‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 4 sur 39 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

le Ban-de-la-Roche. — Ses habitants en 1767.

Le 30 mars 1767, Oberhn était installé dans la cabane presbytérale de Waldbach. Avant de le voir à l'œuvre, nous allons regarder, à vol d'oiseau, le canton qu'il allait habiter, et dont le pasteur Stuber lui avait fait une description peu édifiante, du

moins au point de vue du climat et du comfort que le jeune pasteur devait y trouver.

La vallée de la Bruche, qui, de Strasbourg, conduit au Ban-de-la-Roche, est dominée, à son entrée en plaine, vers le sud, par le colossal château de Guirbaden, et au nord par la coUine de Heiligenberg, où la pioche, en remuant le sol,. touche partout encore à des poteries romaines. A l'ouest, en suivant des yeux le large torrent de la Bruche, les deux pointes du Donon se dressent devant vous à l'horizon; c'est la montagne aux souvenirs celtiques. En suivant toujours les sinuosités pittoresques de la vallée, on arrive à Rothau,, chef-lieu de l'ancienne seigneurie du Ban-de-la- Roche, mais situé encore en dehors de l'étroite enceinte et du vallon reculé, où va s'exercer l'activité d'Oberlin. Jusque-là, quoiqu'on remonte constamment le torrent, l'altitude ne diffère pas considérablement de celle de Strasbourg; mais à Rothau, vous êtes sur l'extrême limite de la cultare riante ; l'âpreté des régions élevées s'annonce déjà par plus d'un signe précurseur.

De Rothau à Fouday, sur une distance de peu de kilomètres, la physionomie du val de Bruche a complètement changé; ce n'est plus une large surface de prairies, entrecoupée de villages et de

vergers, bordée de montagnes aux formes gracieuses; le vallon s'est rétréci; le chemin monte le long de rocs incultes, par des rampes plus ou moins raides; bientôt on touche à une vallée latérale , formée par un torrent (le Waldbach) qui se jette dans la Bruche; par des pentes abruptes, on aboutit au plateau infertile du Champ-du-Feu.

Ce vallon latéral, c'est le vrai Ban-de-la-Roche; il mérite son nom; partout le granit perce une mince couche de terre végétale; on entrevoit facilement qu'un labeur infatigable a seul pu conquérir à la culture les prairies et les champs , qui s'étendent dans les ravins ou qui escaladent les hauteurs.

Pendant six à sept mois de l'année, la neige recouvre en effet de son linceul uniforme ce pauvre pays. Souvent une brume glacée jette un second voile de deuil sur les échancrures du vallon. Sous cette apparente uniformité, et dans ce terrain étroit, l'observateur peut, le thermomètre à la main, constater des variations brusques d'un point à un autre. A mesure que l'on remonte de Fouday, situé à l'issue du vallon latéral , vers les quatre autres communes du Ban-de-la-Roche, surtout vers Belmont, et de là vers les hauteurs du Champdu-Feu, on passe du chmat des villes suisses à

celui de la Pologne. Lorsque, par moments, le vent vient à passer sur ces plateaux, élevés à 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et qu'imprégné d'atomes neigeux, il passe sur les villages du Ban-de-la-Roche, rien ne résiste à son impétuosité; les poumons les plus robustes se crispent a son approche, comme s'il avait traversé les steppes du Nord, et les expressions pittoresques du patois local signalent son action malfaisante.

Après la fonte des neiges, qu'accompagnent quelquefois des désastres , arrivent quatre ou cinq mois de température variable, tantôt de fortes chaleurs, tantôt des pluies torrentielles, et, au milieu de ce chmat excessif, quelques beaux jours clair-semés, lorsque l'odeur du foin parfume ces solitudes, et que les ruisseaux, purs de tout alliage de neige, de glace ou de pluie, unissent leur murmure au chant des oiseaux.

Pendant ces quelques mois fugitifs comme dans le nord de l'Europe, il faut semer et récolter à la hâte, avant qu'un hiver précoce ne vienne détruire de maigres moissons. Ce pays si agreste, si pauvre, si caché au fond des montagnes, qu'on le dirait impénétrable à la marche d'une armée, aurait dû échapper aux ravages de la guerre; il n'en a

rien été; la lutte effroyable du milieu du dix-septième siècle n'épargna point le Ban-de-la-Roche; population, champs et bestiaux disparurent comme dans la presque totalité de la riche vallée du Rhin. Le château de la Roche, démantelé, ne dominait plus que des décombres et des ruines. Au sortir de ces temps maudits, lorsque, après soixante ans de calme, les cinq hameaux de Waldbach, Belmont, Bellefosse, Fouday et Solbach eurent repris un peu de vie, l'iiiver de 1709 vint arrêter cette sève renaissante; la famine replongea dans une misère sans issue cette population encore débile. A la misère s'était jointe l'ignorance, sa compagne fidèle; dans les huttes de ces misérables montagnards le porc habitait côte à côte de son maître, dont il était l'unique ressource. La pomme de terre, récemment importée, avait vite dégénéré dans ces champs perdus au milieu des rocs, sans protection contre les cours d'eau destructeurs , sans engrais , sans les soins d'une intelligente culture. Les habitants affamés, peu délicats dans le choix de leurs mets , allaient cueillir des herbages dans les ravins, ou des pommes et des poires sauvages sur les arbres non greffés. Je ne trace point un tableau de fantaisie; j'en adoucis les sombres couleurs.

Dans la seconde moitié du seizième siècle, le Ban-de-la-Roche avait embrassé la Réforme; un seul pasteur desservait les cinq villages que j'ai nommés tout à l'heure ; un second pasteur résidait à Rothau. Ces positions, on le pense bien, n'étaient guère ambitionnées; les candidats les moins aptes y allaient et à contre-cœur; ils avaient hâte de sortir de cette Sibérie, dès que l'occasion s'en présentait.

En 1750 cependant, un homme de cœur, le pasteur Stuber, était venu s'installer à Waldbach; le premier, il avait tenté d'améliorer l'état moral, intellectuel et physique de ses pauvres paroissiens. Il devint le digne précurseur d'Oberlin. Il introduisit un peu d'ordre dans les écoles, ou plutôt il les fonda. Par un dévouement, auquel ses prédécesseurs n'avaient pas habitué ces malheureuses femilles, Stuber gagna la confiance de quelquesunes de ses ouailles; à quelques-unes, il parvint à inspirer l'idée, le désir d'améliorer leur sort, en arrachant à la terre un peu plus de nourriture, et eu donnant à leur esprit un peu plus d'aliment. Mais il usait ses forces à ce travail de Sisyphe, et lorsqu'il sentit que, décidément, il n'y suffisait plus, il accepta une vocation à Strasbourg, après avoir choisi un remplaçant, qui allait, en fait d'ab-

-dénégation, le laisser lui-même bien loin en arrière. L'action qu'exerça Oberlin sur son district pastoral fut tellement hors ligne, qu'elle défie toute comparaison; par son exemple, il a électrisé au loin des âmes, et fait porter des fruits bien au delà de l'étroit rayon de sa patrie locale. Le nom d'Oberlin a passé l'Océan, et, ce qui est rare, cet homme, ce chrétien modeste, qui fuyait le bruit et l'éclat, qui s'était caché dans un vallon inconnu, uniquement pour faire une chose agréable à Dieu, cet homme conquit, sans le vouloir, une renommée mondaine, une gloire que beaucoup d'ambitieux lui auraient enviée.

Je m'arrête; je ne veux point devancer les événements; il faut laisser parler les faits, à mesure qu ils se présenteront à nous dans le cours de cette bienfaisante carrière.

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