‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 25 sur 39 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Obolii et m Mre padnt h Ternir.

Oberlin, lorsque éclata la révolution de 1789, n'en fut ni surpris, ni bouleversé. Quoiqu'il vécût loin de tout grand centre de population, les symptômes avant-coureurs du mouvement avaient été si nombreux, si visibles pourTœil le moins exercé, que le pasteur, même sans avoir l'instinct politique, aurait pu en être frappé. Le grand relâchement dans les mœurs, puis les écrits des philosophes athées du dix -huitième siècle l'avaient effrayé; il pressentait quelque grand châtiment de Dieu, et dans ses veilles, il lui semblait plus d'une fois que la main du juge irrité pourrait bien s'étendre jusque sur sa paisible vallée. — Cependant les cinq premières années (juin i 789 jusqu'en juin d794) se passèrent pour le Ban-de-la-Roche dans une situation calme, ou du moins peu troublée, lorsqu'on la comparait à celle de la plaine et des grandes villes de la République française. Les agitateurs terroristes du dehors ne s'étaient

pas égares dans ces vallons, soit qu'ils les eussent dédaignés , soit que le renom de la haute verti^ d'Oberlin eût imposé même à ce pouvoir terribloi qui faisait alors tomber des têtes comme le moissonneur fauche les épis.

Bref, on avait pendant longtemps respecté Ydum sile d'Oberlin, qui continuait à prêcher l'Évangile à donner l'instruction religieuse; seulement avait adopté pour ces réunions d'édification, ^ ne sais plus quel terme pour satisfaire les jalousa exigences des puissances du jour. Le Ban-de-lsi Roche devint même le refuge de plus d une famille noble ou patricienne, qui allait cacher son nor» et son existence sous l'aile protectrice du pasteur de Waldbach. C'était, au milieu de ce déchaînement d'une tempête, un vrai port de salut. J'ai entendu raconter que plusieurs membres de la maison de Dietrich, et quelques-uns de leurs parents et alliés s'étaient réfugiés dans ce coin reculé du vallon de la Bruche ; d'autres familles s'y étaient de même cantonnées, sans être directement inquiétées. On se tenait fort tranquille, bien entendu; et lorsqu'un nouveau proscrit, un fugitif arrivait, on recueillait de ce témoin effrayé le récit des derniers événements sur la frontière et dans l'intérieur de la France. Ces

nouvelles du dehors venaient comme un mauvais i*êve ou comme un cauchemar troubler cette quiétude des réfugiés , et d'un moment à l'autre , on s'attendait bien aussi à une invasion du fléau qui ï*avageait la plaine.

Au milieu de ces angoisses de plus en plus ciruelles , Oberlin ne mettait point son espoir, Ciomme beaucoup de ces citadins, campagnards Xîialgré eux, dans tel ou tel événement heureux, que l'on attendait du jour au lendemain; il ne cJisait point : Le parti modéré triomphera sur le parti sanguinaire et anarchique ; car le bon droit et le bon sens se trouvent du côté de la modération ; il ne disait pas : Les princes français rentreront ; car ils ont l'Europe armée pour eux ; il ne disait pas : La loi et le bon droit triompheront ; car la majorité de la nation n'est qu'intimidée; niais elle veut le règne de la loi et du droit. — Non, Oberhn, quelque sensés que fussent ces discours , Oberlin ne parlait point de la sorte ; il mettait autre part le salut de tous, le salut de sa famille et le sien. Il savait que Dieu seul peut changer le cœur des hommes, et c'est à Dieu seul qu'il s'adressait pendant ces terribles années. Lorsque toute sa maison était plongée dans le sommeil , il cherchait des forces dans la prière,

et les forces lui venaient, jour par jour, heure par heure , selon qu'il en avait besoin.

Deux coups terribles cependant lui étaient réservés, et certes, s'il n'avait reçu, grâce à sa foi vive, des secours surhumains, lui aussi il aurait fléchi. — Dans le courant de l'arrière- saison de 4793, il apprit que son frère Jérémie avait été arrêté à Strasbourg par ordre du Comité révolutionnaire, et qu'on l'avait transféré , avec quelques compagnons de malheur, dans les prisons de la ville de Metz. Oh! ce jour-là, il baissa tristement la tête, et se cacha , pour que ses enfants ne fussent pas témoins de sa douleur, et ne vissent pas les larmes ruisseler le long de ses joues. Heureusement , il ne connaissait pas tous les détails de ce cruel voyage; il ignorait que son frère avait eu les menottes aux mains comme un vil criminel, et que des privations de toute nature , sur la route et dans les premiers temps de sa captivité, avaient mis à une rude épreuve la fermeté de ce noble caractère. En cette circonstance, comme toujours, Oberlin plaignait doucement son frère, qui ne partageait pas toutes ses convictions chrétiennes, et qui cherchait plus volontiers ses consolations dans la lecture des grands génies de l'antiquité que dans les simples versets de l'Écriture sainte.

Ce n'était pas tout; l'arrestation de Jérémie Oberlin était venue troubler le pasteur du Ban-dela-Roche, dans un moment où il avait déjà besoin de toute son énergie et de sa résignation , pour ne pas fléchir sous une autre douleur. Son fils aîné, Frédéric, était parti pour l'armée, au commencement de 4793; il mourut sur la frontière , au mois d'août de la même année.

Dans les premiers jours de 4794, on vint prévenir Oberlin que le fils de l'ancien seigneur du Ban-de-la-Roche, que Frédéric de Dietrich, le maire de Strasbourg, avait péri sur l'échafaud révolutionnaire , à Paris. Il fallut que le malheureux pasteur, lui-même frappé dans ses plus chères affections, allât préparer les membres de la famille retirée à Rothau ; il dut les encourager, lutter contre leur désespoir, prêcher la soumission aux décrets du Ciel , calmer les haines, enseigner le pardon, montrer le Christ sur la croix prononçant des paroles de douceur et de paix, et faire en dernier lieu un appel à la foi, qui trouve une solution aux énigmes de la vie dans l'Écriture inspirée. Ohl quil était beau, qu'il était gi^and, qu'il était persuasif dans ces moments solennels ! Comme il savait arrêter les faibles et les vacillants sur le bord de l'abime où ils allaient se précipiter , poussés

par le démon de la folie ou par la frénésie du suicide.

Ces coups, qui se suivirent de près, devaient préparer le pasteur de Waldbach lui - même au sacrifice de sa propre liberté, peut-être de sa vie. Vers la fin de juillet 1794, il reçut Tordre de se constituer prisonnier, à Schlestadt, avec son collègue, le pasteur Bœckel de Rothau. Les deux amis se rendirent, sans escorte et sans sourciller, par le val de Ville , au lieu de leur destination, et furent un moment consignés dans une auberge.

Ils s y trouvèrent à table, en contact et en compagnie avec des membres tout-puissants de la municipalité locale. La conversation fut moins contrainte qu'on n'aurait pu le croire à une époque pareille , et les deux pasteurs, loin de baisser pavillon devant leurs commensaux, professèrent leurs doctrines politiques et religieuses avec une franchise qui pouvait leur coûter cher. Mais l'un et l'autre avaient le cœur haut placé ; sans doute ils se disaient que la pusillanimité, loin de les sauver, ne ferait que les déconsidérer aux yeux des proconsuls de la localité. Les serviteurs du Christ n'auraient évidemment pas consenti à renier leur maître, même si leur liberté avait été mise à ce prix.

Pendant qu'Oberlin était confiné dans la maison d'arrêt de Schlestadt, l'un de ses amis de Strasbourg fut témoin d'une scène émouvante au presbytère de Waldbach. La nouvelle de l'arrestation du pasteur s'étant répandue dans le pays, l'ami en question* avait eu hâte de se rendre au presbytère du Ban-de-la-Roche pour y porter à la famille du prisonnier ses consolations , ses conseils, et au besoin son assistance matérielle. Lorsqu'à l'improviste il entra dans la chambre commune du presbytère, c'était vers le soir, il y trouva les enfants d'Oberlin et la fidèle Louise Scheppler^ à genoux, demandant au Père céleste, protecteur des opprimés, de leur rendre le chef de la famille. Pas une parole amère, pas une plainte violente ne passa sur les lèvres de ces malheureux orphelins, lorsqu'ils se furent aperçus de l'arrivée de cet ami. En l'engageant à se joindre à eux dans la supplication qu'ils adressaient à Dieu, ils parlaient de l'absence du « père )), comme d'une simple

1. C'était, si je ne me trompe, M. Ehrenfried Stœber, le poète et littérateur^ père de MM. Auguste et Adolphe Stœber, qu'il suffit de nommer dans une brochure publiée en Alsace, pour que leur droit de cité dans la république des lettres soit reconnu. — M. Stœber père est Fauteur d'une biographie détaillée d'Oberlin; j'y ai puisé plus d'un renseignement utile.

épreuve, que Dieu, et non le gouvernement, leuvr imposait, et que lui seul pouvait raccourcir ou pro — longer selon sa volonté. L'esprit du maître de \^s^ maison était présent au milieu des siens; ils s^^ sentaient si bien unis à lui par les liens d'un-mystérieuse et éternelle affection que même cetU

séparation cruelle n'altérait pas la douce sérénit <

de leur âme. Leur cœur saignait, et de temps À autre une larme involontaire s'échappait de leuir^s yeux; mais ils puisaient dans les regards, l'un (M e l'autre, la force nécessaire pour traverser c^s mauvais jours. — L'ami qui était venu pour rassurer cette famille toute chrétienne, reprit le chemin de sa ville natale, à la fois édifié et humilié Fort heureusement la fin de la crise terroriste approchait; le 9 thermidor rouvrit les prisons; Oberlin put, après une courte absence, reprendre le chemin de son vallon chéri. Avec quels transports ne fut-il pas reçu par les siens, et les siens c'étaient tous les habitants des cinq villages. Pour -cette fois, le torrent de la joie avait débordé, et dans les premiers moments du revoir , cet équilibre moral que le pasteur voulait maintenir en toute circonstance fut rompu ; les scènes d'intérieur et la joie publique du Ban-de-la-Roche, a' moment de la chute de Robespierre, me rappellei

vivement une circonstance analogue, qui se produisit au même moment à Strasbourg, lors de la mise en liberté des ecclésiastiques incarcérés. C'était à la nuit tombante, et le digne pasteur qui m'a raconté cette scène, en avait, à vingt-cinq ans de distance, les larmes aux yeux.

«Nous sortions, me dit -il, mes confrères et moi, avec une impression de bonheur que rien ne peut rendre, de la maison d'arrêt; nos poitrines se dilatèrent; l'air pur et le ciel étoile reçurent nos premiers saints; puis nous fûmes réveillés de notre extase bien naturelle par l'acclamation d'un garde national, placé comme factionnaire à la porte de la maison de détention: «Ah! voici nos braves pasteurs qui sortent, s'écria le citoyensoldat; Dieu soit loué! maintenant, je passerai volontiers toute la nuit en faction \y> —

Que dites -vous d'une accolade pareille! que dites-vous de cette critique éloquente d'un système qui tombe? le garde national qui pousse ce cri de joie à la vue de ces «libérés», n'est-il pas le digne frère des habitants de Waldbach, qui se précipitent au-devant de leur pasteur, rendu à son domicile et à son fidèle troupeau ?

Une autre joie bien vive était réservée à Oberlin, peu de temps après sa rentrée au presbytère. Le

9 thermidor avait aussi rendu la liberté au frère du pasteur. Jérémie Oberlin, avant de retourner à Strasbourg, éprouvait le besoin irrésistible de traverser les Vosges et de porter à son ami fraternel, dans la première effusion de son bonheur, les prémices de sa gratitude. Il se disait protégé, sauvé, réconforté par les prières de ce serviteur de Dieu. Pendant la pénible traversée de Strasbourg à Metz, lorsque, les fers aux mains, il croyait marcher vers une réclusion prolongée ou à la mort, il s'était senti , dans les moments les plus cruels , soutenu comme par une main invisible; il avait senti un baume couler sur les plaies saignantes de son cœur, un baume, dont il ignorait la source, et que lui n'avait pas eu la force de demander. A qui aurait-il pu attribuer cette assistance inespérée? l'image de son frère absent vint toujours dans ces angoisses se poser comme celle d'un ange consolateur devant ses yeux , et calmer la fièvre de ses sens, les colères et la révolte de son esprit humilié; il sentait d'inspiration que ces secours lui arrivaient , grâce à l'intercession de cet ange gardien qui lui apparaissait sous les traits d'un être uni à lui par les liens du sang et d'une indissoluble amitié.

Oberlin apprit du professeur que sa captivité

<svait été douce, que dans les derniers temps un «itoyen notable de Metz s'était porté garant pour lui et avait obtenu son élargissement provisoire , cju'il avait pu circuler librement dans l'enceinte <des fortifications , et s'adonner de nouveau à ses «tudes classiques. «Mon cher frère, lui dit le J)asteur, Cicéron ne t'a point enseigné ce que l'Évangile dit à chaque page; je veux bien croire cju'il t'a distrait , mais non rassuré.... Vois - tu , lorsqu'il y a deux mois je cheminais dans le val ^e Ville, avec mon collègue Bœckel, vers les priions de Schlestadt , je croyais bien ne pas revoir ^e sitôt nos belles montagnes, et nos vertes prairies, et nos fraîches forêts. Et pourtant j'étais tranquille et confiant dans les promesses du Seigneur... ^e m'attendais à lui , à lui seul... , et lorsque mon excellent confrère me dit, d'un ton moitié railleur, :to)oitié sérieux : « Nous sommes tout de même des ^^rebis bien douces et bien obéissantes: pourquoi, ^n fin de compte, nous livrer ainsi nous-mêmes à la boucherie? Nous avons partout, dans ces environs , des amis ; et si nous nous cachions , ou si , j)Our ne pas les compromettre, nous cherchions à gagner la frontière... ? — Vous ne parlez pas <iu fond de votre cœur, lui ai-je répondu, en jDOsant mes deux mains sur ses épaules; vous

savez comme moi que , si nous émigrons en ce moment, nous compromettons nos familles; elles expieront notre fuite. Frédéric de Dietrich est rentré volontairement en France , après les journées de septembre, et il s'est livré au couteau, pour sauver les siens; c'était un disciple de Voltaire..., et nous, les disciples du Christ!... ah! cher confrère, je vous connais trop pour ne pas savoir que vous avez poussé, par désespoir, ce dernier cri de liberté, comme l'oiseau qu'on met en cage jette à l'air libre un dernier accord de sa pauvre voix.... ))

«Voilà, mon cher frère, ce qui s'est passé entré le pasteur de Rothau et moi ; voilà ce qui s'est passé en moi avant de me confiner à Schlestadt. Et puis, je pensais aussi à toi, mon pauvre Jérémie, je me disais que tu étais bien plus à plaindre que moi , et pendant ce triste pèlerinage , qui , selon toutes les prévisions humaines, devait aboutir à une catastrophe, j'étais sûr que dans les prisons, et au besoin sur l'échafaud. Dieu aplanirait la route devant mes pieds et m'aiderait à franchir , avec sérénité, le dernier passage. »

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