CHAPITRE XIX
Les amis d'Oberlin. — Son frère Jérémie.
Vous seriez depuis longtemps en droit de me demander : «Mais au milieu de ces labeurs incessants, de ces créations lentes et ardues, de ces dépenses de forces physiques et morales, Oberlin n'avait-il aucune distraction? était-il toujours él partout le pasteur, le curateur d'âmes? ou le pionnier armé de la pioche, le constructeur d'écoles, rinstituteur, le directeur de salles d'asile? ne prenait -il point de repos? et dans cette atmosphère de saintes aspirations , dans cette carrière d'œuvres évangéliques, n'y avait-il jamais une halte au haut de la montagne, pour jouir du fruit de ses labeurs, pas un moment où cet esprit se détendait?))
Je n'ai pas la prétention de faire d'Oberlin un saint... Oberlin lui-même arrêterait ma main, si, du séjour des bienheureux , il pouvait ou daignait suivre la pensée et la plume de son obscur biographe. Le pasteur du Ban-de-la-Roche se donnait lui-même pour ce qu'il était, pour un homme
de bonne volonté, pour un instrument entre les mains de Dieu, pour un instrument plus actif que beaucoup de ses pareils, mais partageant les infirmités, les tourments, les fatigues, et peut-être dans le silence de la solitude, les défaillances passagères de notre nature humaine. Sans doute il avait aussi besoin de récréation , et il la trouvait dans le cercle de sa jeune famille, dans Fintimité de quelques amis de Strasbourg qui venaient le visiter, lui apporter des nouvelles du monde extérieur; il trouvait surtout un charme infini dans le commerce épistolaire avec le pieux Lavater de Zurich, dont l'âme était apparentée avec la sienne, qui avait des convictions évangéliques pareilles aux siennes, et qui exerçait par son éloquence persuasive sur ses paroissiens-citadins une action aussi forte qu'Oberlin sur ses enfants du Ban-de-la-Roche. Le nom d'Oberlin commençait d'ailleurs à se répandre, non pas au même point et avec la même rapidité que celui de Lavater, dont la renommée, grâce à son ouvrage sur la physionomie, était européenne; mais les sociétés des missions considéraient Oberhn comme un des leurs , et nous le verrons , plus tard , visité par des sommités intellectuelles et religieuses de France et d'Angleterre.
Oberlin avait un frère célèbre dans le monc savant, et aussi bon, aussi aimable qu'érudit; e ce frère , de cinq à six ans plus âgé que lui , étatl son meilleur ami. Jérémie-Jacques Oberlin était, à l'université de Strasbourg, le successeur du savant Schœpflin; avant la mort de cet illustre vieillard (f 1771), Oberlin avait déjà pris la direction de la bibliothèque et du cabinet des antiquités que Schœpflin léguait à la ville; il expliquait aux jeunes étudiants les chefs-d'œuvre historiques et poétiques de la littérature latine, livrait au public d'excellentes éditions des historiens, Jules César et Tacite, écrivait un manuel remarquable sur la géographie de l'ancien monde, éclaircissait des points obscurs dans les usages et les mœurs de l'antiquité, et maintenait haut et ferme à Strasbourg l'étendard de la science sacrée et profane. Aussi les premiers savants de Paris, d'Angleterre, d'ItaHe et d'Allemagne étaient -ils en rapport avec lui. C'était une nature droite, honnête, morale; mais, à la différence de son frère, Jérémie Oberlin avait besoin d'un théâtre mondain; il n'était pas indifférent aux applaudissements des hommes, et il ne croyait pas marcher en dehors des voies de Dieu, en cherchant, par son labeur d'érudit et d'homme de goût, à re-
cueillir pour lui-même quelques suffrages, et, pour sa ville natale, pour la vieille université de Strasbourg, beaucoup de gloire.
Quand il arrivait, dans ses jours de vacances, au Ban-de-la-Roche, son frère le pasteur le raillait doucement : c Tu ne viens pas me voir, Jérémie, lui disait-il; tu viens pour grossir ton vocabulaire de patois lorrain. En vérité, tu fais là une belle besogne. Moi, depuis vingt ans je m'efforce de gagner du terrain sur cette langue informe, à inculquer le bon français aux enfants de mes paroissiens ; je veux qu'ils puissent être en contact avec les hommes du dehors, sans être dépaysés, sans paraître lourdauds; je veux qu'ils puissent lire le catéchisme et la Bible, des relations de voyages, des manuels d'histoire naturelle, le tout écrit dans la langue de l'immense majorité de la nation; je veux qu'ils aient à leur service un bon instrument intellectuel; et toi, mon bon ami, mon cher frère, toi, en allant de maison à maison quêter des mots, des locutions, des chansons, des historiettes en patois du pays, tu vas faire croire à ces braves gens qu'ils parlent , indépendamment du français, une seconde langue trèsimportante et bien correcte.
— Je te laisse parler et dire, mon cher Fritz,
répliquait le professeur; ce n'est pas sérieusement ^ que tu me grondes; je ne défais pas ton ouvrage; ^ je le confirme.
— Tu te moques de moi à ton tour.
— Nullement; je fais l'inventaire du passé, e* toi tu prépares l'avenir.
— Mais quel besoin éprouves-tu de dresser ce relevé, de conserver les traces d'un dialecte informe et grossier?
— Mon cher Fritz, tu as fait assez d'études de langues pour me comprendre , et ne pas m'accuser de folie, lorsque je te dirai que je suis en train de constater un des faits les plus curieux de la philologie contemporaine. D'autres me poursuivront de leurs risées, et croiront que je cours après des fantômes; toi, je te le répète, tu dois entrevoir la vérité et le côté sérieux de mes r^' cherches. — Chacun a sa marotte, j'ai la mienn^i je suis un éclaireur, un pionnier de la science» comme tu es un pionnier dans le champ du Sei' gneur; l'avenir, j'en suis sûr, me donnera raisor^ ! et peut-être dans la même ville où je suis occupF^ à consigner le fruit de mes perquisitions, de m^^ hypothèses, si tu aimes mieux — dans cett>^ même ville — je te le dis, en vérité, un autr^ plus heureux que moi complétera mon œuvre, qii^
j'aurai à peine le temps d'ébaucher, car d'autres soins me réclament.
— Je t'écoute en silence, cher frère; mais enfin que fais-tu? qu espères-tu deviner, trouver dans ce patois?...
— Le vieux français, la langue de nos pères, de nos ancêtres, la langue rustique, gallo-romane, qui a remplacé peu à peu le latin dans les campagnes et les villes de l'ancienne Gaule, de la France moderne. Le patois du Ban-de-la -Roche ressemble comme un frère jumeau à son voisin le patois lorrain; il n'y a que peu de mots allemands ou suisses qui se sont mêlés à ce fonds primitif; le patois lorrain ressemble au dialecte champenois, picard et normand; d'autre part, à celui de la Franche-Comté, et ainsi nous arriverons, en descendant vers le centre, puis vers le midi de la France, à constater une gradation insensible, qui de la langue des trouvères, chantres ou inventeurs du nord de la France nous conduit à la langue des troubadours ou poètes de la Provence et du Languedoc. Tous ces dialectes se sont formés, lorsque le vieux latin s'est altéré; ce sont les fleurs nouvelles qui ont germé sur un sol en décomposition. Les habitants du Ban-dela-Roche parlent, je te le répète, la langue de nos
aïeux; je le prouverai, non pas comme une vérité mathématique, mais pourtant comme une probabilité, et ce qui sera probable pour moi sera ce:ctain pour mes successeurs.
— Pourquoi pour eux et pas pour toi? tu a ^, sans te flatter, un esprit d'analyse et de combina ison aussi subtil que le sera celui de ces inver^teurs que tu crois entrevoir et deviner; pourqaoi pour eux et pas pour toi?... Je n'ai pas Tombr-e d'une ambition personnelle, mais j'en ai pour mon frère! Lorsqu'on ne travaille pas directemerat à l'œuvre de Dieu, lorsqu'on est en dehors du sanctuaire, je trouve tout rationnel que, sur le terrain du monde, on coure un peu après la ftJmée de la gloire, d une gloire honnête, s'entea^* Cela doit distraire, cela doit occuper, je le corB^' prends. Si je n'étais Fritz Oberlin, je voudr^^^^ être son frère Jérémie.
— Mes successeurs auront, pour constater 1^^ résultats que j'entrevois, dix fois plus de re^" sources que nous*. En ce moment déjà, il se fi»^*
1. Voir : L'Essai sur le patois lorrain des environs ca^^ comté du Ban-de-la-Roche, par Jérémie -Jacques Oberli^- 1773. — Les Variations du langage français , par Fra^^' çois Génin. Paris, 1845.
Génin, près de quatre-vingts ans après Oberlin, confirmer
[ en Allemagne un travail de rénovation sur le terrain de la philologie sacrée et profane. Nous sommes des enfants, des débutants; nous sommes à la veille d'un renouvellement scientifique et littéraire , comme à la veille de grands ébranlements politiques. Le mouvement scientifique et littéraire partira de la Germanie, c'est le pays des Grecs modernes; le mouvement social partira de la France, de la Gaule; les Gallo-Romains sont les réformateurs politiques.
— Tu éprouves, cher ami, le besoin de deviner l'avenir de ce monde, que Dieu voile sagement à Qosyeux; je ne cherche, tu le sais, qu'à veiller aux devoirs de chaque jour. Je ne te blâme point, h ne te réfute point, je ne discute point; une Pnère seulement : n'encourage pas trop mes pa- '^oîssiens dans leur amour du patois. »