CHAPITRE XXIV
Oberlin sons le premier Empire. — lezaj-Iamésia.
Sous le Consulat et le premier Empire, Oberlin commençait donc à jouir du fruit de ses longs labeurs. Son existence, toujours occupée, remplie par les bonnes œuvres, ne présentait plus le spectacle d'une lutte journalière contre des difficultés sans cesse renaissantes. Il y a, fort heureusement, dans la carrière de tout homme, quelques-uns de ces points de relâche, où il est permis de respirer, de se reposer un instant, de regarder en arrière et en avant, de juger l'espace parcouru, les résultats conquis — et en même temps de rassembler des forces pour faire face, le lendemain, à de nouveaux embarras.
Si je dis qu'Oberlin vécut plus calme pendant
ces premières années du dix-neuvième siècle , il ne faut point prendre mon dire à la lettre; les pénibles épreuves ne lui furent pas épargnées du tout au tout. Ainsi l'automne de 1806 fut attristé par la nouvelle qu il reçut de la mort subite de son frère, que l'on avait trouvé, le 8 octobre, étendu par terre, au pied de son lit; un coup d'apoplexie venait de frapper l'illustre savant.
En 1809, Oberlin vit partir son fils Henri, comme précepteur , pour la Livonie , et l'une de ses filles , mariée au missionnaire Graf , pour les bords du Wolga. Cette double séparation affligea le pasteur vieillissant , presque autant qu'auraient pu le faire des adieux éternels. A cette époque , la Russie c'était le bout du monde ; les bords du Wolga sont bien près de la Sibérie; la perte antérieure de trois de ses enfants devait inspirer au pasteur de Waldbach des appréhensions qui n'étaient pas tout à fait chimériques. La disette de 1812, avant l'entrée de la campagne de Russie, se fit aussi sentir avec ses dures étreintes au pauvre Ban-de-la-Roche , mais elle ne fut qu'un avertissement avant-coureur d'événements plus graves et d'une famine beaucoup plus cruelle.
Toutes les personnes dont les souvenirs remontent à la fin du premier Empire, savent à quel
point les lois et les règlements sur la conscription étaient rigoureusement appliqués. C'était une position difficile que celle d'un pasteur , assistant à l'affliction de beaucoup de familles, et devant apaiser des douleurs poignantes , prêcher le calme et la soumission, faire sortir enfin de ces afflictions mêmes des enseignements profitables à l'âme et au salut de ses paroissiens.
Encore sur ce terrain , Oberlin avait pour lui l'autorité de l'exemple , donné par sa propre famille. L'aîné de ses fils qui portait le même nom de baptême que lui, Frédéric ou Fritz, était mort, comme soldat, au service du pays, à l'entrée de la Révolution; Henri , le second de ses fils , était resté dans les rangs de l'armée active, aussi longtemps que sa frêle constitution le lui avait permis. Un troisième fils , Charles , avait été officier de santé. Ainsi le pasteur du Ban-de-la-Roche avait payé largement sa dette à la chose publique. Son principe de «la soumission aux puissances, qui sont les représentants de la volonté de Dieu, » n'était pas une vaine sentence; il avait lui-même obéi;'\^ pouvait donc, à bon droit, prêcher l'obéissance.
D'ailleurs, les punitions graves qui avaient frappé quelques récalcitrants, quelques réfractaires — punitions qu'il n'était au pouvoir de
personne de miliger — venaient à l'appui de ses recommandations.
c Chers amis, disait -il à ses paroissiens, il y a des parents qui craignent pour leurs fils ; ils sont dans une grande inquiétude; ils n'aiment point cet état de soldat.
cil est vrai, beaucoup de parents ont grand sujet de craindre et de frémir pour leurs fils. Mais les parents qui sacrifient leurs garçons à Dieu, les lui recommandant toujours, et le suppliant sans relâche d'en faire des serviteurs de Jésus- Christ, ont tort de s'inquiéter.
« Tous les soldats deviennent-ils méchants ?
non, car vous avez parmi vous des hommes trèsestimables, très-rangés, qui ont porté les armes, tandis que ceux qui restent dans le pays, sans servir dans l'armée , ne sont pas tous bons et d'une conduite exemplaire. Abandonnez vos fils à la conduite de Dieu, sans réserves, sans condition, et une tranquillité ineffablement douce descendra sur vous. »
Quant au faux témoignage que pourraient prêter quelques-uns, pour affirmer que tel conscrit est affligé de telle ou telle infirmité, Oberlin est inexorable à l'endroit de pareils mensonges... Non-seulement il montre les peines temporelles,
les rigueurs de la loi qui atteignent de semblables méfaits; mais il ne veut point que l'on se révolte contre la volonté divine. « Dieu agissant par les supérieurs , quiconque se charge de la croix que le Seigneur lui impose, en recueillera gloire et bonheur. »
On se rappelle qu'Oberlin était de toute manière partisan de l'état de soldat. Il trouvait dans la discipline militaire le symbole d'une discipline plus élevée ; et dans la soumission volontaire à la règle il voyait un premier échelon vers une soumission plus complète de l'homme tout entier à la volonté divine.
Il blâmait donc de conviction la joie que manifestaient, au moment du tirage au sort, les heureux qui gagnaient , c'est-à-dire qui tiraient un bon numéro. — «Votre joie, leur disait-il, offense, blesse et attriste ceux qui perdent y comme on s'exprime à tort. Vous vous laissez donc aller à un mauvais sentiment, dépourvu de toute charité, en face de ceux qui sont affligés. Vous montrez un cœur barbare, que Dieu châtiera dans l'occasion ; vous vous réjouissez , sans savoir s'il n'eût pas cent fois mieux valu pour vous d'être appelés sous les drapeaux, et de mourir au champ d'honneur. Oh ! que Dieu vous épargne des tribulations
plus amères, et qu'il change vos cœurs cruels en cœurs compatissants ! »
Vers la fin du premier Empire , Oberlin se trouva en rapport avec deux hommes qui exercèrent une influence considérable et heureuse sur son existence; l'un était le préfet du Bas-Rhin, Lezay-Marnésia, l'autre un fabricant de Baie, Daniel Legrand.
Nous avons vu, à deux ou trois reprises déjà, dans cette carrière, d'ailleurs si simple, si calme, d'Oberlin, nous avons vu dans les instants de crise, l'intervention d'un homme ou d'une femme donner un autre cours à son existence et lui apporter soit un secours , soit une direction inespérée. Ainsi , au moment où il allait accepter une position d'aumônier, le pasteur Stuber vint l'enrôler pour une mission incontestablement plus belle, plus féconde et plus conforme aux tendances d'Oberlin , que ne l'eût été la polémique avec des officiers athées, ou la prédication peu fructueuse devant des militaires dissipés. — D'ailleurs, que serait devenu Oberlin au moment du hcenciement du régiment de Royal- Alsace? aurait-il émigré avec le colonel, avec le prince de Deux-Ponts?... Aurait-il usé ses forces dans l'exil , ou , réputé suspect comme ami du gouvernement royal déchu ,
aurait-il été arrêté de prime abord et livré aux tribunaux révolutionnaires , comme Frédéric de Dietrich?... Toutes ces suppositions sont permises. D'après mon faible jugement, Stuber a été, indirectement, le sauveur de Frédéric Oberlin,et, très-directement, le bienfaiteur du Ban-de-la- Roche, en amenant dans ce canton le jeune missionnaire, réformateur des mœurs et civilisateur du pays.
Puis , lorsque Oberlin , relégué au fond de ces montagnes, commence à sentir que l'isolement insolite pèse sur lui, la Providence lui amène une compagne, qui se dévoue au même but et épouse, avec l'homme, le missionnaire intrépide et inspiré.
Quand cette compagne, fatiguée, descend dans la tombe, il trouve une aide, inférieure de naissance, mais par son âme chrétienne au niveau de toutes les entreprises tentées par lui, au niveau de toutes ses institutions, de toutes ses réformes scolaires et sociales.
Lorsque l'occupation agricole commence à être insuffisante, lorsque la terre bornée du Ban-dela-Roche ne peut plus nourrir le nonibre triplé de ses habitants, l'industrie cotonnière introduite, grâce à l'appui d'Oberlin, par un fabricant de Sainte -Marie -aux -Mines , ouvre une nouvelle
source de vie et de prospérité pour ces pauvres villageois.
Puis, lorsque de mauvaises journées se lèvent sur la France, lorsque les citoyens les plus honorables de Strasbourg et de l'Alsace languissent dans les prisons ou fuient leur pays natal, le Bande-la-Roche, intact grâce à la protection d'Oberlin, qui le couvre de son influence tutélaire, offre jusqu'au dernier moment un asile aux proscrits.
Et lorsque Oberlin lui-même succombe sous la terrible dictature qui pèse sur la France , lorsqu'il touche au seuil des cachots , la journée de thermidor brise ses fers.
Maintenant nous touchons à la grande catastrophe qui va renverser le trône du moderne César. Nous sommes en 1813. Oberlin a traversé avec les siens la crise des subsistances de 1812, il a revu son fils qui est rentré en France avant la grande guerre â\\ Nord.
Oberiin compte déjà 73 ans; mais il est toujours vert, actif et zélé, comme aux jours de son début dans la carrière ecclésiastique; les soucis augmentent avec le chiffre de ses paroissiens, car il les a étudiés un à un ; il se multiplie ; il suffit à toutes les affaires. Nous le connaissons agronome, ingénieur civil, médecin, chirurgien, instituteur,
économiste, artisan, industriel, constructeur; nous allons le voir jurisconsulte.
Depuis de longues années, près d'un siècle, les habitants du Ban-de-la-Roche étaient en litige avec les divers seigneurs qui s'étaient succédé dans la possession de cette pauvre contrée. De vastes forêts constituaient à peu près les uniques revenus seigneuriaux ; les droits d'usage et de parcours dans ces bois étaient contestés aux paysans usagers par les propriétaires féodaux. C'était, pour les uns et pour les autres, une question vitale. Les anciens règlements sur ces droits forestiers, et la part qui revenait à chacun étaient confus , obscurs comme la plupart de ces documents destinés à prévenir les procès, mais insuffisants pour les arrêter ou les terminer. La famille de Dietrich avait été bonne, et fermait les yeux sur bien des abus qui s'étaient introduits; mais à moins de renoncer à une partie de sa fortune patrimoniale, elle n avait pu abandonner le tout à l'aventure. Après la Révolution, les forêts avaient passé en d'autres mains ; le long et interminable litige avait survécu à la Terreur, et semblait doué d'une vie indestructible, puisqu'il n'avait point été englouti dans cet abîme commun.
Oberlin , pendant ces dernières années , s'était
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beaucoup occupé des détails de ce procès ; il s'était mis dans la tête d'en finir par une transaction, au profit des deux parties. Encore une fois ce n'était pas chose si simple, si facile, puisque quatre àcinq générations d'hommes s'étaient heurtées contre les barricades que l'intérêt mal entendu, une réglementation difficile à interpréter et une tradition de chicanes mutuelles opposaient aux hommes bien intentionnés et désireux de pacification. Les pauvres communiers entendaient chercher librement les feuilles mortes, ramasser des fagots, envoyer leurs porcs à la glandée; les propriétaires ne voulaient point consentir à détériorer l'humus ou le terroir végétal, à livrer le bois vert avec le bois sec à la discrétion des maraudeurs des communes voisines, qui usaient insolemment du droit réclamé par les habitants des cinq villages. C'étaient des récriminations à n'en pas finir; et les hommes de loi, les hommes d'affaires avaient — involontairement, j'aime à le penser — envenimé la querelle et recouvert le droit primitif sous un tel amas de dossiers poudreux, que l'œil le plus clairvoyant n'y reconnaissait plus rien et que les mieux intentionnés jetaient, comme on dit vulgairement, leur langue aux chiens.
Dans ce labyrinthe de doute et de chicane, Fœil d'Oberhn, dès qu'il crut pouvoir s'occuper de cette interminable procédure, l'œil d'Oberlinvit plus clair que les fins et les érudits; c'est qu'il était dirigé par l'esprit d'amour et de conciliation qu'il portait à toute chose; puis, il fut admirablement secondé en cette circonstance par un homme du monde, par un homme au cœur noble, et qui avait le bras plus long que le pasteur du Ban-de-la-Roche ; je veux parler du préfet du Bas-Rhin, de Lezay-Marnésia*.
Oberlin et Lezay-Marnésia devaient se comprendre; c'étaient des esprits apparentés, quoiqu'ils fussent placés dans des positions sociales bien différentes. Ils avaient l'un et l'autre des tendances communes; l'un et l'autre voulaient le bien public, et chacun, dans sa sphère, cherchait à le i^aliser de son mieux ; l'un et l'autre cherchaient à mettre en pratique les bonnes résolutions, les bonnes pensées qu'il avait conçues et abritées dans son cœur.
Avant d'arriver à la préfecture du Bas-Rhin, le marquis de Lezay-Marnésia, originaire d'une ancienne famille de la Franche-Comté, s'était rallié