CHAPITRE P
Enfonce et jeunesse d'Oberlin.
Vers le milieu du dix-huitième siècle nous rencontrons à Strasbourg, dans les fonctions modestes de «magisler !> , ou professeur au Gymnase, Un homme de bien, nommé Oberiin; il était le père d'une nombreuse famille, et ne savait pas trop comment nouer les deux bouts de l'année. Ses neuf enfants — dont sept garçons — étaient élevés dans les principes d'une'^rigide économie et de la crainte de Dieu; sa femme, pieuse, d'un esprit cultivé, savait sacrifier même les plaisirs de l'esprit à ses devoirs de mère et de maîtresse de maison.
Il y a cent vingt ans, l'existence à Strasbourg, dans les maisons bourgeoises, était extrêmement
simple: point de luxe en fait de meubles; point de surabondance ou de recherche en fait de nourriture. En hiver, le soir, une seule pièce chauffée réunissait tous les membres de la famille. Le père, s'il était pasteur ou professeur, étudiait son sermon ou corrigeait les devoirs de ses élèves au milieu des allées et des venues; s'il était artisan, il jouait avec ses enfants ou continuait le travail de la journée. Le dimanche, il s'édifiait, en lisant avec les siens la Bible ou un livre de piété. Les brasseries, les cafés, les casinos étaient totalement inconnus; les mauvais sujets, qui fréquentaient exceptionnellement les auberges ou les lieux publics, étaient marqués du doigt et exclus des demeures où l'on conservait les habitudes patriarcales. Dans la haute société seulement, c'est-àdire chez le petit nombre de familles nobles ou patriciennes qui fréquentaient les salons de l'Intendance ou du gouverneur militaire, les habitudes françaises, le comfort, les repas somptueux, les soirées , les bals commençaient à s'introduire timidement, et à prendre pied avec la langue d'au delà des Vosges.
Dans la maison du magister Oberlin, non-seulement il ne pouvait être question de penchants de cette nature, ni de mœurs raffinées ; on y man-
quait souvent du nécessaire. Même dans le petit monde bourgeois, la famille Oberlin était notée pour la stricte économie qui forcément y régnait. A la rigueur, on y trouvait du sel à mettre sur le pain ou les pommes de terre, mais certainement point de sucre pour y confire des fruits. Le père Oberlin avait bien un petit pied-à-terre dans le village de Schiltigheim , aux portes de Strasbourg; mais c'était par un motif d'économie bien entendue ; il fallait, en été, les dimanches, avoir un asile quelconque, non loin de la ville, pour faire prendre Fair à sa nombreuse couvée ; il fallait bien se promener, sans aller se rafraîchir, comme on dit en style du pays, dans un cabaret de village. Pour distraire, discipHner, aguerrir ses garçons, le professeur du Gymnase se faisait caporal ou sergent; il faisait marcher ses enfants au son du tambour, et je crois bien qu'aux aînés il enseignait même la charge en douze temps. Le soir, on rentrait au logis, bien fatigué, pour recommencer avec le lundi une nouvelle semaine de labeur.
C'est au sein d'une famille ainsi constituée, ^ousle toit d'une maison ainsi réglée, que naquit, le 31 août 1740, Jean-Fréderic Oberlin, l'homme extraordinaire, l'homme apostohque, dont je vais vous dire la vie et les œuvres. Je n'userai d'aucun
ornement, d'aucun artifice; je laisserai parler les faits ; seulement j'aurai soin de les coordonner , de faire un choix; car les actes généreux, les actes de sublime abnégation, qui constituent la vie de mon <r héros, » sont nombreux; sa carrière est longue, et je dois prendre, dès ce moment, l'engagement d'en faire ressortir le vrai caractère , sans tomber en d'inutiles redites.
Le trait distinctif de Jean-Fréderic Oberlin, dès sa première enfance , c'était la charité. Économe d'une part, il était libéral au delà de ses moyens, et en dehors de tout calcul, lorsque l'occasion d'obliger un ami ou d'alléger une infortune se présentait. Tel il était enfant, tel il resta toute sa vie ; et qui sait si cette absence de toute préoccupation, quand il s'agit de faire le bien, n'est pas la meilleure règle de conduite !
Le père de Frédéric ou de Fritz, comme on l'appelait dans la famille, avait Fhabilude de donner à chacun de ses enfants, à la fin de la semaine, une petite pièce de monnaie, dont ils pouvaient librement disposer, au gré de leurs innocents caprices. Fritz avait une boîte ou caisse d'épargne, où il cumulait ses modiques rentrées; mais lorsque son père se trouvait embarrassé, lorsqu'il s'agissait de solder un compte de cordonnier ou
de boulanger, et qu'il y avait pénurie dans la caisse paternelle, l'enfant économe versait, d'un trait, sa petite réserve entre les mains du pauvre magister.
Il pratiquait à un haut degré l'oubli des injures ou des affronts ; nullement par lâcheté ou par une humilité exagérée, mais par une bonté de cœur native, par le besoin d'aimer et de pardonner. Les vertus chi'étiennes, qui sont, chez d'autres, le fruit de l'éducation et d'une lutte constante contre les mauvais penchants, semblaient chez lui les fleurs naturelles , écloses sur un terrain favorable. Fritz Oberlin avait eu le bonheur d'être élevé par une mère pieuse, et sans doute il avait sucé avec le lait maternel ces excellentes dispositions ; mais combien de fils dénaturés ne sortent' pas de familles exemplaires! Il faut bien croire que des dons particuliers de Dieu, qu'une grâce d'en haut avait fécondé les heureux instincts de cet enfant. Nous tous , nous croyons sans doute à un gouvernement paternel de Dieu ; nous savons que cette main toute -puissante qui a créé les mondes et qui a semé les étoiles dans le firmament, s'étend aussi sur nos têtes; mais il y a des êtres privilégiés qui se sentent plus près de Dieu que le commun des mortels; pour ces élus, tout
pénétrés de l'esprit divin, Dieu est réellement un père invisible, mais toujours présent; pour eux, il est mieux que le Roi du Ciel ; c'est un ami qui se dépouille de sa majesté et descend de son trône lorsque la prière d'un enfant l'en supplie. Fritz Oberlin se savait toujours en présence de ce Père; il lui rapportait toutes ses actions; à l'âge de vingt ans, c'est-à-dire à une époque où, chez les caractères les mieux faits, la passion parle souvent plus haut que la raison et que la religion, ce jeune homme exemplaire prenait, dans le silence de sa petite mansarde , l'engagement formel, l'engagement écrit, de se vouer toujours et partout au service de Dieu; c'était un vrai pacte, un contrat, dont le texte remarquable nous a été conservé , et qui révèle dans celui qui l'a rédigé et signé, une ferveur de conviction si ferme et si respectable, que le sourire de l'ironie s'arrêterait , glacé , sur les lèvres du démon lui-même , s'il cherchait à faire dévier une pareille âme.
A cette époque de sa vie, la vocation d'Oberlin était déjà fixée ; il étudiait la théologie , et comptait suivre la carrière pastorale. Ce devait être pour lui la voie naturelle, la route, le long de laquelle il trouverait le plus de misères physiques et morales à soulager. Il n'y était pas arrivé d'un
trait, cependant ; on ne croirait jamais , si le fait n'était prouvé par les témoignages les plus certains, on ne croirait jamais qu'Oberlin, au sortir de l'enfance, avait eu Fintention de se faire soldat. Rien n'est pourtant plus certain, soit que les exercices militaires, auxquels son père l'avait habitué , eussent fait naître dans sa tête d'enfant la première idée de cette carrière, alors si peu favorable à qui n'appartenait pas aux rangs de la noblesse, soit que la discipline sévère du régiment ait souri à ce caractère, qui cherchait partout l'ordre, la discipline et la soumission à une volonté venant d'en haut ; bref, Oberlin avait pensé suivre le son du tambour, lorsque, fort heureusement, les voix intérieures qui lui parlaient dans le silence des nuits, lui montrèrent nn maître à la fois plus doux et plus élevé que le colonel ou l'officier d'une compagnie terrestre.
Pour Oberlin, le Créateur des mondes s'était clairement manifesté dans Celui qui s'est luifflême nommé le «fils de Dieu. » Oberlin était, dans la plus belle et la plus littérale signification du mot, un chrétien évangélique ; comme tel, il se sentait appelé à annoncer, à expliquer à un monde toujours hostile ou tiède, les vérités de l'Évangile, en les confirmant par son exemple
personnel et par la pratique de tous les devoirs imposés par la loi chrétienne.
Aux influences de sa mère s'étaient jointes celles d'un maître vénéré. Il puisait dans les leçons du docteur Lorenz , non pas de nouveaux motifs de croire aux doctrines révélées, mais ces encouragements que l'âme la plus pieuse, le cœur le plus ferme trouve dans les âmes et les cœurs apparentés. Y a-t-il eu dans la longue carrière d'Oberlin des moments de défaillance?... je l'ignore... en tout cas, le monde n'en a rien su; Dieu seul aurait reçu ces confidences de son serviteur découragé. Mais dans la première ferveur de la jeunesse, Oberlin devait être tout bouillant d'ardeur, de confiance et d'espoir ; et dans ses relations avec un h(Mnme âgé, d'une piété plus calme, il ne devait éprouver autre chose que la douce satisfaction de voir «a courte expérience confirmée par la vieillesse.
Oberlin ne se hâta point de demander ou d'accepter une cure d'âmes dans une paroisse. Il sentait le besoin de mûrir, de réunir aux connaissances acquises dans les cours de théologie, des notions utiles, empruntées à d'autres branches du savoir humain; il avait pour ainsi dire le pressentiment de sa carrière y qui devait être plus
large, plus complète, plus efficace que ne l'est ordinairement celle d'un pasteur. — Entré, comme précepteur, à l'âge de vingt et un ans, dans la maison du chirurgien Ziegenhagen, Oberlin mit immédiatement ce séjour à profit ; sous la direction du père de ses élèves, il s'adonna sérieusement à l'étude et à la pratique de la chirurgie. Sa première opération fut faite sur le bras même de cet excellent maître. Le cercle de ses études chirui^icales et médicales s'élargit insensiblement; il y fit entrer les sciences accessoires ; botaniste passionné, il utilisait ses promenades avec ses élèves dans les campagnes et les forêts des environs de Strasbourg ; il étendait ses courses avec eux sur les collines et les montagnes de notre belle province.
A la différence de la plupart de ses confrères en théologie, il fit de la langue française une étude sérieuse, comme s'il avait deviné qu'un jour il aurait à donner l'enseignement religieux dans cette langue , étrangère alors aux habitudes de l'Alsace.
Il avait passé cinq ou six années dans cette carrière du préceptorat, si rude et si infructueuse pour la plupart des jeunes candidats en théologie qui font ainsi leurs premiers essais d'enseigne-
-moment. Pour Oberlin, ce séjour auprès d'un chirurgien distingué devint, providentiellement, une école préparatoire , dont il allait bientôt recueillir le meilleur bénéfice possible. En 1767, il avait accepté une place d'aumônier protestant dans le régiment de Royal-Alsace , et il se préparait pour cette nouvelle vocation, vous ne devineriez jamais comment. Il n'ignorait pas qu'il allait trouver un corps d'officiers railleurs, incrédules, élevés à la détestable école des philosophes matérialistes du dix-huitième siècle, qui reniaient carrément les bienfaits et les vérités de la religion chrétienne. Pour être en mesure de leur tenir tête et de répondre victorieusement à leurs persiflages , Oberlin ne craignit point de se jeter lui-même dans la lecture de ces auteurs pernicieux; une cuirasse impénétrable, l'amour de Dieu et de la sainteté, devait le protéger contre les flèches acérées du doute et de la moquerie perverse. Loin de faiblir dans sa foi, le futur aumônier sortit plus épuré, plus convaincu que jamais de cette fournaise. Il comptait, non sur ses propres forces, non sur les ressources de son esprit, pour soutenir la controverse avec de jeunes et brillants militaires ; mais il savait que Celui qui lui avait prêté aide et appui dès son entrée dans la vie ne l'aban-
donnerait pas dans les délicates fonctions qui Tattendaient; sans orgueil, sans impatience, mais aussi sans éprouver la moindre appréhension, il s'apprêtait à plaider la cause de son Seigneur et Sauveur devant les élèves de Voltaire et de Diderot, lorsqu'un incident inattendu vint changer le cours de sa destinée.