‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 6 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Opposition pe rencontre Oberlin.

La prédication et l'enseignement direct que donnait Oberlin s'appuyaient donc sur les œuvres; je me trompe d'expression: tout chez lui, actes et paroles, s'appuyait sur la foi, découlait de la foi; mais les œuvres venaient à l'appui de la parole.

Il semble que cette charité si active dès le début aurait dû lui ouvrir instantanément l'accès de tous les cœurs; il n'en fut rien cependant; les prédictions ou les prévisions de Stuber se réalisèrent d'abord à la lettre. Le petit troupeau de fidèles que lui déjà avait réussi à grouper autour du presbytère resta fidèle à son successeur; quelques âmes déjà ébranlées furent ralliées; mais le gros de la population resta fort indifférent; et puis il y eut des sentinelles perdues du vice qui, de leur côté, formèrent un noyau de sérieuse et véhémente opposition contre le nouvel arrivant, contre cet importun dont les sermons portaient toujours sur la néfcessité du repentir et de la contrition.

«Que nous veut-il, ce cagot! s'écriaient au cabaret les récalcitrants; que nous veut-il avec son prêche! en quoi péchons-nous contre Dieu, lorsque nous prenons une goutte d'eau-de-vie pour nous réchauffer le ventre, ou lorsque nous donnons une petite raclée à nos femmes qui nous ennuient de leurs grogneries?... Que ce prêtre hypocrite nous fasse venir du bon vin du Finkenberg de Mutzig et nous ne boirons plus d'eau-devie; qu'il nous donne de quoi nourrir et vêtir nos femmes et nos enfants, et nous serons rangés comme les citadins ses compatriotes; et nous remercierons, non pas le bon Dieu, qui ne nous donne rien gratis, mais les bons garçons, les bons diables qui nous auront fait faire bombance ! y>

Et lorsque du sein de ces vociférations s'élevait une voix timide disant: <rMais Oberlin fait ce qu'il peut! attendez donc! il commence à peine à faire son métier, et il ne donne pas mal!... — Bah, s'écriaient les meneurs, c'est une goutte d'eau dans la mer! c'est bon pour ne pas nous laisser mourir de faim! ce n'est pas assez pour vivre; c'est trop, puisqu'il ne s'agit que d'en finir avec cette piètre existence!»

Et les plus vicieux criaient plus fort: a: Au diable

la pénitence! de quoi aurions-nous à nous repentir? nous sommes de pauvres bûcherons, et nous ne tuons, nous ne volons personne! nous voudrions bien savoir ce qu'il peut nous reprocher, ce moine fanatique ! Avez-vous remarqué comme ses yeux s'illuminent et flamboient en chaire? et comme sa voix tremble, et comme les larmes coulent le long de ses joues, le pleurnicheur! tout cela pour émouvoir nos femmes et nos filles; pour les faire tourner contre nous! Et lorsqu'il nous parle des tortures et des flammes de l'enfer et des joies du paradis ! y a-t-il été , lui ? que viént-il nous conter du séjour des Élus et du chant des archanges?... les a-t-il entendus? c'est à dormir debout!

— Eh! non, ce n'est pas à dormir debout, tonnait ime voix de basse; non, il ne faut point s'endormir à ces sottes paroles; il faut lui donner une leçon dont il se souvienne! Je vous dis, camarades, que si nous le laissons faire et continuer de la sorte, il nous ennuiera tous les dimanches, et nous n'aurons plus de paix au logis. Une petite admonestation, donnée le soir, lorsqu'il rentre de ses flâneries dans les bois, le paresseux; une petite application de coups de bâton sur les reins , sans entamer les os, cela fera son affaire et la

nôtre; il changera de ton et de note: il prêchera, s'il veut, sur les plaisirs des bienheureux et des élus; mais il ne s'amusera plus à prêcher contre nos plaisirs, à nous; et nous trouverons le silence et la soumission dans nos ménages, d

Ces mauvaises paroles et ces menaces arrivèrent jusqu'aux oreilles du jeune pasteur; car il avait pourtant quelques partisans timides, même au sein de ces conciliabules de cabaret Son parti fut bientôt pris : il n'avait pas besoin de recourir à son conseiller céleste ; sa prudence consommée et la bonté native de son cœur devaient lui dicter sa ligne de conduite. Le premier dimanche qui suivit la réunion tumultueuse, dont on l'avait averti, il fit un sermon sur le pardon des injures et sur la protection de Dieu qui couvre les siens comme d un bouclier. Et en parlant ainsi, il fixait de ses yeux à la fois doux, compatissants ^t fermes les hommes qui avaient proféré ces menaces contre lui ; car il les reconnaissait au milieu •de ses paroissiens étonnés, qui comprenaient bien <ju'il y avait dans les paroles émues du pasteur «quelque allusion, quelque application directe, mais qui ne savaient cependant pas à qui elles s'adressaient.

Le soir de ce même jour, Oberlin alla, de son

propre gré, au-devant des blessures et des coups que ses adversaires comptaient lui porter. Sachant très-bien dans quelle localité il les trouverait réunis, il s'achemina, calme et sans même tenir dans sa main sa canne inoffensive, il s'achemina vers la maison qui donnait asile à ces hommes turbulents, et il entra dans la chambre, se découvrit devant eux et leur dit: «Mes amis, je sais ce que vous voulez faire de moi ; j'ai pensé qu'il valait mieux me livrer à votre courroux, que je sais ne pas avoir mérité, plutôt que de vous laisser dresser un guet-apens contre votre pasteur, au tournant d'un chemin, de nuit, où les coups portés peuvent frapper, par inadvertance, la tête du pauvre promeneur. Me voici, faites de moi coiïime vous l'entendrez...»

La confusion des assistants fut grande; car la niajorité n'était pas méchante ; ce n'était que l'irritation des cœurs naturels, non convertis, qui 3vait parlé par leur bouche et qui avait momentanément obscurci leur intelligence et perverti leur volonté. L'aspect de cet homme de Dieu, si paisible, le rayonnement de cette angélique figure où l'énergie virile était tempérée par une grâce toute féminine, l'influence merveilleuse d'une nature aimante qui apporte la bénédiction là où elle

aurait le droit, peut-être le devoir de faire entendre la menace et de montrer la loi armée contre le coupable; cette vue, cette influence agirent si bien et si fort sur ces paroissiens un moment rebelles, qu'ils furent sur le point de tomber aux pieds d'Oberlin et, en s'a vouant coupables, d'implorer son pardon. Ils lui firent cortège et le ramenèrent à la porte du presbytère. Quelques-uns pleurèrent en silence, mais ils cachèrent leurs larmes ; ils craignaient la raillerie de leurs camarades. Mais de coups ou de blessures , il n'en fut plus question.

Oberlin, contrairement à ses habitudes, n'avait point imploré le secours du Très-Haut avant de tenter cette expédition nocturne ; il tomba maintenant à genoux et remercia Dieu de sa protection invisible. Puis il entonna un chant de grâces; c'était son concert du soir le dimanche. En ouvrant les volets de sa petite chambre d'études, il vit les reflets de l'astre de la nuit sur le jardin du presbytère, sur le village et sur le fond des montagnes. Oberlin n'était nullement porté à la sentimentalité vulgaire qui a tant abusé de ces effets de l'atmosphère du jour et de la nuit. Les réminiscences des poètes païens, le souvenir de Diane chasseresse et de l'astre qui lui est consacré

n'avaient aucune prise sur son imagination, ni sur l'expression de ses pensées. Mais le calme profond qui régnait en ce moment dans cette campagne et cette lumière si doucement tempérée, qui semblait filtrer à travers les arbres du verger, lui rappelaient les tièdes nuits au jardin du cloître Saint- Guillaume, et le tout était si bien en harmonie avec la disposition de son âme satisfaite de sa journée , qu'il répéta une fois de plus à haute voix: «Mon Dieu, je te remercie de m'avoir amené dans ces beaux lieux qui sont si pleins de toi ! Ah ! fais que je continue à y vivre et agir selon ton esprit, et daigne me recevoir un jour dans ces demeures éthérées, que je vois briller, dans l'infini, au-dessus de ma tête.»

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