‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 22 sur 39 · A la Roche, de la Roche · texte numérisé non relu

A la Roche, de la Roche

2. Frédéric de Dietrich, fils de Jean de Dietrich. — Frédéric a été le premier maire de Strasbourg (4790-4792); il a péri sur Féchafaud révolutionnaire en décembre 4793.

— Eh bien, Jérémie, toi qui sais tout, connais-tu rhisloire de la famille? Moi, je vis au jour le jour, et ne puis plus revenir vers le passé.

— Mais oui, superficiellement. Ils descendent d'un réfugié lorrain qui est venu, pour cause de religion, s'établir à Strasbourg. Ils ont eu de suite l'occasion de s'allier aux premières familles patriciennes de la ville. L'ammeistre Dominique Dietrich a été en rapport avec fous les délégués de Louis XIV qui ont résidé à Strasbourg, après le traité de Westphalie. On l'a accusé d'avoir livré la ville, en 1681, au roi de France.

— Le crois-tu?

— Moi, nullement, loin de là; Dietrich a louvoyé aussi longtemps qu'il a pu. La ville est tombée comme une poire mûre du haut d'un arbre oial gardé, qu'on appelle l'empire germanique. Le wiinistre du roi n'a eu que la peine de secouer 1 arbre et de ramasser la poire. Voilà en deux mots '^histoire de la fameuse reddition.

— Mais qu'est-ce donc que l'histoire de George ^brecht, que Dietrich aurait fait décapiter?

— Ah! ceci, cher frère, serait la matière d'un écit long et tragique. Obrecht était un méchant ^ocat, qui, une dizaine d'années avant la reddiîon de la ville, avait fait imprimer et répandre

un pamphlet calomnieux sur Tammeislre; pour répandre le libelle, il avait employé les moyens les plus bas, les plus infâmes. — La loi punissait de mort les libellistes. — Une pauvre servante se trouva par hasard impliquée dans le procès, lorsque Fintrigue infernale de George Obrecht fut découverte; elle faillit périr. Après qu'une instruction judiciaire eut éclairci cette ténébreuse affaire, le magistrat fut impitoyable. Dominique Dietrich intervint, mais inutilement; il parvint seulement à épargner au coupable une mutilation barbare, que prononçait une loi monstrueuse.

Mais Obrecht fut exécuté.

— Oh! bon Dieu! s'écria le pasteur, en se cachant la tète dans ses deux mains.

— Qu'est-ce qui te prend, mon ami? Je t'avais prévenu que l'histoire serait tragique; mais un siècle a passé sur cette catastrophe individuelle; et que veux-tu qu'y fasse maintenant la famille?... Dominique Dietrich s'est appliqué à sauver le malheureux; il a eu soin de la veuve et des enfants.

— Que veux-tu que je te dise, mon frère? reprit le pasteur. En voyant aujourd'hui cette famille si heureuse, si florissante, j'étais loin de me douter de tous ces souvenirs tragiques attachés au seuil de leur maison. Que Dieu leur ac-

corde à tous sa protection efficace; que Lui les couvre de son bouclier!»

Le pasteur s'arrêta un instant; son frère lut bien vite sur cette figure recueillie qu'une prière mentale s'élevait en ce moment de cette âme sympathique, qui prenait sa part de toutes les douleurs, même dans le passé des familles, et qui redoutait les épreuves de l'avenir, en face de toute grande prospérité.

Puis ils redescendirent rapidement de l'éminence couronnée par les débris du château de la Roche. En regagnant les villages de la vallée, les ombres du soir s'épaissirent autour d'eux. Ni Tun ni l'autre ne proférèrent plus une parole avant leur rentrée au presbytère.

Les pensées de Jérémie Oberlin erraient sur les traces de son illustre collègue de Gœttingue, et de cette adorable fille, qu'il ne pouvait se lasser d'admirer, même de loin, malgré les avertissements rigoristes de son frère. Ce qui l'avait d'ailleurs le plus frappé dans cette conversation significative, c'était le jugement prophétique prononcé par le pasteur sur l'avenir de Dora Schlœzer. — Le professeur Oberlin avait trop de bon sens pour ne pas donner raison complète aux tristes prévisions de son frère; et dans sa douleur

désintéressée, mais toute païenne, lui aussi voyait à l'avance cette fleur délicate s'étioler, pencher sa corolle, et se faner, sans avoir eu, sur terre, d'autre jouissance que celle d'attirer un moment l'attention oiseuse des érudits, et d'inspirer des vers à quelques favoris des muses*.

Quant au pasteur, il se rappelait, en marchant silencieusement dans le sentier obscur, à quelques pas en avant de son frère, il se rappelait le jour de l'arrivée du comte Jean de Dietrich dans ces vallons; la surprise qu'il lui avait préparée, les femmes et les jeunes villageoises, cachées dans les bois, sur le passage de la famille seigneuriale, chantant des couplets en son honneur, la gracieuse réponse du nouveau seigneur féodal. — Maintenant il croyait entrevoir le néant même de ce bonheur mérité, car les nuages commençaient à s'amonceler à l'horizon; la société était déjà ébranlée dans ses fondements et les pressentiments de la nature de ceux qui tourmentaient Oberiin, n'étaient ni étranges, ni extraordinaires; beaucoup d'esprits sérieux les partageaient avec le pasteur du Ban-de-la-Roche.

4. Dorothée Schlœzer est morte, de la poitrine, dans le midi de la France.

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