‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'historien ScUœzer et Dora sa fille. — La famille de Dietricb, seigneur dn Ban-de-la-Rocbe.

Un autre jour, Jérémie Oberlin, arrivant de Strasbourg, aborde son frère, le front rayonnant:

*^ec Tautorité de la science contemporaine et une rare saga- ^'té, tout ce que ce dernier avait deviné.

«Je vois, lui dit le pasteur, que tu m'apportes une bonne nouvelle.

— Selon que tu voudras la prendre ou l'envisager; je suis, du moins, sous le charme et l'impression d'une apparition extraordinaire; mon récit cependant provoquera ton sourire, qui sait? ton blâme ou ta critique peut-être.

— Au fait, monsieur le professeur, si vous ne voulez pas me faire perdre mon temps à deviner des énigmes.

— Eh bien , mon cher pasteur, je te dirai que je viens d'assister à Strasbourg à un spectacle étrange que notre ville natale ne verra pas se répéter de sitôt. Je t'ai parlé plus d'une fois de Schlœzer, de Gœttingue, je crois.

— De l'historien? du publiciste? mais certainement; je t'aurais demandé communication de ses œuvres, si je pouvais me permettre ces excursions dans le champ de l'histoire profane ou de la politique contemporaine. Tu apportes un^ bonne lettre de Schlœzer? ou bien est- il luimême revenu à Strasbourg?

— Tu l'as dit, et pas seul cette fois : il 3 amené sa fille , Dorothée , une adorable enfant, un prodige, une Corinne moderne. Elle sait tout, cette enfant; elle est, ma foi, docteur en philoso-

phie; son père lui a fait prendre ses grades à l'université de Gœttingue.

— Eh bien! vous admirez cela, monsieur mon frère?... vous approuvez cela? est-ce que vous donneriez par hasard cette éducation à une de vos filles?

— Si elle avait la capacité, les dispositions de Dorothée Schlœzer, je ne dis pas non; mais Dora est seule de son espèce. U^^ Dacier, l'interprète , l'admiratrice d'Homère , n'est qu'une pauvre écolière à côté de cette jeune Hanovrienne. Je ne vois pas pourquoi nous interdirions à une jeune fille très-douée et très-résolue la carrière des sciences, des lettres et des arts.

— Je te dirai tout à l'heure, cher frère, pourquoi j'y verrais, moi, quelque inconvénient. -— Demande à ma pauvre Louise Scheppler — et elle est pourtant bien intelligente, — demande-lui si, au lieu de soigner des malades et des enfants, elle veut apprendre l'hébreu et le grec. Cependant elle aime la lecture de la Bible , et l'idée de lire les saintes Écritures dans la langue primitive aurait de quoi la séduire. Mais revenons à M"' Dorothée Schlœzer; car je vois qu'en dépit de tes cheveux grisonnants et de tes devoirs de père de famille, tu en es fort épris. Elle sait donc bien des choses?...))

Le professeur d'archéologie, mettant un peu 1^ sourdine à son enthousiasme juvénile, reprit son récit et raconta plus en détail, à son frère, les connaissances encyclopédiques amassées par cette jeune fille , digne rejeton de l'un des plus grands savants du dix-huitième siècle ; l'admiration qu elle avait su inspirer à tous les professeurs de l'université, par cette science fabuleuse conquise par une méthode sûre et conservée par une mémoire fidèle. Il dit comment le salon qu'elle occupai* avec son père dans une maison amie, n'avait pas désempli pendant son séjour, et comment, aprfes avoir enchanté, électrisé les hommes, la corporation savante et lettrée, elle avait — chose plui-S difficile — conquis Taffection des mères de faamille et des jeunes filles par sa simplicité, &^ tendresse et ses délicates attentions pour soi3 vieux père.

«Je gage, dit le pasteur, que cette jeuae fille a emporté à Gœttingue une partie de tofl j vieux cœur. Voilà par où Satan a prise sur toi. j

— Je suis donc bien coupable à tes yeux, el bien païen?

— Oui, certes, tu l'es beaucoup plus que tu ne crois, mon pauvre ami. Les pensées que tu donnes à cet enfant, tu les as enlevées à ta famille,

à tes devoirs journaliers; l'admiration de la créature t'a fait oublier dans ces moments d'abandon mondain le culte que tu dois à toute heure du jour à ton Créateur. Je sais que je .te parle un langage déplaisant, mon cher Jérémie; tu aurais le droit de ne pas m'écouter; car, en ce moment, je ne suis pas en chaire, et tu es mon aîné. Mais tu n'ignores pas quelles intentions me dirigent; tu sais que je prie pour toi journellement et que je demande à notre Père céleste de ne pas t'abandonner au démon de la vanité littéraire, de t'épargner les épreuves qu'il fait subir à tous ceux qu'il voit dévier. j>

Et pour effacer ce que ces paroles pouvaient Contenir de reproches indirects , il embrassa son frère et lui proposa une promenade au château cJe la Roche.

* En route, il reprit la conversation interrompue. ^11 vaut mieux couler à fond cette affaire, dit-il à ^on frère; je crains que tu ne m'aies pas ouvert ton cœur en entier; j'ai arrêté ton épanchement par ma sévérité; veux-tu bien en convenir?

— En effet, tu m'as glacé, répondit le professeur vieillissant, je t'ai raconté naïvement le bonheur que j'ai éprouvé, que nous avons tous éprouvé , lorsque nous nous sommes trouvés en

contact avec cette singulière apparition, qui est venue rompre la monotonie de notre vie universitaire. Ton rigorisme abstrait, mon cher Fritz, te fait condamner comme un mouvement criminel la moindre jouissance d'imagination, de cœur ou d'esprit. Mais songe donc que nous avons d'autres facultés en nous que celles qui nous portent vers le monde invisible, et que, dans la mesure de nos devoirs , nous devons leur donner à toutes une satisfaction, un développement légitimes.»

Le pasteur frappa doucement sur l'épaule du savant philologue. « Si je suis un rigoriste , mon ami, toi, tu es devenu, à l'école des philosophes grecs, un habile sophiste. Tu m'as parfaitement compris, et tu te retranches derrière de belles formules philosophiques, parce que tu n'oses pas regarder la vérité en face. Notre cœur ne vaut rien, mon ami, il ne vaut rien, pas plus à ciftquante ans qu'à vingt; nous avons toujours besoin de l'assistance de Dieu. pour lutter contrôles penchants qui nous arrachent au devoir, ne serait-ce que temporairement. Toi, tu te sens porté à admirer l'éducation vraiment anormale que le célèbre Schlœzer n'a pas craint de donner à sa pauvre fille. Que veut-il en faire? Elle n'ira point donner des cours publics de philosophie ou d'his-

loire ou d'arabe. Il se peut que nos mœurs, nos idées changent à ce sujet; en attendant, je tiens que le premier devoir d'un père consiste à préparer sa fille pour une carrière probable, normale, pour celle de mère de famille. J'ai appliqué mes premiers soins, ici même, à faire donner à tous nos enfants, garçons et filles, une bonne instruction élémentaire; celle-là leur servira dans toutes les situations. Nos filles du Ban-de-la-Roche seront ou d'excellentes paysannes à la campagne, ou de braves et fidèles servantes à Strasbourg. Voilà mon ambition pour elles. Schlœzer pouvait destiner sa fille à être la compagne d'un professeur, mais non à professer elle-même le droit ro- Diain et germanique ou la physiologie. — A-t-elle de fortes épaules, M"* Dorothéa Schlœzer?

— Non, la pauvre enfant est assez frêle. Je ne disconviendrai point qu'une application permanente à des études souvent abstraites n'ait été conquise au prix de sa santé, sans profit pour le ^onde savant et sans gloire pour elle-même.

— Eh bien! tu m'en donneras des nouvelles en temps utile. »

Le professeur Oberlin était devenu très-silen- ^ieux, lorsqu'ils commencèrent à escalader les ^nines du vieux château de la Roche.

«Tu es toujours satisfait de tes seigneurs du Ban-de-la-Roche? dit le professeur Oberlin à son frère, au moment où ils entraient dans les ruines du donjon qui avait, au moyen âge, abrité les Rathsamhausen zum Stein\ vrais oiseaux de proie, faisant honneur à la qualification accolée à leur nom de famille.

— On ne saurait en avoir de meilleurs, répondit le pasteur; si toutes les seigneuries nobiliaires étaient ainsi pourvues, ce serait un retour vers l'âge d'or. Depuis que la famille de Dietrich a fait l'acquisition du Ban-de-la-Roche, je trouve en elle secours et appui pour toute bonne œuvre, pour toute amélioration. Tu ne la vois jamais à Strasbourg?

— Peu ou point; tu connais nos habitudes casanières. Le fils* qui est, comme tu sais, homme de science, se trouve plus souvent à Paris et en tournée dans les quatre coins de l'Europe, qu'en Alsace. Tu le rencontreras, plutôt que moi, ici dans les domaines de son père; rappelle-moi à son bienveillant souvenir.

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