CHAPITRE XVn
L'intérieur de la maison d'Oberlio. — Ses arrangements persom^I^-
Tous ceux qui entouraient Oberlin vivaient?
comme lui-même, constamment en présence d^ l'éternité; et cependant, circonstance qui de pria^^ abord semblerait bizarre, ils prenaient tous leu:^'^ arrangements journaliers, comme s'ils devaiei^^ passer un temps infini sur cette terre. Toutes 1^^ physionomies des enfants, des domestiques, d^ pasteur lui-même portaient l'empreinte du calm^> de la paix, de la satisfaction, et cependant ils savaient, ils étaient tous pénétrés de Tidée que leuf séjour en ce monde était un simple passage, uo^ courte halte entre le soir et le matin. D'où venait cette apparente contradiction? ,
Vous avez pu observer en voyage des personnes — peut-être vous-mêmes êtes-vous de cette classe <le caractères — qui, à peine arrivées le soir dans un hôtel, à peine installées dans une chambre, <iu'elles occuperont durant peu de jours, ou pour tine nuit seulement, prennent leurs dispositions, méthodiquement, comme si elles allaient s'y établir pour longtemps, pour toujours. L'habitude de l'ordre prédomine <îhez les voyageurs ainsi faits sur l'idée de l'inutilité ou du peu de stabilité de 'eurs arrangements. Ils éprouvent l'impérieux besoin de se sentir chez eux, de s'entourer, ne seï^aît-ce que pour quelques heures, d'un simulacre de comfort domestique, quittes à reprendre le lendemain le sac et le manteau de voyage. Il en est ^itisi de l'intérieur d'une famille chrétienne, toujours prête à survre l'appel du Seigneur et à quitter une demeure passagère ; mais en attendant cet Ordre de départ, agissant comme si Dieu allait la laisser longtemps sous cette tente qu'il lui a permis de dresser, dans cette cabane ou cette maison qu'il lui a permis de construire.
Dans le presbytère d'Oberlin, considérablement restauré depuis qu'il y demeurait, tout portait le cachet de l'ordre, de la simplicité, mais aussi d'une certaine élégance rustique- Une propreté
hollandaise régnait partout; c'était le luxe de cet*^^^ maison hospitalière.
Dans le cabinet de travail d'Oberlin , la pens^»^ du maître se reflétait partout; les versets biblivques tracés au-dessus de la porte, les gravures»^ , les vignettes, les dessins, les cartes de géographiL e qui décoraient les murs, la bibliothèque de can^ pagne, presque tout entière composée d'ouvragées de piété, d'édification, d'éducation, tout portaJiHt l'empreinte de l'homme qui avait transformé WL -a contrée d'alentour par l'application pratique de M- a Bible, et qui s'était lui-même consacré, corps ^^^ âme, au service de Dieu.
Mais Oberlin ne se bornait pas à nourrir sa ^^ esprit du suc de FÉcriture sainte et des pensée * de ces hommes de cœur qui s'étaient, comme lui^ y voués à l'instruction, à l'amélioration de leur'-^ frères. Il avait de «nobles distractions;» il avai ^ la noble passion du travail manuel. Ses récréa--^ tions, son délassement, il les cherchait dans uC^ atelier où se trouvaient réunis les ustensiles di^ charpentier, le tour du tourneur, le cartonnage dm relieur et une petite presse mobile. Oui, Oberlim imprimait lui-même dans les premières décadesr de son séjour au Ban-de-la-Roche; il imprimait des ouvrages élémentaires; il reliait les petits^
^oJumes qu'il destinait aux récompenses des écoliers; bien des instruments aratoires, ou de ménage, ou de jardinage, il les confectionnait lui Seul; bien des réparations dans la maison, dans Jcs étables, dans l'atelier, il y procédait lui-même. Sans ostentation, sans système préconçu, il avait peu à peu, au fur et à niesure de ses besoins journaliers, formé son atelier, garni les murs de S3I chambre et les rayons de sa bibliothèque ; une piarmacie de campagne était confiée aux soins et A la surveillance de Louise Scheppler.
Oberlin pratiquait la vie d^s missionnaires sans ^^oir mis le pied sur la terre d'Afrique ou d'Amérique. Un moment il en eut l'idée; sept ou huit ^ns après son mariage, un appel pressant lui ar- '"ivait de la Pensylvanie; et le mirage d'un bien *^fini à faire sur un terrain vierge le séduisit un ^^oment; une lutte pénible et prolongée le tour- ^^enta; il allait partir peut-être et laisser inache- ^^e son œuvre patriotique, lorsque éclata la guerre ^'indépendance, la guerre des colonies anglaises ^ontre leur mère-patrie. Oberlin vit dans cet incident la voix de la Providence qui lui prescrivait ^e rester parmi les siens.
Loin de moi l'idée de dénigrer ou d'amoindrir ^^ mérite des missions étrangères. C'est, au con-
traire, une des plus admirables vocations qui puissent incomber à un homme désireux d'agir sur ses semblables et de se préparer lui-même dignement à une vocation plus haute au delà de ce monde visible. Celui qui écrit ces lignes aurait été trop heureux, s'il avait été jugé digne, dans sa jeunesse, de courir une semblable carrière. Cependant n'exagérons rien; pour des êtres tels qu'Oberlin, la vie, dans quelque coin du monde qu'elle se passe, présentera toute espèce d'occasions de servir Dieu et les hommes. Qu'Oberlin eût été aumônier de régiment, aumônier des prisons, qu'il eût été jeté au sein d'une grande capitale, il eût trouvé des païens à convertir, des âmes à sauver. Au milieu des pauvres, il aurait fait et fondé les œuvres qu'on pratique maintenant à Londres et à Paris, au milieu même de l'écume des populations. Les sauvages du Ban-de-la-Roche, à raison même de la demi-couche de civilisation dont ils étaient recouverts, présentaient peut-être plus de difficultés, étaient peut-être plus anguleux que n'auraient été les Peaux -Rouges du Susquehannah et des plaines au delà des Alleghanies.
Et l'exemple donné par Oberlin à ses confrères de Lorraine et d'Alsace, croyez-vous qu'il ait été
perdu? ne pensez-vous pas qu'il ait réveillé tout autant d'âmes au cœur de notre civilisation maladive que dans les forêts et les savanes de l'Amérique septentrionale?
Ainsi, parmi les êtres délaissés, sur lesquels il «appliquait à exercer une action salutaire, et qu'il voulait gagner à la fois à une vie terrestre meilleure et au salut éternel; parmi ces êtres se trouvait toute une classe d'enfants à demi sauvages qu'on appelait dans le pays les bergerons. C'étaient de pauvres garçons que l'on rencontrait dans les terrains vagues, sur la pente des montagnes élevées, sur la lisière des forêts; leur occupation consistait à garder des vaches ou des moutons ; mais ils les gardaient mal; ils les laissaient errer dans les champs cultivés, pendant qu'eux-mêmes se divertissaient entre eux à des jeux plus ou moins fri- ' voles ou nuisibles, Oberlin fit comprendre à ceux des habitants du Ban-de-la-Roche qui employaient ces enfants, pour la plupart venus du dehors, qu'ils manquaient à leurs devoirs de tutelle temporaire en ne corrigeant pas ces petits de leurs défauts et en ne les surveillant pas plus fréquemment. Mais Oberlin ne se contentait jamais de prêcher; il proposait, à l'appui de chaque exhortation, de chaque sermon, un remède au mal
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qu'il signalait ou qu'il tançait. Il commença pai attirer les pauvres petits patres, par l'attrait d'iEM gain honnête, vers une occupation pendant çeî heures dangereuses de solitude ou de camaraderie turbulente. Avec les bergerons, il essaya des mêmes moyens qu'il appliquait à la moratmsation des enfants de ses villages. Il leur apprit ou leur fit apprendre par ses aides à tricoter des bas, à fabriquer des paniers d'osier, des souliers de paille; des primes d'argent furent destinées à ceux qui confectionnaient les meilleurs objets et le plus rapidement. Par cet appât , des habitudes meilleures s'introduisaient parmi ces petits nomades qui rapportaient en hiver dans leurs foyers l'industrie qu'ils avaient apprise, sous la voûte du ciel, pendant les journées d'été d d'automne.
Mais comment s'y était -il pris pour décider* ceux de ses paroissiens qui employaient ces petits vagabonds à jeter un coup d'œil de pitié et d'iDtérêt sur eux?... N'avaient-ils pas assez à faire,* élever et à surveiller leurs propres enfants ?
Oberlin leur avait dit : a: Celui qui aime Jésus- Christ prend soin des enfants d'autrui comme des siens; les enfants étrangers appartiennent au Srigneur comme les vôtres; vous ne voudrez pas les
envoyer dans ces lieux de souffrance éternelle, là ©ù vous ne désirez certes pas que vos chers enfinis soient envoyés, d
Dans l'intérieur des maisons ou cabanes villageoises, Oberlin établissait aussi, pour les heures •de loisir, par le même attrait des primes ou des *écompenses en argent, les petites industries; la tx)nfection d'objets de vêtements rustiques, de silhouettes, de pinceaux fins. Il était ingénieux à inventer, à créer de nouvelles ressources lorsque les anciennes venaient à manquer ou se trouvaient insuffisantes. La science des détails et l'application <le cette science, Oberlin les possédait parfaitement; rien n'était petit ou mesquin à ses yeux , lorsqu'il pouvait s'en servir dans un but d'éducation morale ou religieuse.
Pour lui, le pire chez les enfants et les adultes, ^^était l'oisiveté , c'étaient les habitudes grossières ma se transmettent, dans les campagnes surtout, ^^onarae une espèce de tradition. Le tapage, les ^ris nocturnes dans les rues, les querelles l'inquiétaient, le mettaient à la torture comme auraient pu le foire les dissonances ou des voix rauques ^t feusses au milieu d'un chant d'église. L'harmonie qu'il voyait régner dans les œuvres de Dieu, î^ur terre et dans les sphères étoilées, il voulait
qu'elle fût appliquée dans les relations de ses paroissiens grands et petits ; il voulait que ses villages présentassent l'image non pas d'un couvent austère, mais d'une grande et vaste maison bien tenue, où chacun a sa place et ses occupations assignées , et où chacun , à toutes les heures du jour et de la nuit, se sent sous l'œil d'un maître invisible. Travailler pour vivre et pour se préparer à une vie meilleure au delà de ce monde, se reposer, se recueillir honnêtement pour rassembler de nouvelles forces , voilà quels étaient ses principes ; et il les appliquait non pas à l'aide d'une verge ou d'un bâton de commandement dont il ne disposait pas; il les appliquait grâce à l'irrésistible action de sa parole, puisée dans l'Évangile, et à l'aide de l'exemple qu'il offrait dans sa propre demeure, où régnait la paix des Élus ou des enfants de Dieu.