CHAPITRE VI
L'éteniité des peines.
Dans les commencements de son séjour au Bande-la-Roche, ces luttes contre le mauvais vouloir étaient au surplus journalières. Pour une difficulté vaincue, il en surgissait une ou deux autres; pour un adversaire écarté, il se présentait de suite un remplaçant. Oberlin, à un point de vue purement humain, ressemblait à un maître
d'escrime qui, dans une salle d'armes, est obligé de tenir tête à tous les assaillants, et lorsqu'il a mis hors de combat un rival d'influence, est tenu de se mettre en garde contre un débutant qui veut entrer en lice à son tour.
Oberlin avait un jour prêché sur l'éternité des peines; ce dogme ne convenait pas le moins du monde à une partie de son auditoire.
Les habitudes du cabaret étaient invétérées, et Oberlin s'efforçait en vain pendant les premiers temps, si rudes et si mauvais pour lui, d'enrayer le mal. On lui opposait une résistance ou d'inertie ou de récriminations.
Dans un de ces conciliabules du soir, le sermon sur les peines éternelles de Tenfer fut soumis à une violente critique. L'un des meneurs, monté sur une table, se mit à parodier le sermon: «Je suis un meilleur prédicant, dit-il, que M. le pasteur; vous allez, mes chers camarades et auditeurs, en juger vous-mêmes: Nous aimons le vin et l'eau-de-vie; c'est vrai. Il fait bien froid dans notre chien de pays ; il faut bien nous réchauffer le corps. Et vous croyez que, pour cette faiblesse, le bon Dieu nous laisserait griller éternellement dans les flammes de Satan? Chansons que tout cela !... Supposez que l'un de vos garçons vienne
vous dire, ou que l'un des miens vienne me dire: «Père, j ai commis le péché d'ivresse; je suis, j'en conviens, un grand pécheur; j'ai bu tout mon soûl, jusqu'à tomber dans le ruisseau...» Que lui répondrais-je?... Que répondriez-vous à vos drôles ?... «Mon fils, tu as eu tort; il faut tout foire avec modération; il ne faut point t'enivrer jusqu'à rouler dans le ruisseau. Je t'impose pour pénitence de ne boire ni vin ni eau-de-vie pendant trois mois, pendant neuf mois, pendant un an.» — C'est bon, leur en dirions-nous davantage?... ^eur dirions-nous: «Vous êtes de mauvais gueux ^ ^^corrigibles; je vous défends à tout jamais de goûter du vin et de l'eau-de-vie, dussiez-vous geler ^e froid et grelotter toute votre vie durant .b Leur dirions-nous: «Vous méritez d'être fouettés jus- ^^'au sang, aujourd'hui et demain et jusqu'à la Consommation de votre sang et de votre vie?...> Parbleu, non! — pourquoi parlons -nous du bon ^Dieu?... parce qu'il est le Dieu des bonnes gens, ^t qu'il ne veut pas notre perdition à tout jamais!» Les applaudissements ne manquèrent pas au prédicant improvisé; il recueillit l'assentiment de toute la réunion.
Lorsque Oberlin eut appris l'effet produit par son sermon, il fut tout attristé de voir que les ré-
sultats allaient à rencontre «du but qu'il avait espéré atteindre. En remontant en chaire, le dimanche suivant, il dit à son auditoire : «Mes amis, l'ai appris avec une extrême peine que plusieurs d'entre vous ne peuvent se familiariser avec l'idée des peines éternelles! Ils pensent que Dieu est trop bon pour condamner ainsi sans appel nos vices et nos péchés. Je comprends parfaitement qu'il vous répugne de renoncer à de mauvaises habitudes, en vue d'un châtiment futur, qu'il vous convienne mieux de continuer à vous enivrer, quittes à expier temporairement, dans un autre monde, le plaisir que vous vous serez donné dans celui-ci.
«Libre à vous de raisonner ainsi et de vous réveiller trop tard de votre somnolence et de votre paresse actuelles. Je vous ai plus d'une fois indi- ^qué le moyen de lutter contre le vice et de vous en défaire en appelant à votre aide Celui qui nous sauvjB lorsque nous le lui demandons. Vous n'entendez pas de cette oreille; la prière vous répugne comme une fatigue; je ne puis discuter avec votre mauvais vouloir. Mais ce que je puis, c'est d'entrer dans votre raisonnement même et de vous battre avec vos propres armes.
«Vous convenez, mes bons amis, que l'habitude
de la boisson n'est pas précisément une vertu et qu'elle est punissable; mais vous vous refusez d'admettre qu'elle soit punissable à toute éternité. Eh bien, je suppose avec vous que Dieu se laisse fléchir par les prières des survivants et par votre repentir sincère ; je suppose que vous ne demeuriez point dans les flammes éternelles. Croyezwus donc que les flammes, même de courte durée, soient agréables?... Je veux parler des flammes que subira dans un autre monde notre corps transfiguré, celui dont parle l'apôtre saint Paul, et qui ne sera pas celui de notre terre, mais îui sera bien aussi une enveloppe de notre âme ^nimortelle.
«Essayez donc — je ne puis vous parler que
Par voie de comparaison — essayez de faire subir
^ votre chétif corps d'ici-bas, seulement pendant
^e heure, le supplice du feu. Mettez, pendant
^n quart d'heure, le petit doigt de votre main
%aiiche au-dessus d'un petit feu; voyons, pendant
^^pielques minutes seulement, mettez votre petit
cîoigt ou votre pouce au-dessus de la mèche allu-
tuée de votre lampe, et vous m'en donnerez des
nouvelles. Ainsi des supplices, même passagers,
dans un autre monde. »
C'est par des raisonnements de cette nature ,
appropriés à la portée d'esprit de ses auditeurs, qu'Oberlin cherchait à lutter contre le vice, à déraciner une à une les mauvaises herbes qu'il rencontrait sur sa route. Les résultats n'étaient pas visibles à l'œil nu, du jour au lendemain; mais Dieu bénissait ses efforts; et comme la goutte d'eau permanente use la pierre et finit par y pénétrer et la dissoudre, Oberlin pénétrait dans ces cœurs de roche par sa vertueuse obstination; et ces caractères de fer se pliaient peu à peu sous le marteau que ce forgeron des âmes maniait du matin au soir, sans se décourager par la résistance que lui opposait le dur métal.