CHAPITRE XXIX
Dernières années d'Oberlin. — Sa démonologie.
Plus Oberlin approchait du moment suprême, et plus il essayait de se familiariser avec l'idée de la mort. C'était pour lui un pont jeté sur l'abîme qui nous sépare en cette vie d'un monde meilleur; et ce pont, ce passage, il brûlait d'y arriver. Sa vive imagination, contenue par les devoirs qu'il avait à remplir chaque jour, devançait pourtant, de temps à autre, le moment même où il laisse-
rait derrière lui la dépouille de son corps ; il errait dans les demeures futures; il les voyait; il les touchait, pour ainsi dire, de ses mains.
Si, dans sa conversation avec le pasteur Stuber, il s'était écrié : Non, je ne suis pas un visionnaire! cette exclamation, cette assertion pouvait être vraie à cette époque de sa jeunesse ;. mais depuis lors, il ne s'était peut-être pas contenu dans les justes bornes de ce qu'il est donné à Thomme de savoir; il aimait à construire, à se figurera l'avance ces incommensurables compartiments, où les âmes des trépassés allaient entrer. Sans aucun doute, il fut un peu poussé dans cette voie par un ami , par Jung-Stilling, qui avait fait des études de médecine à Strasbourg vers 4770, et s'était mis en rapport avec le pasteur de Waldbach, alors, à peine, au début de sa féconde carrière.
Jung-Stilling était, dans toute la force du terme, un pieux visionnaire. Il avait toutes les qualités, mais aussi toutes les faiblesses et les aberrations d'une piété exaltée, d'une exubérante imagination, qui franchit d'un bond hardi toutes les barrières élevées par la volonté de Dieu lui-même entre cette terre et le séjour des âmes dépouillées de leur corps, ou revêtues, selon saint Paul, d'un corps transfiguré. Aucun obstacle n'arrêtait Jung-
Stilling dans ses pérégrinations à travers les champs Élysées, ou le monde des esprits, tel qu'il se le figurait. J'ai tout lieu de croire qu'il y avait, chez Oberlin, un peu de contagion prise dans les rapports avec cet homme, d'ailleurs si respectable et si respecté par les plus distingués et les plus illustres de ses contemporains.
Rien, au surplus, de plus inoffensif que ces fictions de l'autre monde, telles que Stilling et Oberlin les concevaient. Leur carrière active non-seulement n'en fut ni entravée, ni troublée; loin de là, dans ces pressentiments ou dans ces prévisions, l'un et l'autre trouvaient peut-être une diversion nécessaire aux tourments inévitables de chaque jour. C'était la part faite à ce besoin inextinguible de bonheur, qui dévore le cœur de l'homme et que les mondains calment, satisfont ou trompent dans des distractions plus ou moins permises. Trop austères, trop esclaves de leurs devoirs, trop puritains pour chercher ces distractions dans un plaisir qui, de loin ou de près, pût paraître sensuel, Jung-Stilling et Oberlin escomptaient l'avenir immatériel, et devançaient le moment où ils recevraient des mains de leur juge et de leur père un quartier assigné dans les régions du ciel.
Je ne prétends pas justifier au complet cette
tendance d'Oberlin ; je ne suis amateur ni de la démonologie , ni des voyages anticipés dans les régions invisibles à l'œil nu. Je n'ai pas pu réprimer un sourire, en voyant ces tableaux delà géographie d'outre-tombe, dressés et coloriés, par le pasteur de Waldbach, à son usage personnel, et peut-être pour quelques paroissiens, plus rapprochés de sa personne que la totalité des habitants du Ban-de-la-Roche. — Cependant, qui sait si nous, qui sourions, si nous n'aurons pas tort un jour; qui sait si ces organisations délicates n'ont pas un sens de plus que nous et ne devinent pas d'assez près ce que nous ne parvenons pas même à entrevoir?... Avant de traiter comme une ridicule et absurde folie ces visions, il faudrait avoir traversé les mêmes phases de développement que ces hommes extraordinaires, dont les œuvres nous étonnent. Les fruits que ces arbres vigoureux ont portés, sont de nature à nous faire croire que leurs racines plongeaient à de grandes profondeurs et tiraient leur nourriture d'un sous-sol très-favorable et nutritif. Essayons, avec notre saine, froide et impitoyable raison, de faire des œuvres qui approchent des leurs; puis nous aurons conquis le droit de nous moquer de leurs croyances.