oberhn; il continuait sa prédication instructive, qui moralisait, qui améliorait autour de lui toute une population montagnarde et réagissait, par l'heureuse contagion du bon exemple, même sur les cantons et les villages qui étaient en dehors de son rayon paroissial. Les progrès dans les asiles de l'enfance et les écoles

primaires étaient visibles à Fœil; il sortait de cefi^ établissements toute une nouvelle génération ^ plus éclairée, plus civilisée, plus chrétienne que celle qui l'avait précédée. Les regards de ces enfants, dans leurs promenades du dimanche, étaient tournés vers le sol, et ils retrouvaient avec bonheur dans les champs, les prairies et les forêts, les plantes que des reproductions coloriées leur avaient fait connaître sur les bancs de l'école. En levant les yeux vers le ciel nocturne et étoile, ils y suivaient les constellations saillantes, dont les noms leur étaient familiers. Cloîtrés dans leurs maisobs rustiques pendant les longues soirées d'hiver, ils crayonnaient ou calquaient des cartes de géographie élémentaire, et dans les livres que leur prêtait l'instituteur, ils suivaient les voyageurs d^ns les régions lointaines du globe. Oberlin avait établi des bibliothèques scolaires ; il avait même ^^it imprimer à ses frais des ouvrages spéciaux, Composés par lui ou par les sociétés des missions ^ l'usage des populations rurales. Que dire, si ce '^'est qu' Oberlin devinait et créait, quatre-vingts ^ïis à l'avance, les méthodes que l'on suit aujourd'hui pour l'éducation du peuple. Comme beaucoup de grands inventeurs, il ne recueilht pas inimédiatement le suffrage et l'éloge que méri-

talent ses ingénieux établissements, fondés et exécutés par le cœur. Seulement, lorsque, au sortir de la grande Révolution de la fin du dix-huitième siècle, les habitants du Ban-de-la-Roche, complé-tement transformés, attirèrent les yeux des administrateurs départementaux des Vosges et du Bas- Rhin , le nom d'Oberlin commença bientôt à circuler dans un monde plus vaste; sur cette terre déjà il put recueillir, avec une légitime satisfaction, quelques témoignages d'intérêt, qui durent effacer le souvenir de plus d'un mécompte et de plus d'une douleur.

L'une des plus cruelles et des plus violentes épreuves qu'il traversa, fut celle du mois de janvier 1783, cinq ans après le passage funeste du Livonien. Ce dernier n'avait pas été étranger au malheur qui, à cette époque, frappa le pasteur* L'épouse d'Oberlin lui avait successivement donné neuf enfants*; le bonheur domestique semblait

I. Un garçon et une fille étaient morts en bas âge. Voici 1^^ noms de baptême des sept autres, dont quelques-uns reviendront encore dans ce récit :

Fréderic-Jérémie Oberlin, est mort en août n93, dans les rangs de l'armée, sur la frontière septentrionale du Bas- Rhin.

Fidélité-Caroline, a épousé, en 4795, le sieur Wolff, pasteur à Mittelberghelm; elle est morte en 4809.

avoir élu son domicile dans le presbytère de Waldbach. Cependant plus d'un symptôme précurseur avait dû avertir Oberlin ; plus d'une fois il avait observé dans la force et l'activité de sa compagne un déclin inquiétant. Mais c'est un fait bien connu et depuis longtemps observé dans toutes les familles où régnent l'union et la paix, que même lorsqu'on a conçu des craintes pour

Charles •- Conservé Oberlin, après avoir fait des études chirurgicales et servi comme aide-chirurgien dans l'armée du Rhin, embrassa la carrière théologique, et fut installé, en 1808, comme pasteur à Rothau. — Vers 1840 il vécut retiré à Fouday.

Henriette-Charité, épousa, en 1804, M. Graff, pasteur à Mulhouse, qui passa quelques années plus tard comme missionnaire à Uscholika, dans la Russie asiatique. Après quatorze ans d'absence, M. Graff rentra en France, et assista pendant quelque temps son beau-père à Waldbach.

Louise-Charité y épousa, en 1803, M. Pierre Witz, diacre réformé à Mulhouse. En 1815, M. Witz passa, de Berne en Suisse, à Colmar, en qualité de pasteur. Son fils remplit aujourd'hui les fonctions de pasteur à Waldbach et habite le presbytère de son grand-père.

Fréderique-Bienvenue j a épousé, en 1806, M. Rauscher, pasteur à Roppenheim, plus tard instituteur et pasteur adjoint à Barr. En 1825 il vint assister son beau-père à Waldbach; il Ta remplacé pendant quelque temps après sa mort.

Henri-Godefroi Oberlin, étudie à la fois la médecine et la théologie; fait la campagne de Suisse en 1799. En 1809 pré> cepteur à Riga. Mort en 1817 auprès de son père.

une santé chérie, les illusions prédominent; on ne peut croire à la possibilité d'une perte qui vous enlèverait la naeilleure partie de votre propre vie. Oberlin avait étudié la médecine, et ne devait nullement ignorer te mal qui minait sourdement Texistence de sa femme. Mais chez lui l'abandon à la volonté de Dieu, la confiance dans la bonté paternelle de ce Dieu qui est tout amour, ces sentiments d'abnégation, de résignation avaient acquis un tel empire sur lui, qu'il ne se laissait aller à aucune crainte, peut-être chimérique. — Que dis-je peut-être ! — Pour Oberlin, la foi dans la protection permanente de Dieu était si bien enracinée dans son cœur, qu'il aurait cru commettre un acte d'infidélité^ si, un seul instant, il avait cherché à soulever le voile de l'avenir.

D'ailleurs, les journées d'Oberhn étaient remplies , elles l'étaient davantage d'année en année,, de mois en mois. Sa femme, de son côté, associée à tous ses travaux, à toutes ses idées d'avenir, avait un cercle d'activité prodigieux pour une mère de famille ; elle exerçait une action si instante, si journalière sur les asiles et les écoles de filles, fondés par son mari , que ses moments à elle étaient aussi comptés. Plus elle sentait ses forces s'amoindrir, plus elle cherchait de son côté^

par un redoublement de fiévreuse activité, à se dissimuler à elle-même , à son époux et à ses enfants les progrès d'un mal peu visible, mais réel. Les heures du repas réunissaient tous les membres de la maison, et ces heures ou ces quarts d'heure souvent écourtés par des devoirs impérieux, urgents, ne laissaient pas le temps de s'observer mutuellement. Les volontés étaient si unies, si bien fondues l'une dans l'autre , entre mari et femme, entre parents et enfants, entre maître et domestiques, que ces onze ou douze têtes ne paraissaient en faire qu'une seule; ces douze cœurs battaient à lunisson , et quoique les palpitations de celui qui était frappé à mort fussent plus fortes, elles se confondaient encore si bien avec celles de tous les autres, grands et petits, que le cœur malade ne se doutait pas de tout le danger qu'il courait; il puisait chaque jour et chaque heure le calmant dont il avait besoin, dans tous ces cœurs apparentés. Cette famille ressemblait à une lampe à becs multiples, dont l'une des mèches brûle plus vite et use par conséquent plus d'huile ; mais le réservoir commun lui fournit sa part de nourriture, sans que les becs voisins s'aperçoivent de cette soustraction involontaire, faite à leur détriment.

Le plus grand charme, la plus grande félici*-^ qu'un cœur puisse rêver ou désirer dans ce bsi! monde, c'est une union chrétienne. Quelque char» gement qui survienne dans la situation extérieure quelque entrave qu'apportent, dans la vie journsi^lière, les devoirs de tous les moments, cette mutuelle confiance et fidélité , promise au pied de l'autel, reste entière, et le bonheur, pour avoir revêtu une autre forme que pendant les premiers temps du mariage, reste le même au fond; car les cœurs de ces époux chrétiens sentent qu'ils se préparent et qu'ils mûrissent l'un et l'autre pour l'éternité.

En 1768, pendant cet été si heureux, où le jeune pasteur se promenait avec sa belle fiancée de cabane en cabane, où il traversait avec elle les clairières des forêts et les prairies, où il longeait avec elle les frais ruisseaux, qui allaient porter leur petit tribut au torrent de la Bruche, c'était une de ces scènes charmantes, que l'on eût dit empruntée à un chant du Paradis perdu de Milton. — En \ 783, après quinze à seize ans de mariage, cet intérieur de la cure de Waldbach avait pris un caractère plus sérieux , plus austère ; on y entendait bien encore le gazouillement des plus jeunes enfants ; mais le mari et la femme sentaient de jour

en jour davantage le fardeau de leur responsabilité, comme père et mère du foyer domestique restreint, et de plus comme père et mère des deux cents familles confiées à leurs soins spirituels et matériels; car le chiffre des paroissiens, dans ce court espace de temps, avait presque doublé, grâce au bien-être croissant qui avait remplacé la pauvreté d'autrefois. Avec chaque tète d'enfant que le pasteur recevait, par le baptême, dans la communion des fidèles, il sentait sa charge augmentée d'une âme. Il prenait la vie de pasteur si bien ^u sérieux qu'il n'aurait plus compris le langage ^^ la prudence, si, par la bouche d'un confrère ou ^'un ami, elle lui avait conseillé de ménager ses forces. Salomé Oberlin n'avait d'autres pensées ÎUe celles de son mari ; elle se dévouait comme lui; un médecin lui aurait, évidemment, prescrit ^ïi vain un régime quelconque; elle savait que son devoir était d'aller jusqu'au bout de ses forces, sans inquiéter à l'avance le chef de la famille.

Le moment suprême, le moment de la séparation approchait, sans que ni l'un ni l'autre des deux conjoints eût conçu une crainte sérieuse. Le réveil fut terrible, du moins pour le survivant; ce fut incontestablement le moment le plus cruel de

sa carrière, et qui sait — il faudrait, pour 1^ savoir, s'être identifié avec Oberlin lui-même — qui sait si, dans un instant de muette douleur, sa foi — la foi d'un apôtre — ne s'éclipsa pas passagèrement?...

C'était dans la soirée du 48 janvier; il était rentré, fatigué d'une course hivernale et lointaine. Sur le seuil de la porte, on vint l'avertir que son épouse éprouvait des spasmes inquiétants; elle demandait, depuis quelques heures, avec instance à le voir. Il se hâte; il monte dans la chambre de la malade, qui, sans lui faire des adieux positifs, lui parle cependant avec le ton affectueux et pénétré d'un voyageur qui s'apprête à partir. Oberlin ne peut se faire illusion sur l'imminence du péril; cependant il veut espérer encore; il veut ouvrir son cœur devant le Père de toute miséricorde, demander des forces pour résister au choc dont il est menacé. Il monte au haut de la maison , et implore l'assistance de son Sauveur; il lui demande le salut ou du moins la prolongation des jours de Salomé. Il ne se sent pas, en ce moment, assez robuste pour lutter contre une douleur qui attaque sa propre vie dans ses plus profondes racines; et cependant il faut qu'il vive pour ses sept enfants; il lui semble qu'il doit aussi conti-

nuer, achever la tâche de la régénération des âmes et de ramélioration du sol sur lequel Dieu l'a placé comme pionnier.

<(Je sais, s'écrie- t-il dans son angoisse extrême, je sais, ô mon Dieu, que je ne suis, que je n'ai jamais été que ton instrument, que tu peux faire de moi et des miens à ta volonté; mais tu as bien dispensé Abraham de sacrifier son fils unique; ne me demande pas, ô mon Dieu, en ce moment le sacrifice de la compagne que tu m'as donnée. »

— «Je sentais, a-t-il dit plus tard à l'un de ses jeunes amis, je sentais que ma prière ne dépassait pas le plafond et qu'elle retombait comme du plomb sur ma pauvre tête. J'étais encore à genoux, encore inondé de larmes, encore dans un mouvement de résistance et de rébellion contre la volonté de mon Dieu, lorsqu'on vint m'avertir que Salomé se mourait, qu'elle était morte. En me précipitant auprès de son lit, je la trouvai, le sourire, le dernier sourire sur les lèvres; mais ^lle avait déjà rendu son âme au Seigneur, et elle me laissait seul avec mes pauvres enfants. Je retournai dans ma solitude; je m'agenouillai de nouveau, mais déjà avec beaucoup plus de calme qu'un quart d'heure auparavant, et je remerciai Dieu

d'avoir admis ma chère femme, ma sœur en Jésus- Christ, dans le séjour de la gloire et des Élus*.»

De toute la force de sa volonté, domptée maintenant par une faveur inespérée, il put se redresser; maintenant il sentait que l'hymne de reconnaissance qu'il avait entonné au plus fort de la douleur, était parvenu au pied du trône de Dieu; il sentait que le sacrifice de son cœur rebelle était agréable à l'Éternel et était monté comme un pur encens, brûlé dans le sanctuaire par un enfant obéissant.

Il put lui-même présider aux tristes apprêts des funérailles; il le fit sans l'ostentation du stoïcisme païen; il le fit, courbé sous la main de Dieu , mais bénissant cette main qui le frappait, et ne demandant qu'une chose, dans les premiers mois qui suivirent cet ébranlement, qu'une seule chose, « la réunion prochaine avec celle qu'il aimait, dans ce beau séjour, où l'on ne pleure plus.»

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