‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 24 sur 39 · M. Reber · texte numérisé non relu

M. Reber

Oberlin résista, il tint tête à cet orage passager, comme il avait fait dans des temps plus difficiles. Avec une inaltérable douceur , une sérénité parfaite , et un bon sens qui imposait le plus à ces rudes montagnards, il leur fit comprendre, en les prêchant un à un, les avantages matériels, attachés à l'introduction de la nouvelle industrie. D leur prouva qu'en alliant, dans l'intérieur de leur maison, en hiver, ces travaux pacifiques aux travaux des champs en été , ils parviendraient peutêtre à doubler leurs revenus, surtout à donner de l'occupation à des bras et à des mains qui allaient chômer. — Il leur démontra que les vieillards, les enfants, les femmes, les invalides pourraient être, en toute saison, utilisés. — Comment se refuser à la douce éloquence de cette bouche, qui ne s'ouvrait que pour bénir, que pour consoler, rassurer, et qui, même en prononçant des paroles sévères, laissait toujours espérer le pardon et la réhabilitation du pécheur repentant!

L'industrie, introduite par M. Reber, ne fut, au surplus, que le prélude d'un plus grand changement dans les habitudes du Ban-de-la-Roche sous le premier Empire. Nous allons incessamment aboutir à cette dernière époque de la vie d'Oberlin, et nous trouver en face d'un nouvel ami»

d'un homme de bien attiré dans le cercle d'action du pasteur, et développant avec lui le bien-être de ces contrées écartées.

Oberlin, absorbé par les travaux de chaque jour, restait étranger au mouvement de la haute Httérature et de l'érudition historique; mais il suivait attentivement les progrès des sciences naturelles; la physique, la botanique rentraient dans son domaine. Toute nouvelle invention, fût-elle de pure curiosité, attirait son attention, et il en profitait pour l'instruction religieuse qu'il donnait à ses paroissiens de tout âge.

A l'époque où nous sommes parvenus, c'està-dire, cinq ou six ans avant l'explosion de la révolution de 1789, les frères Montgolfier avaient vivement impressionné la France et l'Europe par les premiers essais de navigation aérienne; les premiers ballons aérostatiques avaient été lancés dans l'espace, et le nom des ingénieux inventeurs était pendant quelques années demeuré attaché à cette merveilleuse tentative.

Quoi de plus merveilleux, de plus saisissant, en effet, que ces ballons, qui se remplissent, se gonflent insensiblement, et, impatients, irrités contre les entraves qui les retiennent au dernier moment attachés au sol, semblent, comme des êtres vi-

vants, aspirer vers les régions supérieures du ciel! Oberlin, en expliquant à ses ouailles le mécanisme des montgolfières et les espérances que les hommes de la science attachaient à ce mode étrange de locomotion , prit de là l'occasion de transporter «ses chers enfants :& avec lui dans le monde religieux , le seul monde où lui respirait à son aise.

— «Voyez, leur dit-il, dans son langage à la fois familier et éloquent, voyez, ce que les montgolfières sont entre les mains des hommes , nous le sommes entre les mains de Jésus- Christ. Voyez, le Seigneur s'est élevé vers les cieux, après s'être abaissé jusqu'à nous, et il veut nous enlever avec lui vers les demeures étoilées, comme le ballon enlève les navigateurs qui se confient à la nacelle suspendue à ses flancs.

«Oh! que d'enseignements, mes amis, sont renfermés pour nous dans cette découverte nouvelle de la science! Pourquoi les montgolfières s'élèvent-elles?... parce qu'elles sont remplies, gonflées par un air plus pur que celui de notre lourde atmosphère terrestre. Il en est ainsi de nos cœurs ; aussi longtemps que nous ne sommes pas remplis de l'esprit de Dieu et d'un sentiment divin, d'un amour pur et désintéressé, nous

restons cloués à la terre, comme des ballons vides ou dégonflés...

«Ces montgolfières, vous le devinez bien, mes amis, peuvent être plus ou moins grandes ; selon leur capacité, elles reçoivent plus ou moins d'air pur, et s'élèvent plus ou moins haut... Eh bien! notre capacité de recevoir le Saint-Esprit est aussi proportionnée à la grandeur de l'asile que nous pouvons lui offrir ; notre soif du Saint-Esprit croît avec notre soif de la vie d'en haut, de la vie éternelle.

...«Et maintenant, suivez avec moi ce ballon qui s'élève et qui bientôt va échapper à notre faible vue; le voilà qui touche à la région des nuages, il les a traversés; il flotte, il nage, il navigue dans l'éther; il monte et monte toujours; il ne s'arrête que lorsqu'il s'est mis en équilibre avec l'air pur qui l'enveloppe et avec la caresse de son étreinte fraternelle. Ainsi, mes amis, ainsi font les disciples de Christ; ils ont le mal du pays; il les fait arriver à l'entrée, puis au sein même du paradis ; ils s'élèvent toujours, jusqu'à ce qu'ils arrivent dans un milieu qui leur est conforme, jusqu'à ce qu'ils puissent dire: Ah! nous avons pénétré jusqu'au pied de la montagne de Sion et aux portes de la Jérusalem céleste; jusqu'auprès

de ces premiers -nés, inscrits sur les regisU^es du ciel, jusqu'au pied du trône de Dieu, notre juge, jusqu'aux pieds de notre médiateur, dont le sang est plus pur, plus éloquent que celui d'Abel.

«Oh! mes chers amis! qu'il fait bon à cette hauteur ! et que c'est chose facile d'y arriver, lorsque, comme les premiers disciples du Christ, on est imbu de l'esprit de Dieu, et qu'à toute force on veut faire valoir son droit de citoyen céleste. — Voyez! le ballon est plein; il veut monter, il frémit; il tremble d'impatience... voyez! ils sont dix , vingt hommes à le retenir par des chaînes et des cordages ; mais lui veut monter et il montera, il les forcera de crier: Lâchez tout!... Oh, mes amis: montons, élevons-nous avec lui; regardons comme un malheur, pire que la mort, d'être loin de Jésus... et entretenons en nous cet air pur, ce souffle de Dieu; veillons et prions, car sans le5 veilles, les jeûnes et la prière, l'esprit de Dieu nous abandonne, et nous retombons à terre dans l'atmosphère vicieuse que nous venons à peine de quitter.

<!c II y a peu d'années encore, mes bons amis, si l'on était venu nous parler de montgolfières, je dis à nous — mais non, si l'on avait parlé aux plus

savants de ces ballons qui s'élèvent au-dessus des nuages, les savants auraient souri de dédain et de pitié ; ils auraient renvoyé aux petites-maisons le fou qui leur aurait fait de pareilles révélations. Et maintenant, qu'en dites -vous? maintenant les montgolfières sont une vérité vraie, vulgaire, reconnue de tous, on y croit parce qu'il faut bien y croire. Ainsi , mes amis , il en sera un jour des vérités chrétiennes ; ce qui aujourd'hui paraît invraisemblable, ridicule, fabuleux, ne le sera plus un jour; la folie de la croix sera un jour la vérité vraie, la seule vérité, et le monde, transformé comme par enchantement, redeviendra le jardin céleste, l'Éden, le paradis tel qu'il était, avant la chute de nos premiers parents. »

Et lorsqu'il parlait ainsi, sa figure s'illuminait; elle était radieuse, l'Esprit-Saint descendait visiblement sur lui. En de tels moments , un observateur à la fois intelligent et rempli d'un bienveillant attachement pour le prédicateur, pouvait deviner l'action irrésistible exercée par cet homme si simple dans ses rapports journaliers ; il aurait, dans l'éclair de ses yeux pénétrants , d'ordinaire doucement voilés, dans cette voix vibrante, ordinairement si douce et si tendre, dans ces élans du corps, d'habitude si calme, si mesuré dans

tous ses mouvements , il aurait pu reconnaître à la fois le pionnier intrépide qui entraînait avec lui des centaines de bras, et le prophète qui révélait à ses disciples croyants les splendeurs de la Jérusalem céleste.

La cour de Louis XIV s'est assise plus d'une fois au pied d'une chaire, du haut de laquelle retentissaient les accents d'une sublime éloquence. C'était tantôt une voix impétueuse qui grondait comme le sourd roulement du tonnerre, tantôt une voix presque molle comme celle d'une sirène, qui conviait aux délices de l'amour divin, au festin des bienheureux et des Élus. Bon Dieu! la voix de ce pasteur inconnu, ignoré au fond des Vosges, sur les bords d'un torrent qui n'a point de nom dans les dictionnaires de géographie , le faible filet de voix de ce pasteur aurait été, à côtéd^ ces géants de l'éloquence chrétienne, semblable au chant inculte de la pauvre alouette ; mais le chant de l'oiseau dans la solitude annonce aussi la gloire de Dieu; et le moissonneur, courbé sur le sillon, le moissonneur qui entend ces accents aériens au-dessus de sa tête, et qui entonne avec l'alouette son action de grâces à l'Éternel, ce travailleur a une âme à l'égal de celle des rois et des princes, et peut-être est-elle arrivée à l'entrée et

au cœur du divin séjour avant Fàme des puissants du monde, qui étaient enseignés par la voix de Bossuet et de Fénelon.

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