‹ Oberlin, pasteur du Ban-de-la-RocheChapitre 8 sur 39 · CHAPITRE vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE vn

lariage d' Oberlin.

Une année, quinze mois de noviciat s'étaient écoulés; Oberlin commençait à se familiariser avec sa position ; il avait passé un premier hiver dans cette demeure insuffisamment abritée contre la rigueur de la saison; mais sa santé, loin d'être altérée par les inévitables fatigues d'un ministère pareil, s'était fortifiée; il était endurci, cuirassé contre les variations atmosphériques ; il n'éprouvait plus rien de ces malaises passagers auxquels

il avait été parfois sujet dans l'air marécageux de sa ville natale. Il avait commencé par faire quelques embellissements dans le petit jardin attenant à la cure ; il y avait établi une gloriette rustique pour y passer les rares soirées, où, pendant la chaude saison, Fair étouffé des petites chambres de la maison était insupportable; il tentait, dans ce petit coin de terre abrité, les premiers et timi- . des essais d'acclimatation pour les arbres fruitiers de la plaine. Les devoirs que lui imposait son nouvel emploi, étaient si nombreux, qu'à là 1 rigueur il ne pouvait s'apercevoir de la vie solidaire qu'il menait. Et cependant, il y avait des ' 'ïîoments où il sentait son isolement absolu, au 'ïiilieu d'une population avec laquelle il n'y avait point d'échange d'idées possible; lui, devait tout donner et ne rien recevoir. De loin en loin, il lui ^ïtivait bien une visite de quelque membre de sa *^inille ou de quelque confrère ; mais lorsque ces Journées fugitives étaient passées, il ne retombait ^îue plus avant dans le vide; et dans ces moments, il s'apercevait de l'absolue vérité d'un \ Verset de la Bible : Il n'est pas bon que l'homme I soit seul !

Mais, comment dans cette solitude arriver à faire le choix d'une compagne chrétienne, pour

la vie, et pour quelle vie? pour une existence toute de renoncement, de privations de tout genre pour une carrière, à deux il est vrai, mais hérissée de difficultés sans fin ; sans secours dans les moments de grave maladie ; dans les épreuves de famille, dans les éventualités imprévues, contre lesquelles il est possible de lutter dans les centrer civilisés, mais qui rendent l'existence doublemenl difficile, lorsque parents, amis et aides intelligents se trouvent à une forte journée de distance Comment engager une jeune femme, habituée i l'entourage d'une ville considérable, à venir s'enterrer au milieu de ces rustres, dont la plupart s'expliquaient à peine en français, et qu'il fallait lentement gagner à la civilisation et à la vie chrétienne? comment assumer la responsabiUté d'une seconde existence, qu'il s'agirait de défendre contre les rigueurs de l'atmosphère hivernale, dans une pauvre maison, lorsqu'à deux pas de la cure, auprès de l'église du village, une pierre sépulcrale marquait la place où le pasteur Stubei avait, au moment de partir, enseveli son épouse, enlevée par ce rude climat?... Dans cette perplexité, Oberlin renonçait à faire un choix ou un€ tentative (|uelconque ; il s'en remettait à la volonté de Dieu , qui se manifesterait sans doute à lui par

un signe visible, pour le faire sortir en temps opportun de son isolement actuel.

Sur ces entrefaites, et dans le courant de Tété de 1768, une sœur d'Oberlin vint le voir, amenant avec elle une jeune cousine, Salomé Witter, une orpheline, fille d'un professeur de l'Université de Strasbourg. Le pasteur de Waldbach avait connu cette parente, mais sans éprouver pour elle autre chose qu'un attachement banal; encore la voyait-il avec des yeux peu prévenus en sa faveur ; il lui trouvait des goûts mondains, des besoins de luxe — hélas! le luxe d'alors serait la pauvreté aujourd'hui ! — et ce luxe , il le condamnait, car nous savons comme il avait réduit au plus strict nécessaire ses habitudes personnelles. D'une franchise peu agréable par ïnoments , vis-à-vis de natures délicates , qui nadmettent la vérité qu'enveloppée d'un triple voile, Oberlin avait dû froisser plus d'une fois sa cousine ; il avait dû lui apparaître sous les traits d'un mentor très-morose, dont une jeune fille peut endurer la vue en passant, mais dont elle ne voudrait ni pour frère, ni pour ami, et encore moins pour époux. Ainsi, Salomé Witter pouvait en toute sécurité venir prendre l'air, avec sa t5ousine, pendant quelque temps au presbytère de

Waldbach, sans risque d'attirer l'attention du pasteur absorbé par les devoirs journaliers , et parfaitement indifférent aux charmes de la fille orpheline d'un professeur strasbourgeois.

Ces journées de vacance s'étaient, en effet, passées pour elle et pour Oberlin dans le calme le plus absolu. On avait fait connaissance avec une cure délabrée, avec les ruines du château de la Roche , quelques fermes sur les hauteurs et le plateau tourbeux du Champ -du -Feu; la jeune fille allait repartir en apparence comme elle était venue, sans même emporter de ce séjour d'une semaine d'autre souvenir que quelques bruyères et fleurs sauvages;; pour Frédéric Oberlin, pour sa sœur et leur cousine, ces huit jours allaient s'ajouter aux autres jours de l'année et s'y perdre, sans laisser plus de trace que le vent qui avait passé pendant ce temps sur les forêts de sapin, ou que le torrent de la vallée sur les cailloux de son lit mobile.

Dans l'âme d'Oberlin cependant une révolution intérieure paraissait s'être opérée , sans qu'il s'en doutât ; car la veille même du départ projeté de sa sœur et de son amie , une pensée subite traversa l'esprit du jeune ermite. « Si c'était là, se dit-il, la compagne que Dieu te destine?...» Il

refoula d'abord cette idée, presque comme un mouvement inspiré par le démon, dans l'intention de troubler le repos de sa solitude , et le détourner de ses occupations journalières. Mais quoi qu'il fît pour la chasser et la dompter, cette même pensée revenait, importune, avec l'obstination d'un pauvre qui frappe à la porte d'une demeure fermée , et ne se laisse point rebuter par un premier refus.

Oberlin prit la clef des champs et, cherchant une distraction salutaire dans une course forcée , il s'élança dans les sentiers de la montagne , qui s'élève entre Waldbach et Rothau , pour conférer sur une affaire paroissiale avec son collègue en résidence dans ce dernier village. Mais à l'aller «t au retour, la même pensée le tourmentait, <îomme l'aiguillon d'une mouche qui s'attaque aux flancs d'un coursier impatienté.

A Rothau, il s'était dit: «Elle va passer ici denaain pour retourner à Strasbourg ; tu ne peux pas la laisser partir, sans lui avoir parlé. ï>

En rentrant au presbytère, il courut, sans

saluer ses deux hôtes féminins , s'enfermer dans

sa chambre d'études, et, tombant à genoux, tout

angoissé, il demanda au Seigneur de l'éclairer.

«Est-ce bien ta volonté, mon Dieu, qiie je

déclare mes intentions à Salomé?... est-ce la compagne que tu me destines? est-ce bien elle que je dois demander pour femme ? :«>

La voix intérieure qu'il avait en plus d'une occasion déjà entendue et trouvée véridique et bonne conseillère, cette voix lui dit: « Oui, c'est Salomé Witter qui doit être la compagne chrétienne de ta vie. »

Oberlin descendit au jardin; il y trouva sa cousine assise sous le berceau qu'il venait de construire de ses mains , comme s'il avait eu le pressentiment de la joie ineffable qu'il allait y éprouver. — « Ma chère cousine , lui dit-il , je viens d'ouvrir mon âme à Dieu; je lui ai demandé de me venir en aide , et j'ai bien clairement entendu sa voix qui m'a dit de prendre courage et de vous demander si vous vouliez vous unir à moi dans les liens d*une union chrétienne? »

Salomé se couvrit les yeux d'une main pour cacher la rougeur qui inondait son gracieux visage, et elle tendit l'autre main à son cousin sans proférer une parole*

Le mariage fut célébré le 8 juillet suivant.

Dans la semaine qui suivit cette cérémonie chré^ tienne, semaine passée dans le silence et le recueillement, Oberlin dit à sa jeune épouse: «lia

chère Salomé, les nouveaux mariés passent ordinairement dans les plaisirs, les festins et les tournées de campagne, ce que l'on est convenu d'appeler la lune de miel; pour nous, ce doit être la lune d'épreuves. Voyons dès ce moment si nous suffisons à la tâche qui nous est donnée et que nous acceptons librement. Il vaut mieux prendre dès aujourd'hui le pli que nous devons garder; c'est la belle saison; c'est le moment de faire les visites lointaines pour bien connaître tous les sentiers qui conduisent chez les bûcherons et les censiers. Puis nous visiterons notre voisinage, maison par maison; il faut que le chef connaisse ses soldats, et la mère de famille tous ses enfants. Les enfants des pauvres, vous les adoptez, je pense; ils forment ici, vous le savez, la majorité. »

Ainsi, dès les premiers jours de leur mariage ,^ ils commencèrent le rude métier d'inspection et d'enseignement. En épousant le pasteur du Bande-Ja-Roche, la jeune femme avait fait le serment tacite d'être de moitié avec son mari dans toutes ses tentatives de réforme morale au milieu de cette population abâtardie. Ils voulaient donner, à deux, l'exemple d'une union chrétienne, et amener, par Tattrait du bien et du bonheur domestique, la paix dans les ménages troublés par l'ai-

greur que la misère provoque. Lorsque ce jeune couple se présentait, souriant et placide, à la porte d'une cabane ou d'une hutte, c'étaient, en effet, deux figures d'anges qui apportaient un rayon de bonheur dans ces pauvres réduits. Leurs douces paroles résonnaient comme un accord de harpe auprès du grabat de la vieillesse décrépite et malade. Lorsque l'épouse d'Oberiin se penchait sur un rustique berceau avec le doux instinct de la maternité dont elle devinait toutes les peines, toutes les jouissances et tous les devoirs, l'enfant couché dans son pauvre berceau se sentait attiré vers cette seconde mère et lui tendait les bras. Partout où le jeune ménage passait, il laissait, en souvenir de sa venue, des versets bibliques, appropriés à l'état de l'âme des habitants, et partout aussi un modeste témoignage d'intérêt matériel : un objet d'habillement, une libéralité en comestibles envoyés de Strasbourg, le matériel pour soulager ou endormir des misères, hélas! trop sérieuses et trop vraies; la consolation spirituelle, la parole de vie, pour consacrer le don par le baptême du cœur.

Ils allaient ainsi, sur les hauteurs, aussi longtemps que les courtes semaines d'été et de septembre le permettaient; et pour qui les aurait vus,

marchant dans les sentiers des prairies ou sur les bruyères, côtoyant les forêts en se tenant fraternellement par la main, cette apparition de deux êtres si saintement unis aurait ramené involontairement le spectateur vers l'époque des patriarches, lorsque Isaac et Rébecca, ou Jacob et Rachel se promenaient dans les campagnes de Canaan et remerciaient l'Éternel de ces journées de bonheur.

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