CHAPITRE xxnr
Suites de la Terreur. — Les assignats discrédités. — Caisse d'épargne d'Oberlin.
Les épanchements des deux frères devaient être de courte durée ; des devoirs impérieux appelaient Tun et l'autre à de nouvelles luttes, la lutte contre la misère ; car l'appauvrissement de tous avait été la suite de ces trois années de crise: il fallait réparer partout des brèches et essayer de vivre avec peu , en quelque sorte avec rien. Au sortir de grandes convulsions sociales, de guerres ou de famines, la détresse générale enseigne à réduire au strict nécessaire les exigences de chaque jour, et Ton apprend à connaître combien , à vrai dire , est petite la somme de nos vrais besoins. La sentence du poète anglais se confirme alors dans son acception la plus littérale :
Man wants but Utile hère below, Nor wants that little longK
Le pasteur ne pouvait pas songer à percevoir le moindre denier de son ancien traitement, payé
1 . L'homme n'a besoin que de fort peu ici -bas, et de ce peu il n'en a pas besoin longtemps. (Goldsmith.)
par le seigneur local; ses paroissiens, quelque affection qu'ils eussent pour leur père et leur guide , n'avaient pas le pain quotidien pour euxmêmes; il fallait bien qu'Oberlîn avisât d'autres ressources pour faire face à l'urgence. Les temples d'ailleurs n'étaient pas officiellement rouverts ; ses fonctions pastorales, il les remplissait sous le couvert et sous l'apparence d'entretiens civiques et patriotiques. Il prit une patente d'artisan, comptant, grâce à ses aptitudes multiples, se procurer quelque menu secours, par le travail de ses mains.
Les familles des citadins de la plaine, réfugiés à Rothau pendant la Terreur, avaient des enfants, des fils; elles vivaient aussi à l'aide des débris de leur ancienne fortune; mais, en fin de compte, elles vivaient. Oberlin réunit dans son étroit presbytère un certain nombre de ces enfants , à titre de pensionnaires : leur éducation physique était forcément Spartiate ; cette pension improvisée aida le pasteur à passer les premiers temps qui suivirent la Terreur, sans couler à fond dans ce naufrage de toutes les positions. Et à peine eutil, à force d'activité et d'intelligente économie, réparé les premières brèches, — que lui, simple citoyen, pauvre mais inspiré par un sentiment
d'équité tout à fait exceptionnel, résolut de réparer aussi, dans la mesure de ses forces, une grande iniquité. .
Les assignats, ce papier-monnaie, créé à l'entrée de la Révolution pour faire face aux besoins publics et privés, avaient perdu toute valeur, toute signification; on en avait multiplié l'émission à un point inouï ; la valeur du gage primitif — des biens et domaines nationaux, — affecté à leur rachat ultérieur, était depuis longtemps dépassée; la contrefaçon en avait jeté des masses énormes dans la circulation; bref, ces assignats qui dans le principe avaient ou devaient avoir cours comme nos billets de banque actuels, n'étaient plus que des chiffons de papier. Des milliers de pères de famille, qui recevaient forcément ces chifFons, en restitution de titres sérieux, en payement de sommes qu'ils avaient en des temps meilleurs prêtées en bons deniers comptants, ces pères de famille se trouvaient ruinés , et livrés à une cruelle détresse.
Voici le raisonnement que fit Oberlin. — « Les assignats représentent une dette nationale, une dette d'honneur. L'État s'est engagé à les regarder comme de l'or en barres, à les racheter à leur valeur première , dès qu'il aurait vendu tous
les biens nationaux, tous les domaines disponibles , et dès que les temps seraient devenus plus calmes. Maintenant ces temps, de calme semblaient revenir; les domaines étaient vendus; mais l'État ne se hâtait point d'acquitter sa dette, de remplir ses promesses; les citoyens, qui, de confiance, ou sous l'empire d'une loi draconienne, avaient dû accepter ces assignats, étaient punis de leur bonne foi ou de leur obéissance. »
Oberlin , dans l'honnêteté foncière de son cœur, et avec un civisme qui aurait dû trouver beaucoup d'imitateurs, se dit ou se persuada que chaque citoyen était tenu, selon sa capacité et sa fortune personnelle, de racheter, autant que possible, ces assignats au pair^ c'est-à-dire, selon leur valeur primitive, et ce projet, il le mit, dans son petit cercle , très-sérieusement en exécution. Voici comment il procéda :
Dans ledénûment même le plus complet, Oberlin, je l'ai déjà dit, trouvait toujours moyen de faire des épargnes. — Une partie de ses économies fut appliquée au rachat des assignats qui se trouvaient entre les mains de ses paroissiens. Pendant vingt-cinq ans, il s'appliqua systématiquement à cette œuvre, avec une conviction, une foi entière, dans l'utilité, dans l'efficacité de son
entreprise. Il parvint ainsi, pour des sommes considérables, — en ayant égard à la modicité de ses ressources, ■— à faire rentrer une partie de ses ouailles dans une fraction de leur ancien avoir. Lorsque l'argent lui manquait, pour satisfaire à ee pieux devoir qu'il s'était librement imposé , il donnait des instruments de labour ou de menuiserie ou de charpentage à ceux de ses paroissiens qui en avaient besoin , et il acceptait d'eux , en échange ou en payement, les assignats à leur ancienne et première valeur.
C'était de la folie, me direz-vous; car, finalement, qu'obtenait-il par ces restitutions partielles? c'était une goutte d'eau jetée dans le gouffre de l'Océan, les milliards d'assignats ne pouvant plus être rachetés!...
Que voulez-vous que je réponde?... à un point de vue purement humain, et en établissant un calcul purement matériel, vous êtes tout à fait dans le vrai; vous avez raison. Oberlin, en rachetant au bout d'un quart de siècle, pour quelques milliers de francs, quelques bribes d'assignats, ne diminuait pas d'une manière appréciable l'immense dette nationale. La perte était depuis longtemps acceptée par les détenteurs de ces papiers discrédités; personne n'y songeait plus; lui seul,
Oberlin seul, s'appliquait à ce ridicule travail des Danaïdes!...
...Non! il n'était pourtant point fou! .. il exécutait, dans son petit coin, une œuvre de réparation. Supposez que la même œuvre eût été entreprise et poursuivie par l'État, par tous les particuliers, par tous ceux qui s'étaient acquittés de leurs dettes réelles , en forçant leurs créanciers à accepter ces chiffons de papier, supposez que tous, mus par le même sentiment d'équité qu'Oberlin, eussent agi comme lui, quelle révolution bienfaisante se serait opéiée dans les esprits! quelle confiance illimitée dans l'avenir, dans la bonne foi publique, dans la sainteté des promesses! Non, Oberlin n'était point fou, il était chrétien dans la plus large acception du terme; il était dupe volontaire; il donnait un exemple qui ne sera point suivi, mais qui fait honte à l'égoïsme public et privé et qui devrait être inscrit, comme un acte de dévouement sublime, dans les annales financières de la France.
Pour exécuter des résolutions de cette nature, il faut des convictions peut-être aussi fortes que celles qui s'appliquent à des questions de dogme religieux, ou qui portent sur des idées rattachées au monde invisible. A cet égard, Oberlin avait
une manière de voir nettement arrêtée. L'étude de l'Ancien Testament l'avait surtout fortifié dans la croyance que les fautes des pères sont recherchées et punies dans les générations suivantes. La banqueroute des assignats était, à ses yeux, un crime. A l'inverse du mot d'un diplomate célèbre, pour Oberlin le crime était plus qu'une faute, dans les appréciations morales. Il était sur que des malheurs publics pèseraient et fondraient sur notre pays, si l'on ne parvenait à réparer cette flagrante iniquité. Qui oserait blâmer cette conscience délicate, même en ne partageant pas ses prévisions sinistres?
Dans la répartition de ses modiques revenus, le pasteur du Ban-de-la-Roche avait établi un système régulier, dont il ne déviait jamais. Il s'était fait une loi, par exemple, d'appliquer les trois dixièmes de ses rentrées à des œuvres de charité. Il avait une caisse d'épargne pour chaque dixième de revenus, et à chacune de ses caisses il affectait un registre spécial, tenu avec une scrupuleuse régularité. La fraction du premier dixième était destinée au service divin, aux maisons d'école, à la solde des directeurs et des directrices de salles d'asile, à l'achat de bibles. C'est ce qu'il appelait la boîle du bon Dieu. Une autre boîte appartenait
aux choses utiles, au bien public en général. Dans cette rubrique rentrait l'amélioration des chemins conduisant aux églises et aux écoles; les subventions pour les instituteurs, pour les dîners du dimanche, donnés ce jour- là aux pauvres et aux membres des conseils presbytéraux; pour la res- . tauration des dommages causés par les accidents. Une troisième boîte appartenait exclusivement aux aumônes.
La subdivision de ces revenus n'était peut-être pas conçue avec la rigueur d'un système financier contemporain ; mais le bien qu'Oberlin faisait dans sa petite sphère , était réel , permanent. Ce n'est point la réglementation rigoureuse, judaïque, qui fait les bons administrateurs, c'est l'active application d un plan conçu dans un cœur charitable, plutôt que par une tête calculatrice.
Oberlin avait des idées fort arrêtées en fait de dogmes; mais les œuvres de charité étaient, en dernière analyse, chez lui le noyau de la doctrine chrétienne. Donner, encore donner, et toujours donner sous toutes les formes, avec intelligence, mais surabondamment, c'était là l'alpha et l'oméga de son catéchisme et de ceux qui voulaient se dire, avec lui, les vrais disciples du Christ. Aussi, à peine eut-il dans sa paroisse extirpé la racine
de la misère , et amené dans la majorité des familles un bien-être relatif, qu'il insista sur cette nécessité de n'être que l'administrateur des biens que Dieu vous accorde. S'il avait commencé par lutter contre la nonchalance, l'indifférence de ses ouailles à l'endroit du sage gouvernement de leurs petites affaires, maintenant il s'appliquait à opposer une digue à l'amour inné du lucre. Dans son esprit, les plus pauvres devaient, pour leur part, contribuer à certaines œuvres de charité. — Je dis : qu'ils devaient ; sans que ce terme implique la contrainte. Oberlin exhortait, ne commandait pas. Il montrait la porte étroite qui conduit au salut ; mais il ne forçait personne d'y passer; à ses yeux, la liberté la plus complète régnait à l'entrée et au cœur même du royaume de Dieu.
— Toujours et partout, il prêchait d'exemple comme de parole; dans les occasions solennelles, 1 faisait entendre les menaces de châtiments éterlels ; mais ce grondement du tonnerre qui devait ntimider les méchants et contenir les tièdes, n'al- ;érait que rarement la sérénité de son front et la impidité de ses yeux. Son abnégation finit par porter des fruits. Le nom d' Oberlin commençait à je répandre de plus en plus; il n'y avait rien mis iu sien, pour conquérir cette espèce de renomma
mée qui allait s'attacher à sa personne ; et les secours que lui valurent son caractère et son œuvre de charité, poursuivie maintenant depuis une trentaine d'années, ces secours, il les appliquait scrupuleusement à sa paroisse ; jamais il ne songea un seul instant à faire profiter les siens de Tappui qui lui venait d'outre-Rhin, d'au delà des Vosges, et d'au delà du détroit de la Manche.