‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 32 sur 39 · CHAPITRE XXVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVn

Les aides d'Oberlin. — Sophie Beniard.

J'ai hâte d'arriver à un temps d'arrêt dans le récit des douleurs qui affligèrent Oberlin pendant quatre années, à partir de 1813. Le soir de son long pèlerinage terrestre devait une fois encore être illuminé par un splendide coucher de soleil, dont les reflets allaient se prolonger sur la nuit hivernale, qui précède, pour les plus favorisés,

la nuit dernière, après laquelle il n'y a ici-bas plus d'aurore.

Nous avons vu que, dans Taccomplissement des œuvres de charité, Oberlin avait trouvé des aides intelligents, dévoués à la vie et à la mort, dans la personne de Daniel Legrand et de Louise Scheppler. D'autres femmes pieuses et animées d'un esprit pareil à celui de leur maître et modèle s'étaient jointes à Louise Scheppler depuis une dizaine d'années. Je ne nommerai que Catherine Scheidecker, Catherine Bang et Sophie Bernard; ces sœurs de charité ont laissé à leurs familles des souvenirs qui équivalent à des brevets de noblesse. Sophie Bernard, surtout, était une de ces femmes que dans le monde on exalterait, qile l'on décorerait de l'épithète de femme adorable. Au Ban-de-la-Roche, ce n'était qu'une fille exemplaire , se distinguant par son dévouement chrétien dans un canton où des centaines de paroissiens marchaient sur les traces d'Oberlin et réalisaient simplement, sans prétendre attirer les regards du dehors, les vertus des premiers siècles du christianisme.

Sophie Bernard avait adopté des orphelins qui restaient sans ressources: elle les avait recueillis, pris dans leur chaumière où ils gisaient abandon-

nés; elle avait par le travail de ses mains pourvu aux besoins de ces êtres, sans recourir au père de la vallée, car elle savait qu'il était mis à réquisition par de plus nécessiteux qu'elle-même. Demandée en mariage — elle était jeune et belle par un homme qui jouissait de quelque aisance, elle avait refusé, sans alléguer de motif plausible pour colorer ce refus. Le prétendant ne se laissait point rebuter, et revint plusieurs fois, nullement humilié de cette froideur apparente de Sophie Bernard; la sagesse et la charité de cette fille étaient si bien élablies, qu'un paysan probe et laborieux devait s'obstiner à conquérir, pour sa demeure, un pareil trésor. Sophie Bernard se retrancha dans un mutisme complet, espérant fatiguer le jeune homme, tout en professant pour lui une aflfectueuse estime. A la fin le pasteur, mis au courant de ces pourparlers matrimoniaux, qui faisaient quelque bruit dans le pays , le pasteur, dis-je, entreprit l'examen de conscience de Sophie, qui finit par avouer sous le sceau du secret qu'elle se considérait comme préposée par Dieu au petit orphelinat qu'elle avait fondé et qu'elle ne consentirait jamais à abandonner cette œuvre pour devenir une mère de famille égoïste. On devine l'issue de cette négociation. Oberlin,

n cette circonstance, ne garda point le secret du onfessionnal, et le prétendant emmena la fiancée vec la demi -douzaine d'enfants adoptifs qu'elle întretenait du travail de ses mains. Les deux àmilles n'en firent qu'une.

En lisant des traits de cette nature, en écoutant le récit de faits pareils, qui se passent à notre porte, sous la vivifiante influence de l'Évangile, on se croirait transporté dans les jours qui suivirent immédiatement la mort du Christ, lorsque les premiers fidèles n'avaient qu'une bourse et qu'une table commune, et que les rêves des utopistes, nos contemporains, qui prétendent imposer, par la loi, des systèmes abstraits, étaient une réalité, produite par des cœurs libres, émus et régénérés.

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