CHAPITRE IV
Les débats d'Oberlin an Ban-de-la-Roche.
Nous connaissons déjà quelques traits de la vie et du caractère du jeune Oberlin; nous savons qu'il plaçait sa véritable force en dehors de ce monde. Il croyait aux choses invisibles. C'était à la fois un homme d'action et un homme qui cher-
chait dans le recueillement solitaire ou dans la contemplation des œuvres de Dieu à s'élever audessus des misères et des souffrances humaines. La prière lui prêtait des ailes; non pas une prière vague, non pas une simple aspiration vers Dieu, comme nous en éprouvons tous dans les moments d'angoisse ou de reconnaissance, mais la prière adressée à Jéhovah, au Dieu de l'ancienne et de la nouvelle alliance; la prière par l'entremise du Christ. Déjà, comme candidat, Oberlin agissait sur lésâmes moins fortes; on s'adressait à lui pour obtenir des prières efficaces. Il était le chêne fort et inébranlable qui prête soutien au lierre noué autour de son tronc pour monter vers le ciel.
En venant s'établir dans la maison rustique et délabrée qui servait de presbytère à Waldbach, Oberlin n'ignorait pas que, malgré les soins donnés pendant ces derniers temps à la pauvre paroisse par son prédécesseur, tout à peu près restait à faire : instruction religieuse et élémentaire à donner aux parents et aux enfants; soulagement des misères matérielles et morales; amélioration ou plutôt création d'une agriculture adaptée aux exigences de ce sol ingrat. Mais par où commencer?... comment avoir prise sur des natures ingrates, brutales, que le pasteur Stuber n'avait que trop bien
caractérisées?... comment et où trouver des ressources pour créer et soutenir des écoles?... comment établir des chemins de village à village, de vallon à vallon? comment endiguer les torrents? assainir les bas-fonds? arracher un peu plus de moissons à ce sol rocailleux? défricher les forêts surabondantes? irriguer les prairies? planter des arbres fruitiers? nettoyer les cabanes, et les étables et les bourbiers des rues ? habiller cette population déguenillée? — Hélas! et pour commencer par l'indispensable, comment procurer un peu plus de nourriture à tant de corps chétifs? comment améliorer une race abâtardie pour la rendre propre à recevoir la nourriture de l'âme?...
Il fallait bien qu'Oberhn trouvât force et appui chez son père invisible, chez le père qui est aux cieux, mais qui révèle sa présence au croyant par des résultats et des secours inattendus. Oberlin répandait matin et soir son âme devant le Seigneur. Avant d'entreprendre une œuvre quelconque , il demandait assistance à son conseiller; il priait; il gagnait des forces pour la journée; il conquérait un sommeil réparateur pour la nuit.
Au moment de son début à Waldbach, fort heureusement la belle saison allait commencer;
Oberlin aimait passionnément les hautes montagnes et les forêts; un lever ou un coucher de soleil splendide était pour lui un spectacle qui réparait ou qui doublait ses forces; en allant d'une cabane i l'autre, pour faire connaissance avec chaque famille de ses paroissiens, il se retrempait dans un air bienfaisant; les miasmes fétides de la pauvreté n'entamaient point sa poitrine robuste; la caresse innocente d'un enfant compensait l'accueil taciturne ou railleur des parents; l'attention que prêtait à sa parole le vieillard décrépit, qui allait quitter la terre, le consolait de l'insolence du jeune père de famille qui refusait d'envoyer ses enfants àFécole; les pleurs qu'une femme, qu'une mère abandonnée versait devant lui , et qu'il séchait par des paroles empruntées aux discours du Sauveur sur la montagne , lui faisaient oublier les injures des esprits pervertis et endurcis dans le mal. De porte en porte, de lucarne à lucarne, il allait, pendant les jours ouvriers, frapper de ses bonnes njains et porter, qu'on voulût ou non l'accepter, ^ nourriture de l'âme et, aux plus nécessiteux , la nourriture du corps.
Mais comment, pauvre lui-même, et recevant du seigneur du Ban-de-la-Roche une solde bien inférieure à celle d'un instituteur de village de
nos jours, comment suffisait-il à ces aumônes? comment, même en se privant, lui, du néces^ saire, parvenait-il à porter dans beaucoup de ces huttes un peu de pain bis, des médicaments pour les malades, des habits ou des vêtements propres pour les enfants à demi sauvages? Il arrivait à Oberlin ce qui s'est toujours vérifié pour les bonnes âmes appliquées aux œuvres de charité: les secours inattendus se présentent dans le moment oppor-^ tun; ou bien, il provoquait lui-même cette assistance. A Strasbourg, il avait laissé et il retrouvait des amis dévoués nombreux. Stuber avait pu lui dire sans flatterie : Vous n'êtes point inconnu. Dès que l'on sut que le jeune Oberlin se dévouait à une œuvre de missionnaire parmi «les naturels des Vosges , » dès qu'il eut, par lettres fréquentes ou en personne, et avec l'éloquence du cœur, dépeint à ses amis de la cité l'horrible dénuement de cette population montagnarde, à douze ou à quinze lieues à peine de Strasbourg, tous ses coreligionnaires s'émurent; on vint à son aide par des dons en nature et en argent; car tous les donateurs étaient assurés que pas une parcelle ne se perdait en route et que chaque miette de pain serait recueillie par les plus nécessiteux. Dès le surlendemain de son installation à W^aldbach, Oberlin
put, sous un rapport au moins, porter témoignage en faveur de la vérité efficace de l'Évangile : Aux petits des oiseaux il donne leur pâture.