CHAPITRE XXX
Dernières années d'Oberlin. — Son che?al. — Les importuns.
Celte généreuse existence tirait à sa fin, les infirmités de l'octogénaire commençaient à peser sur Oberlin, et à entraver son activité ; il demandait à être réuni à son Sauveur.
Déjà trois à quatre ans avant sa mort , Oberlin déclinait; il s'affaissait sur lui-même , quoiqu'il persistât toujours à remplir ses fonctions pastorales avec la même scrupuleuse exactitude qu'il avait apportée à leur exercice dans la période ascendante de sa vie.
Ce fut pendant l'été de 4823, que l'un de ses jeunes amis strasbourgeois, frappant un dimanche soir à la porte du presbytère, fut reçu par Louise Scheppler, qui lui dit: «Notre bon père est trèsfatigué; il a dissimulé son accablement pendant le service divin. Je ne pense pas qu'il puisse vous recevoir. Vous êtes pour quelque temps à Rothau, n'est-ce pas?... vous feriez bien de revenir demain.
— Je ne fais que passer au Ban-de-la-Roche, bientôt je partirai pour Paris; peut-être ne rêver-
rai-jé de longtemps notre cher pasteur; peut-èlre jamais. Permettez - moi de monter chez lui; je verrai bien si je suis à charge ou non; je ne ferai au besoin qu'échanger deux mots , et demanderai sa bénédiction. y>
Louise céda, mais avec une visible répugnance. Le jeune homme entra dans le sanctuaire bien connu, et vit le pasteur accoudé sur sa table de travail, sa tête blanche dans ses deux mains, dans l'attitude d'un homme livré à une involontaire somnolence.
Le pauvre intrus, tout troublé et tout confus, s'assit dans un coin , espérant qu'Oberlin se réveillerait et lui dirait au moins "quelques mots de douce bienvenue. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent , Oberlin demeurait toujours dans le même état d'affaissement et d'immobilité. A deux ou trois reprises, il releva sa tête, comme par un effort machinal; il avait l'air de lutter avec luimême et d'imposer à son corps rebelle l'obéissance que l'esclave doit à son maître ; mais la fatigue était plus forte que cette âme de feu. Quelques soupirs inarticulés sortaient de la poitrine oppressée d' Oberlin , et sa tête retombait dans son attitude première, sans que ses yeux, noyés dans le vide , eussent aperçu son jeune ami discrète-
ment et silencieusement retenu sur le siège de bois qu'il avait choisi en entrant.
Le voyageur vit bien qu'il n'avait qu'à se retirer. C'est ce qu'il fit, le cœur serré. Il se disait qu'il avait •assisté à une abdication. Pour qu'Oberlin fût réduit, de jour, à cette inactivité, les sources de la vie devaient commencer à tarir dans cette forte nature.
Dans ces dernières années, Oberlin se résignait à faire à peu près toutes ses courses pastorales à cheval. De tout temps, il avait été excellent et intrépide cavalier; mais ce qu'il ne se permettait autrefois que poiu* des courses très-éloignées, ou dans des circonstances urgentes , par exemple lorsqu'il courait, bride abattue, à Strasbourg, chercher des secours ou des subventions, maintenant il le faisait de nécessité.
Le maire de Waldbach entretenait un cheval , à l'usage du chef spirituel de la paroisse. Une selle particulière, un peu moins primitive et plus confortable que la selle du laboureur, était posée sur le dos de la modeste mais fidèle monture , lorsqu'elle devait transporter le pasteur de Waldbach, soit à Fouday, soit à Belmont.
Il est bon de dire que le maire habilaiit au bas de la commune de Waldbach, et que le presbytère
se trouve au haut du village , à l'autre extrémité de cette longue enfilade de maisons ou de cabanes, qui constitue nos communes dans les montagnes.
Le cheval, qui avait pour le vénérable vieillard un attachement particulier, reconnaissait parfaitement à la qualité de la selle la destination de sa journée , et se rendait sans guide et sans un mot de direction dans la cour du presbytère, où il annonçait sa présence par des hennissements de joie. Il suivait Oberlin comme un. chien familier, restant sans une attache quelconque devant l'église et les maisons où le pasteur s'arrêtait , et attendait ainsi le retour de son maître temporaire avec la patience d un enfant docile.
Je ne prétends pas induire de ce fait isolé qu'Oberlin exerçait, comme saint François d'Assise, une influence irrésistible, miraculeuse sur les êtres inférieurs de la création; cependant, d'après le témoignage de plus d'un contemporain du civilisateur du Ban-de-la-Roche, les traitements affectueux de ce dernier à l'endroit des animaux domestiques lui attiraient immédiatement leur obéissance. Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas , dans ces natures privilégiées , une espèce d'effluve magnétique, dont les effets traverseraient même l'obstacle que les organes moins parfaits,
chez les animaux , opposent aux communications de l'âme.
A l'époque où nous sommes parvenus dans ce récit biographique , le pasteur de Waldbach subissait depuis une dizaine d'années tous les inconvénients, toutes les tracasseries, toutes les incommodités qui accompagnent une célébrité croissante. Les îles Britanniques surtout lui envoyaient fréquemment des admirateurs dont il aurait pu se passer. — Pour un « Owen , ^ ou pour un membre de la grande Société biblique, dont la présence devait avoir pour lui un charme sympathique, dix importuns venaient envahir le presbytère; et l'honneur de recevoir à sa table frugale une famille appartenant à la pairie, ne compensait pas pour Oberlin la perte matérielle de son temps et de ses forces, dont il devait user désormais avec les plus grands ménagements.
Je ne suis pas éloigné de penser que pour échapper à ces inévitables importunités , et ne point se prodiguer, il avait imaginé des formules d'entretien et des colifichets ou des joujoux qui satisfaisaient les badauds de haut parage, sans enlever à ce curateur d'âmes une partie de sa vitalité et de ses inspirations intimes.
Ce connaisseur d'hommes , qui depuis bientôt
soixante-dix ans pratiquait la science de Tâme, devait percer bien vite à jour une admiration conventionnelle; peu lui importait que les formules de dévouement fussent enveloppées de citations bibliques et de professions de foi! Oberlin lisait, avec une pénétration désespérante pour les sots, au fond des cœurs et des esprits; sans aucun doute il avait des mesures différentes pour les capacités et les dispositions diverses qu'on apportait aux entretiens dans le presbytère de Waldbach. Il ne blessait personne; il ne faisait point comme fillustre Gœthe, qui, dans les dernières années de sa vie, se retranchait, par anticipation , dans son Olympe païen et dans le temple de l'immortalité. Oberlin était affectueux et bon même pour les hypocrites volontaires ou involontaires , même pour les simples curieux; mais il ne donnait à ces derniers que des miettes à leur usage , et réservait le pain de vie à ses pauvres paroissiens, à sa famille et à ses amis fraternels.