‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 36 sur 39 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

lort et funérailles.

Le 26 mai 4826, Oberlin tomba malade, et s'alita pour ne plus se relever. Sept jours plus

tard , le 2 juin, il expira doucement, entouré de sa famille , de Louise Scheppler , de Daniel Legrand, qui était absent au moment où la maladie s'était déclarée, mais qui était arrivé à temps pour recevoir le dernier serrement de main de son ami.

Depuis plusieurs années, il avait fallu s'attendre à une séparation prochaine. La paroisse, les enfants, les amis du pasteur semblaient préparés à ces éternels adieux; et pourtant, lorsque arriva le moment suprême, ce fut un deuil général comme si la mort avait moissonné un jeune homme à la fleur de Tâge. Dès que la triste nouvelle eut circulé dans les huit communes qui forment les paroisses de Waldbach et de Rothau, les travaux des champs et les travaux industriels furent instantanément arrêtés ; les habitants se rendirent, les uns à l'église la plus voisine pour se recueillir et prier; les autres coururent vers le presbytère de Waldbach, pour entendre les détails sur les derniers moments du père de la vallée.

Ceux qui furent admis dans l'intérieur de la maison du défunt, et qui contemplèrent encore une fois les traits si peu altérés et si calmes du vénérable vieillard, rapportèrent dans leurs familles, en fondant en larmes, ce qu'ils avaient vu. A Strasbourg, on fut informé, par un message

spécial, le soir même du jour où Oberlin avait expiré, de la perte que faisaient l'église protestante d'Alsace et la grande communauté chrétienne.

Dans les nombreuses familles qui avaient été en rapport d'amitié avec celle du pasteur vénéré, l'attendrissement s'empara de tous les membres de la maison ; de toutes ces poitrines oppressées par une seule et même affliction, de toutes sortit un concert d'actions de grâces pour les consolations chrétiennes qu'Oberlin leur avait prodiguées dans les jours de douleur, et pour les espérances qu'il avait réveillées dans leurs âmes.

On a pu remarquer que les chrétiens affermis dans leurs croyances meurent toujours avec une inaltérable sérénité et bénissent Dieu au milieu des souffrances vives qui précèdent quelquefois le moment suprême. Oberlin devait suivre, sous ce rapport aussi , la règle commune. Ses forces trahissaient sa volonté, lorsque, dans les dernières journées, il voulait ou communiquer sa pensée ou commander à ce corps affaibli qui, sa vie durant, avait été le serviteur obéissant de son maître. A certains mouvements de ses lèvres, on devinait que, jusqu'à la dernière heure, il priait pour sa paroisse. Certes, il aimait sa propre famille , mais ses ouailles étaient ses véritables enfants.

Le 5 juin (1826) avait été fixé pour le jour des unérailles. On y accourut de fort loin; je ne parle pas du Ban-de-la-Roche; ici tous les habitants, depuis le plus âgé jusqu'aux enfants de cinq ou six ans, étaient sur pied; mais les villages catholiques du val de Bruche et du département des Vosges envoyèrent plus d'un délégué, plus d'un mandataire pour les représenter auprès du cercueil du bon pasteur; exemple touchant de bonne et cordiale confraternité. . De Strasbourg arrivèrent les amis de la famille, et les hommes qui avaient voué au souvenir d'Oberhn un culte de dévouement et de gratitude. Dès le matin de cette journée solennelle, on vit déboucher par les hauteurs du Champ du feu tous les membres du consistoh^e de Barr et les délégués de cette ville ; ils avaient fait à pied, et en partie de nuit, le trajet de six lieues de montagne , qui les séparaient de Waldbach. Jamais ce modeste village n'avait vu affluence pareille; un prince aurait fait annoncer son passage par ce vallon, qu'il n'aurait point eu un cortège aussi nombreux. C'était aussi un chef qu'on venait saluer pour la dernière fois : le chef des croyants dans ce pourtour des Vosges. Certes, le parfum aromatique qu'exhalent les magnifiques sapinières de ces hautes montagnes n'est pas plus

pénétrant et n'apporte pas plus de santé au corps, que le parfum de la pieuse renommée d'Oberlin n'apportait de force aux âmes avides de consolation. Vivant, il avait relevé, réconforté les âmes; mais son souvenir allait choisir sa demeure dans le presbytère de Waldbach, sous le saule pleureur du cimetière de Fouday, et exercer encore une action intense et bienfaisante. Ce n'est point une superstitieuse croyance qui attache à la pierre sépulcrale sous laquelle repose un homme de bien ou un grand homme, ce je ne sais quoi de pénétrant qui tient à l'âme de celui qui n'est plus.

L'immense cortège funèbre se mit en marche, vers deux heures, au tintement des cloches de toute la vallée. Le corps d'Oberlin reposait dans un cercueil à couverture vitrée , pour laisser à toute cette population le temps de fixer dans sa mémoire et dans son cœur ces traits du Juste dotmant paisiblement du dernier sommeil.

L'étoile des braves, la croix d'honneur brillait sur le cercueil ; Oberlin, sept ans avant de mourir (en i819), avait été décoré sur la demande officielle du préfet des Vosges. Cette intervention fut comprise et accueiUie par le ministre de l'intérieur; le gouvernement de la Restauration fit un acte de justice qui Tlionorait, en attachant le signe

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de r honneur sur la poitrine de ce vieillard, infatigable ouvrier dans une double carrière.

On traversa l'église de Waldbach, et les porteurs firent une halte, en plaçant le cercueil d'Oberlin entre la chaire et l'autel.

Une émotion électrique traversa l'assistance et se communiqua jusqu'aux derniers rangs de la foule qui stationnait dans le cimetière, dans les environs de la cure et dans les rues du village.

« Le cercueil du père est posé au pied de l'autel. > Ce mot d'ordre passa de bouche en bouche ; et toutes les poitrines entonnèrent une hymne qu'Oberlin avait composée et plus d'une fois entonnée lui-même devant et avec ses ouailles.

Puis cette longue bande d'affligés de tout âge

se déploya comme un long ruban noir à travers la

vallée; la tête du cortège entrait dans l'éghse de

j Fouday, avant que les derniers venus à Waldbach

eussent pu joindre leurs anneaux à cette chaîne

^ de deuil.

. — «Pleurez sur Sion, auraient pu dire les p, mères à leurs enfants; car vous ne verrez plus ^ un maître tel que lui; pleurez, car vous aussi vous •j êtes, à partir de ce jour, des orphelins. Le Seiji gneur aura beau nous dispenser de nouvelles I grâces et nous donner de nouveaux guides que

nous devrons chérir; celui qui fut le soutien de vos pères, et qui aurait été un bâton d'appui pour vous, ne nous sera plus jamais rendu; il est allé recueillir le prix de ses œuvres, inscrites dans le livre de vie ; il est entré dans la Jérusalem céleste, dont il nous a décrit la splendeur. i>

Des discours sentis furent prononcés dans l'église de Fouday et près de la tombe , qui allait recevoir le cercueil. Mais le sentiment de leur insuffisance écrasait les orateurs auprès de la dépouille d'Oberlin. Le saisissement de l'innombrable assistance était la véritable oraison funèbre. Le lendemain de cette perte, de cette vie, de cette mort , tout orateur profane et sacré se fût trouvé impuissant.

Le pasteur , qui était monté en chaire , commença par la lecture d'un écrit, composé par Oberlin, en 1784, peu de temps après la mort de son épouse. Oberlin , depuis lors , et pendant sa longue carrière, avait toujours vécu comme s'il avait dû quitter, le lendemain même, sa cure d'âmes et la terre. On tenait donc en main, on entendait son véritable testament. C'était l'oraison funèbre la plus éloquente.

— «: Puissiez-vous oublier mon nom , y était-il dit, et ne retenir que celui de Jésus-Christ que

je vous ai prêché; Lui est votre pasteur; je n'en étais que le serviteur; Lui est votre maître qui m'a envoyé vers vous, après m'avoir dressé et préparé dès ma jeunesse. Lui est le tout-puissant, le bon, le généreux ; je ne suis qu'un pauvre, misérable et faible mortel. »

Lorsqu'un homme, lorsqu'un chrétien de la trempe d'Oberlin tient ce langage, que dironsnous , nous les tièdes , nous les faibles , nous les ingrats, nous les brebis égarées?... quelle leçon d'humilité donnée du haut de la chaire, où depuis cinquante-neuf ans ce régénérateur des âmes avait fait entendre et appuyé de son exemple les paroles du salut, les paroles de l'Évangile!

Lorsque la dernière pelletée de terre eut caché le vitrage du cercueil, et que la bénédiction sacramentelle: «Allez en paix, » eut été prononcée par le pasteur, l'assemblée s'écoula par les routes et les sentiers; les délégués de l'autre côté des mon- :agnes disparurent dans l'épaisse bordure des forêts; les ombres du soir descendirent sur le vallon ît étendirent leur voile sur une de ces journées l'affliction populaire, qui ne se lèvent que sur es hommes de Dieu.

Heureux ceux à qui il a été donné de voir enore les traits de ce serviteur de l'Évangile, père

du pauvre, censeur de Tégoïsme, interprète el consolateur de toutes les douleurs humaines , véritable législateur de cette vallée qui avait vu ses premiers pas dans la carrière militante et qui offrait à son corps inanimé un dernier champ d'asile.

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