‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 3 sur 39 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

btreîne de Stober et d'Oberlin. — Celni-ci est nemmé pasteur dn Ban-de-la-Reche.

Depuis qu'il avait quitté la famille du chirurgien, Oberlin habitait une petite mansarde, qui contenait à peine les meubles les plus indispensables; cela convenait à la modicité des ressources du jeune candidat, à ses goûts simples, à ses habitudes Spartiates. Par une froide soirée de février il était couché sur un lit de camp, que décoraient des rideaux de papier gommé , fabriqués par l'humble locataire lui-même. De violents maux de dents le tenaient cloîtré chez lui , lorsqu'il vit entrer un ecclésiastique d'un âge mûr, qui s'annonça comme pasteur du Ban-de-la-Roche , et jeta de suite des regards observateurs sur le bizarre mobilier de ce chétif réduit.

«Ah! vous êtes le pasteur Stuber, lui dit le jeune malade; soyez le bienvenu! qu'est-ce qui vous amène chez moi?...

— Mais , le désir de faire votre connaissance , d'abord , puis la nécessité de vous parler affaire.

— Vous m'étonnez, et me comblez, Monsieur le pasteur. Il faut bien que ce soit une affaire urgente qui vous pousse à mon troisième étage.

Quand vous rentrez à Strasbourg , de votre vallée écartée, vous avez sans doute beaucoup de parents et d'amis à visiter. Encore une fois, cher pasteur, qu'avez-vous à dire à un candidat inconnu tel que moi?

— Pas si inconnu que vous le pensez , ou que vous voulez bien le dire. Monsieur Oberlin. On m'a précisément parlé de vous comme d'un, candidat qui ne suivait pas les chemins tout à fait battus, ou tracés par la routine du métier. Vous avez étudié la chirurgie et la médecine; vous connaissez les herbes officinales, n'est-il point vrai ?....

— Dans mes heures de loisir, je me suis oc^ cupé un peu de botanique; le docteur Ziegenha^ gen m'a fait pratiquer des saignées, et je me sui& un peu hasardé dans la salle d*anatomie. y> — Et tout en donnant cette réponse, le candidat se re-

dressa dans son lit, en appuyant sa joue endolorie sur l'une de ses mains.

«Et vous parlez le français?....

— Un peu , Monsieur le pasteur.

— Votre frère Jérémie m'assure que vous le parlez parfaitement. C'est bien rare à Strasbourg; c'est un exemple unique parmi nosjeunes candidats.

— Je vous dirai, mon cher pasteur, que mon frère me flatte et me gâte, et ce n'est pas ce qu'il fait de mieux. Je préférerais qu'il me communiquât sa vaste science, plutôt que de me sentir soutenu par lui dans mes tendances de paresse.

— En vérité. Monsieur le candidat?... Vous avez là un frère bien complaisant ; comme professeur, il ne passe pas pour être indulgent. On le dit très-sévère ; mais il paraît qu'il a l'esprit de famille, puisqu'il vous traite autrement que ses «lèves.... Seriez-vous assez bon. Monsieur le candidat, pour m'expliquer ce que signifie cette petite poêle à* frire, suspendue au-dessus de votre lampe? M parait que vous faites ici de copieux repas , et que vous êtes votre propre maître d'hôtel ?....»

Une rougeur écarlate couvrit les joues et le front d'Oberlin.

«Mille pardons! vous vous trompez. Monsieur le pasteur ; je prends mes repas à midi, chez mes

parents, et j'emporte le pain que mon excellente mère prépare pour moi ; à huit heures je le fais cuire dans de Teau claire; cela constitue mon potage à neuf heures.

— Vous êtes mon homme! s'écria le pasteur Stuber , en se levant brusquement de la chaise de bois de sapin qu'il occupait.

— Mais qu'avez-vous, cher pasteur?... je suis donc bien vorace, ou bien ridicule à vos yeux?...

— Ni l'un, ni l'autre... vous mangez du brouet de Lacédémone ! ... vous êtes, en vérité, mon homme !

— En vérité. Monsieur, je ne comprends pas vos paroles, reprit le candidat ahté, en élevant un peu la voix, comme si un léger mouvement d'impatience le gagnait...

— Je le vois bien , que vous ne me comprenez pas ; mais je vous tiens et ne vous lâcherai plus ; je viens vous offrir la cure de Waldbach au Bande- la-Roche.

— Très-flatté, très-honoré de votre confiance, cher pasteur; mais j'ai été nommé, il y a peu de temps, aumônier de Royal- Alsace; j'ai donné ma parole.

— Bah ! on obtiendra votre rachat ! vous n'êtes pas un conscrit, vous n'êtes pas un enrôlé; vous

n'êtes pas l'homme-Iige du roi Louis XV; vous avez un autre maître à servir; je vous tiens; il faut — vous entendez bien ce que je vous dis, jeune homme — il faut que vous soyez pasteur de Waldbach, au Ban-de-la-Roche; et je vous le dis, au nom de notre Maître et Seigneur à nous tous. Il y a là cent malheureuses familles, quatre à cinq cents âmes à diriger, à sauver.

-- Vous m'honorez plus que je ne puis dire, cher frère en Jésus-Christ; mais il y a partout des âmes à sauver, dans les régiments du roi plus que partout ailleurs. Le diable talonne tous ces officiers fringants que vous voyez étaler leurs grâces à la promenade et à la parade ; le diable pousse et abrutit les soldats dans les cabarets et les mauvais lieux ; le diable tient le pas et gambade à côté de la musique militaire ; je ne vous dis pas (fue je l'ai vu des yeux de mon corps ; je ne suis pas un visionnaire — non, je ne suis pas. un visionnaire — mais je vous assure, cher pasteur, que je vais aller à la chasse du démon, et que dans vos montagnes je n'aurais à chasser que des loups. — D'ailleurs, j'ai donné ma parole.... Et puis, pourquoi, soit dit sans vous offenser, pourquoi quittez-vous le Ban-de-la-Roche , s'il y a tant de bien à y faire?

— Monsieur le candidat , je ne quitterai le Bande-la-Roche qu'autant que j'y serai remplacé par un homme tel que vous. Et je désire le quitter, parce que ma pauvre femme se meurt, loin de tout secours médical, et dans un air trop vif, trop dévorant pour elle.

— Ceci est différent , reprit Oberlin , en tendant sa main droite au pasteur. C'est donc un séjour bien fi'oid , que votre cure?'

— Je ne veux rien exagérer , mon cher Oberlin. Six mois d'hiver; par moments, les froids des bords de la Baltique ; un vent glacial descend parfois des plateaux neigeux qui nous dominent ; des malades et des mourants à voir dans les censés écartées, solitaires, au pied ou dans les clairières des forêts de sapin. Ma femme.... elle est cependant bien résignée.... ma femme dans nos débuts se mourait de peur, à me savoir perdu dans les tourbillons de neige. C'est comme dans les passages des Alpes. Vous avez été en Suisse ?...

— Jamais! mais cela se devine!... vos étés du moins sont beaux? ils compensent les rigueurs de l'hiver? n'est-ce pas vrai ?

— Quatre à cinq mois assez courts, entrecoupés de pluies et d'orages. Oui , les senteurs aromatiques de quelques prairies parfument

Tair, et le seigle mûrit bien pendant les bonnes années.

— Et vos paroissiens?... de bonnes gens?... de braves campagnards?...

— Pas trop, pas trop, sans les calomnier! il y a là, certes, de bonnes âmes, qui me sont fort attachées ; mais tout ce monde est ignorant à faire peur, et revêche, et fier de son ignorance. Ce sont des têtes de fer; une population de cyclopes... Quand je suis arrivé, le maître d'école gardait les troupeaux en été; en hiver, il enseignait, dans une hutte, tant bien que mal, le peu qu'il savait. J'ai lutté, et je lutte depuis plus de dix ans contre une matière rebelle.... J'avais quitté Waldbach, pendant un temps, pendant quelques années, et j'étais parfaitement établi, comme pasteur, dans la jolie bourgade de Barr, 3U milieu des vignobles; et ma jeune famille fleurissait comme les vignes au soleil, lorsque j'ai appris que mon successeur laissait aller à la dérive la nacelle, chargée d'âmes, que je lui avais remise; mon cœur a saigné; je suis retourné à Waldbach reprendre le gouvernail ; maintenant il échappe de ma main, qui faiblit; je vous ai dit pourquoi....»

Oberlin était devenu pensif; il leva lentement

ses deux grands yeux bleus sur le pasteur et lui dit:

« Avez-vous quelques ressources matérielles pour venir en aide aux pauvres?... car je devine qu'il y en a beaucoup dans ces pauvres vallons....

— Moi , j'ai peu de chose ; et eux tous n'ont rien. La petite fortune de ma femme se perd à soulager quelques misères. Quatre annexes plus pauvres encore que la paroisse-mère à desservir ! pas de chemin praticable de village à village; des bourbiers entre les cabanes et les huttes; des cerises sauvages, des pommes et des poires à jeter aux pourceaux; et chez les habitants, l'indifférence la plus complète ; ils ne se soucient pas d'améliorer leur état. M. l'intendant d'Alsace, qui connaît les îles Britanniques , m'a dit gracieusement que mes paroissiens et leurs porcs étaient une édition en miniature de l'Irlande.

— Que ne me disiez-vous tout cela avant de commencer!» reprit Oberlin ; puis il retomba dans un état qui ressemblait à une demi -somnolence, mais qui pouvait , à la rigueur , être rapportée à la souffrance physique.

— Je vous fatigue, mon cher candidat; je reviendrai, si vous le permettez, dans un moment plus opportun , car je ne vous ai pas tout dit. Et

je crains bien que vous ne me répondiez comme deux de vos confrères , que je viens d'entretenir : dl vaut mieux vivre ici de l'air du temps, que là-haut de l'air des Vosges. »

— Je n'ai point dit cela , Monsieur le pasteur ; loin de là ; chacune de vos paroles vient frapper à la porte de mon cœur comme des coups de marteau. Quelle angoisse de se trouver, dans la vie , en face d'une bifurcation , sans savoir dans quel embranchement il faut s'engager. Ah ! Monsieur le pasteur , pourquoi a-t-il fallu , il y a peu de jours , que je donne ma parole I y>

Le pasteur Stuber devinait parfaitement la lutte qui se livrait dans l'âme de son jeune confrère ; il souffrait d'être la cause première de cette épreuve angoissante; mais, certes, ici, un but noble et permis justifiait le moyen , dont usait le pasteur pour amener au troupeau qu'il abandonnait , un berger exemplaire. « — Je ne veux pas vous obséder, ni vous torturer en ce moment, mon jeune ami; je reviendrai demain chercher votre refus ou votre consentement, le tout, bien entendu, sauf recours à qui de droit pour vous délier de votre engagement d'honneur.

— Oh ! il n'est pas besoin d'attendre à demain pour demander à Dieu qu'il daigne nous éclairer.

Le Seigneur son fils n'a-t-il pas dit à ses disciples : « Partout où vous serez réunis deux ou trois , en mon nom, je serai parmi vous.» Ah! cher frère, adressons-nous à lui, et il nous dira de quel côté est mon devoir, dans quelle voie il veut que je chemine. y>

Alors le pasteur du Ban-de-la-Roche s'agenouilla sur les carreaux de la mansarde , et Oberlin cachant sa tête dans les coussins de son lit , se mit à implorer, en sanglotant, la grâce et la lumière du Seigneur ; et l'esprit de Dieu descendit sur ces deux hommes en prière ; dans ce pauvre réduit, on sentait comme le battement d'ailes d'une invisible colombe ; et lorsque tous les deux eurent relevé leur tête, ils se tendirent, en silence, la main. Le nouveau pasteur du Ban-de-la-Roche ëtait nommé.

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