II
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Je ne possède ps un bien considérable ; et ce n'est point d'ailleurs dans un vallon des Alpes que j'irais introduire un luxedéplacé.
Ces lieux -là permettent la simplicité que j'aime. Ce n'est pas que les excès y soient ignorés, non plus que les besoins d'opinion.
L'on ne peut pas dire précisément que le pays soit simple, mais il convient à la simplicité. L'aisance y semble plus douce qu'ailleurs , et le luxe moins séduisant. Beaucoup de choses naturelles n'y sont pas encore ridicules. 11 n'y faut pas aller vivre , si l'on est réduit à trèspeu ; mais si l'on a seulement assez , on y sera mieux qu'ailleurs.
Je vais donc m'y arranger, comme si j'étais à peu près sûr d'y passer ma vie entière. J'y vais établir en tout la manière de vivre que les circonstances m'indiquent. Après que je me serai pourvu des choses nécessaires , il ne me restera pas plus de huit mille livres d'un revenu clair; mais ce sera. suffisant, et j'y serai moins gêné avec cela , qu'avec le double dans une campagne ordinaire, ouïe quadruple dans une grande ville.
u™i,z.du.,Googk-
iETïRE LXVI.
igjnillet, Vm.
Quand on n'aime pas à changer de domestiques, on doit être saUsfàit d'en àycnr un dont l'opinion permette à peu près ce qu'on Veut. Jje mien s'arrange bonnement de ce qui me convient. Si son maître est mal nourri , il se contente de l'être un peu mieux que lui ; si , dans les lieux où il n'existe point de lite , je passe la nuit tout habille sur le fi^in, il s'y place de même sans me faire valoir trop de condescendance. Je n'en abuse pomt, et je viens de £tire monter ici un matelas pour lui.
Au reste j'aime à avoir quelqu'un qui , ri-
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goureiuement parlant , n'ait pas besoin de moi . Les gens qui ne peuventrien par eux-mêmes et qui sont réduits , naturellement et par inaptitude, à devoir tout à autrui, sont trop difficiles. K'ayant jamais rien acquis par leurs propres moyens , ils n'ont point eu l'occasion de connaître la valeur des choses, et de se soumetti'e à des piÏTations volontaires; en sorte que toutes leur sont -odieuses. Ils ne distinguent point de la misère une économie raisonnable , ni de la lésinerie une gène momentanée que les circonstances inrescrivent ; et leurs prétentions ont d'autant moins de bornes, que sans vous ils ne poiu^raient prétendre à rieu. Laissez-les à eux-mêmes : ils auront à peine du pain de seigle. Prenezles cbez vous: ils dédaignent les légumes; la viande de boucherie est bien commune, et leur santé ne saurait s'accommoder de l'eau.
Je suisenfinchez moi; et cela dans les Alpes. H n'y a pas bien des années que c'eût été pour moi un grand bonheur; maintenant j'y trouve lè> plaisir d'être occupé. J'ai des ouvriers de la
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Gruyère pour bâtip ma maison de bois, et \ pour y faire des poêles à la manière du pays, j J'ai commencé par faire élever un grand toit. couvert d'anscelles, q.ui joindra la grange et la maison, et sous lequel seront le bûcher, la fontaine, etc. C'est maintenant l'atelier général , et on y a pratiqué à la hâle quelques cases OÙ Ton passe la nuit, pendant que la beauté de la saison le permet. De cette manière les ouvriers ne sont point dérangés, l'ouvrage avancera beaucoup plus. Ils font aussi leur cuisine en commun : et me voilà à la tète d'un petit état très-laborieux et bien uni.
Hantz, mon premier ministre, daigne quelquefois manger avec eux. Je suis parvenu à lui Ëùre comprendre que , quoiqu'il eût l'intendance de mes bâtimens, 6''il voulait se faire aimer de mon peuple , il ferait bien de ne point mépriser des hommes condition libre , dès paysans, des ouvriers à qui peut-être la philosophie du siècle donnerait l'impudence de l'appeler valet.
Si vous trouvez un moment, envoyez-moi
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vos idées sur tous les détails auxquels tous penserez , atio qu'en disposant les choses pour long-temps, et peut-être pour la vie, '\e ne fasse rien qu il faille eusaite changer.
Adressez à Imenstrôm, par Vevay.
dans l'ombre; c'est Foeil étincelant d'un colosse tënébreiix.
Mais c'est aux approches de l'équinoxe que les soirées seront admirables et vraiment dignes d'une tète plus jeune. La got^e d'Imentrôm s'abaisse et s'ouvre vers le couchant d'hiver : sa penta méridionale sera dans l'ombre; celle que j'occupe et qui regarde le midi, tout éclairée de la splendeur du couchant , verra le soleil s'éteindre dans le lac immense embrasé de ses feux. Et ma vallée profonde sera comme an asile d'une douce température, entre la plaine ardente &tiguée de lumière, et la froide neige des cimes qui la ferment à Torient.
J'ai soixante-dix arpens de prés -plus on moins bons; vingt de bois assez beiaux; et à peu près trente-cinq dont la sur£ice est toute
..en rocs , en fondrières trop humides, ou toujours dans l'ombre , et en bois ou très^&ibles,
' ou à peu près inaocessibles. Ceci ne donnera presque aucun produit; c'est un espace stéiile, dont on ne tire d'autre avantage que le plai-
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sir de renfermer chez soi et de pouvoir, si l'on veut, le disposer pour Tagrément.
Ce qui me plaît dans cette propriété , outre la situation, c'est que toutes les parties eu soutcontiguës et peuvent être réunies par une clôture cogiinane: de plus, eUe ne contient ni champs, ni vignes. La vigne j pourrait réussir d'après Texposition ; il y en avait même autrefois : on a mis des châtaigniers à la place, et je les préfère de beaucoup.
Le Axtmenty réussit mal ; le seigle y serait très- beau t dit-on, mais il ne me servirait que comme moyen d'échange; les fromages peuT^t le faire plus commodément. Je veux simpliâer tous les travaux et 1^ soins de la maison, afin d'avoir de l'ordre et peu d'embarras.
Je ne veux point de vignes, parce qu'elles \ exigent un travail pénible , et que j'aime voir j l'homme occupé, mais non surchai^é; parce ' que leiir produit est trop incertain , trop irrégulier , et que j'aime à savoir ce que j'ai , ce ' que je puis. Je n'aime point les champs, p^rce que le travail qu'ils demandent est trop in^al, '
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no
parce qu'une grêle, et ici les gelées du mots (le mai peuTcnt trop facilement enlever leur récolte; parce que leur aspect est presque continuellement ou désagréable , ou du moins fort indifiTérent pour moi.
De rberbe, du bois et du fruit, voilà tout ce que je veux , surtout dans ce pays-ci. Malheureusement le fruit manque k Imenstrom.
C'est un grand inconvénient ; il faut attendre beaucoup pour jouii- des arbres que l'on plan te; I et moi qui aime à être en sécurité pour l'avenir, mais qui ne compte que sur le présent, je n'aime pas attendre. Comme il n'y avait point ici de maison , on n'y a mis aucun arbre jruitier, à l'exception des châtaigniers et de quelques pruniers très-vieux , qui apparemment appartiennent au temps où il y avait de la vigne et sans doute des habitations : car ceci parait avoir été partagé entre divers propriétaires. Depuis la réunion de ces différentes possessions, ce n'était plusqu'un pâturage où les vaches s'arrêtaient lorsqu'elles commençaient à monter au printemps, et lorsqu'elles redescendaient pour l'hiver.
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i7i Cette automne et le printemps prochain, je planterai beaucoup de pommiers et de merisiers, quelques poiriers et quelques pruniers. Pour les autres fruits , qui viendraient difficilement ici , je préfère m'en passer. Quand on a dans un lieu ce qu'il peut naturellemeot produire, je trouve que l'on est assez bien.
Les-soins que .Ton se donnerait pour y avoir ce que le climat n'accorde qu'avec peine, coûteraient plus que la chose ne vaudrait.
Par une raison semblable, je ne prétendrai pas avoir chez moi toutes les choses qui me seront nécessaires ou dont je ferai usage. Il en est beaucoup qu'il vaut mieux se procurer par échange. Je ne désapprouve point que, dans un grand domaine , on fasse tout chez soi, sa toile, son pain, son vin; qu'on ait dans sa hasse-conr porcs , dindes , paons , [nntades, lapins et tout ce qui peut, étant bien administré, donner quelque avantage. Mais j'ai vu avec surprise ces ménages mesquins et embarrassés , où , pour uuëéconomie toujours incertaine et souvent onéreuse ^ onse donnait cent sollicitudes, cent causes d'humeur , ceni
ocÈasions de pertes. Lies opérations rurales sont toutes ubles , tnais la plupart ne le sont que lorsqu'on a les moyens de les faire un peu en grand. Autrement il vaut mieux se borner à son affaire et la bien conduire.
En simplifiant , on rend l'ordre plus facile , l'esprit moins inquiet , les subalternes plus fidèles , et la vie domestique bien plus douce.
Si je pouvais faire faire annuellement cent pièces de toile , je verrais peut-être à me donner cbez moi cet embarras : mais irai-je , pour quelques aunes, semer'du chanvre et du lin, avoir le soin de le faire tirer , de le faire rouir, de te faire liller, avoir des fileuses, envoyer je ne sais où faire la foile , et encore ailleurs là blanchir? Quant tout serait bien calculé, quand j'aurais évalue les pertes, les infidélités, l'ouvrage mal faitj les frais indirects, ye suis persuadé que je trouverais ma toile trèschère. Au Heu que, sans topt ce soin, je la choisis comme je veux. Je ne la paie que ce qu'elle vaut réellement, parce que j'en achète une quantité k la ,fbis , et que je la prends
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n5 dans un magasin. D'ailleurs , je ne change de marchands, comme d'ouvriers ou de domestiques, que quand il m'est impossible de &ire autrement: cela, quoi que )'on dise, arrive rarement, quand on choisit arecTintention de ne pas changer , et que l'on fait de son côté ce qui est juste pour les satisfaire soi-
LETTRE LXVIU.
Im.,a3joi««l,VIIT.
J*ai fait à peu près les mêmes réflexions que TOUS sur mon nouTeau séjour. Je trouve , il est vrai , qu'un froid médiocre est naturellement plus incommode qu'une chaleur trèsgrande ; je hais les vents du nord et les neiges ; de tout temps mes' idées se sont portées Ters ces beaux climats qui n'ont point d'hivers ; et autrefois il me semblait pour ainsi dire cbiménque que l'on vécût à Arcbangel, à Jeniseick. J'ai peine à sentir que les travaux, du commerce et des arts puissent «e faire sur une terre perdue vers le pôle, où pendant une si longue saison les liquides sont solides, la terre pétrifiée, et Tair extérieur
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morte). C'est le Nord qui me. parait inhabitable ;. quant à la lorride , Je ne Tois pas de même pourquoi )es anciens l'ont crue telle.
Ses sables sont arides sans doute; mais on sent d'abord que les contrées bien arrosées doivent y.oouTenir beaucoup à l'homme, en lui donnant peu de besoins, et en subvenant , par les produits d'une végétation forte et perpétuelle, au seul besoin absolu qu'il y éprouve. Ia neige a , dit-on , ses avantages : cela est certain ; elle fertilise des terres peu fécondes : mais j'aimerais mieux les terres naturellement fertiles ou fertilisées par d'autres moyens. Elle a ses beautés : cela doit être, car l'on en découvre toujours dans les choses, en les considérant sous .tous leurs aspects ; mais les beautés de la neige sont les dernières que je découvrirais.
Mais maintenant que la vie indépendante n'est qu'un songe oublié; maintenant que je ne chercherais autre chose que de rester immobile, si la faim, le froid ou l'ennui ne me forçaient de me remuer: je commence à juger des climats par réflexion plus, que par senti-
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ment. Pour passer le temps comme je puis dans ma chambre , autant vaut le ciel glacé des Samoïèdes que le doux ciel de l'Ionie. Ce que je craindras le plus , ce serait peut-être le beau temps perpétuel de ces contrées ardentes , où le vieillard n'a pas tu pleuToir dix fois. Je trouve les beaux jours bien commodes ; mais malgré le firoid , les brumes , la tristesse , je supporte bien mieux l'ennui des mauvais temps que celui des beaux jours.
' Je ne dors plus comme autrefois. L'inquié- ' tude des nuits, le désir du repos me font I songer à tant d'insectes qui touinnentent l'homme dans les pays chauds et dans les étés de plusieurs pays du Nord. Les déserts ne sont plus à moi : les besoins de convention me deviennent naturels^ Que m'importe Tin- / dépendance de Thomme ? Il me faut de l'argent; et avec de l'argent, je puis être bien à Pétersbourg comme à Naples. Dans le Noixi, l'homme est assujetti par les besoins et les obstacles : dans le Midi , il est asservi par l'indolence et la volupté. Dans le !Nord , le malheureux n'a pas d'asile ; il est nu , il a
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froid , il a ùàta , et la nature serait pour lui auœi terrible que raumône et les cachots.
Sous Téquateur, il a les forêts , et la nature loi suffit quand Thomme n'y est pas. Là il trouve des asiles contre la misère et Toppression ; mais moi , lié par mes habitudes et ma destinée, je ne dois pas aller si loin. Je cherche une cellule commode où je puisse respirer, dormir, me chauffer, me promener en long et en large, et compter ma dépense.
C'est donc beaucoup si je la puis bàtïr prés d'un rocher suspendu et menaçant , près d'une eau bruyante , qui me rappellent de temps à aub% que j'eusse pu iaire autre chose.
Cependant j'ai pensé à Lugano. Je voulais l'aller voir; j'y ai renoncé. Cest' un climat ^cile : on n'y a pas à souffrir l'ardeur des plaines d'Italie , ni les brusques alternatives et la froide iutempérie des Alpes : la neige y tombe rarement , et n*y reste pas. On y a , dit-on, desjoliviers , et les sites y sont beaux ; mais c'est un coin bien reculé- Je craignais encore plus la manière italienne; et quand II. U
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après cela , j'ai songé aux' maisons de pierres , je n'ai pas pris la peine d'y aller. Ce n'est plus être en Suisse- J'aimerais bien mieux Chessel , et j'y devrais être , mais il paraît que je ne le puis. J'ai été conduit ici par une force qui n'est peut-être que l'effet de mes premières idées sur la Suisse ^ mais qui me semble être autre chose. Lugano a un lac , mais un lac n'eût pas suffi pour que je tous quittasse.
Cette partie de la Suisse où je me fixe est devenue ' comme ma patrie , ou comme un pays où j'aurais passé des années heureuses dans les premiers temps de la vie. J'y suis avec indifférence, et c'est une grande preuve de mon malheur; mais je croîs que je serais mal. partout ailleurs. Ce beau bassin de la partie occidentale du Léman si vaste , si romantique , si bien environné ; ces maisons de bois, ces chalets, ces vaches qui vont et reviennent avec leurs cloches des montagnes ; les facilités des plaines et la proximité des Hantes-Alpes ; une sorte d'habitude anglaise, française et suisse à la fois ; un langage que
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j'entends , ua antre qui est le mien , un autre plus Tsre que je ne comprencU pas ; une rariété tranquille que tout cela donne ; une certaine union pcuoonnuedescatludiques; la douce mélodie d'une ten-e qui voit; le couchant f mais on couchant éloi^é du Nord; cette longue phûne d'eau courbée , prolongée , indéfinie , dont les lapeurs lointaines s'élèyent sous le soleil de midi , s'allument et s'embrasent aux feux du soir, et dont la nuit laisse entendre les vagues qui sa forment , qui Tiennent, qui grossissent et s'étendent pour se perdre sur la rive où l'on repose ; cet ensemble entretient l'bonune dans une situation qu'il ne trouve pas ailleurs. Je n'en jouis pas, et j'aurais peine à. m'en passer.
Dans d'autres Uenx , je serais étranger ; je pourrais attendre un site plus heureux , çt quand je veux reprocbei' aux choses l'im'*puis«ance et le néant gù je vis, je saurais de quelle chose me plaindre : nuùs ici je né puis l'attribuer qu'à des désirs Vagues, b des besoins trompeurs. Il faut donc que je cherche eni moi les ressources qui 7 sont peut-être
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sans que je les connaisse ; et .si mon impatience est sans remède , mon incertitude sera du moins finie.
Je dois avouer que j*aïme à posséder, même sans jouir : soit que la Tanité des choses , ne me laissant plus d'espoir, m'inspire une tristesse convenable à Thabitude de Eoa pensée j soit que, n'ayant pas d'autres jouissances à attendre , je trouve de la douceur -à une amertume qui ne fait' pas précisément souffrir, et qui laisse l'ame découragée dans le repos d'une mollesse douloureuse. Tant d'indilTérence pour des choses séduisantes par elles-mêmes, et autrefois désirées , triste témoignage de l'insatiable avidité de nos cœurs, flatte encore .leur inquiétude ; elle parait 'à leiir ambition ingénieuse une marque de notre supériorité sur ce que les hommes cherchent , et sur toutes les choses que la nature nous -avait données , eomme assez grandes pour l'homme.
Je voudrais conn^tre la terre entière. Je voudrais, non pas la voir, mais l'avoir vue : car la vie est trt^ courte pour que je sur-
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i8< monte ma paresse .naturelle. Moi qui crains le moindre voyage , et même quelquefois un simple déplacement, iraîs-je me mettre à courir le* monde , afin d'obtenir, si par hasard j*en^ revenais , le rare avantage de savoir , deux ou trois ans avant ma fin, des choses qui ne me seirviraient pas.
Que oçlui-là voyage , qui compte -sur ses moyens, qui préfère des sensations nouvelles, qui attend de ce qu'il ne connaît pas des succès ou des plaisirs , et pour qui voyager c'est vivre. Je ne suis ni homme de guerre,, ni commerçant , ni curieux , ni savant , ni homme à système ; je suis mauvais observateur des choses usuelles ; et je ne rappor-terais du bout du monde rien d'utile à mon pays. Je voudrais avoir vu, et être rentré .
dans ma chartreuse avec la certitude de n'en i jamais sortir : je ne Suis plus propre qu'à fi- ' nir en paix. Vous vous rappelez sans doute, qu'un jour, -tandis que nous parlions de la manière dont on passe le temps sur le^ vaisseaux avec la [ùpe,. le punch et les cartes-; vous vous rappelez que moi , qui haïs les
cartes , qui ne fume point et qtû bois pea , je pe vooi fis d'autre réponse que de mettre mes pantdafles, de tous entraîner dans la pièce du déjeuner, de fenAer vite te fenêtre , et de me mettre À me promener arec tous à petitt pus , SUT le tapi» , auprès du guéridon où fumait la booiUmre. Et tous me parlez encore de voyages ! Je tous le répète , je ne suis phis projH^ qu'à finir en paix , en conduisant ma maison daAs la médiocrité , \& simplicité , l'aisance , afin d'y Toir des anus contens. E)e quelleautre chose irais-je m'înquiéter? et pourquoi passer ma vie à la préparer? Encore quelques étés et quelques hivers, et votre ami, le grand voji^ur, sera un peu de cendre humaine. Vous lui rappelez qu'il doit être utile, c'est bien son espoir i il fournira à la terre quelques onces d'humus ; autant raut^il que ce soit en Europe.
Si je pouvais d'autres choses, je m^ livrerais; je les regardet'ais comme un df;voir, et \ cela me ranimerait uo peu : mais pour moi , 'i je ne veux rien faire. Si je parviens à n'être
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pas s^ul dao6 ma maisoD d« bois, n je parviens à ce que tous y soi^^t à peu près heuraux, on dira que je suis un hoknvie uùie ; je n*en croirai rien. Ce n'est pas être utile que de faire, avec dç l'argent , ce que Taisent peuf faire partout, et 4'âm^|iorer le sortdedeuxou trois personnes, 4|uaBd il y a des hotames qui perdedt ou qui «auveut des milliers d'hommes^ Mais enfin je serai cootent en TOyant que l'on est content. Dans maohambre bien olose, j'oublierai toutle resté : je dépendrai étrcâtoommc ma ^stin^e , et peut-être je parrieDâraî à CToice que ma vallée est une partje essentielle du monde.'
A quoi me servirait donc d'avoir vuleglobe, et pourquoi le désirerais- je? Il &ut que je cherche à vous le dire, afin de le savoir. moimême. D'abord vous pensez bienquele regret de ne l'avoir pas vu m'affecte assez peu. Si j'avais mille ans k vivre, je partirais demain.
Comme il en est autrement, les relations des Coock, des Norden, des Pallas m*ont dit sur les autres contrées ce que j'ai besoin d'en' savoir. M»is si je les avais vues, je comparerais
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une sensatioa avec nne autre sensation du même ordre sous un autre ciel; je Terrais peutêtre un peu plus clair dans les rapports entre l'homme et les choses j et comme il iàudra que j'ëcrite parce que je n'ai rien à faire, je dirais peut-être des choses moins inutiles.
' &L rêvant seul, sans lumière, dans unenuît pluvieuse, auprès d'un beau feu qui tombe en délnôs, j'aimerais à me dire : J'ai vu les sables et les mers et les monts, les capitales et les déserts , les nuits du tropique et les nuits boréales; j'ai vu la Croix du Sud et la Petite OUrsé, j'ai souffert unechaleurde i45 degrés, un froid de i3o (i). J'ai marché dans les nei-
(t) Ceci ne peut «'entendre que datbermomètre de Fa^enhàu 145 degrés au-dessus de zéro, ou ii3 au-dessus delà congéladon naturelle de l'e^u répond à 5o degrés et (quelque chose du lAerroomèlre dit de Réaumur : et i3o degrés au-dessous de zéro répond k ^a au-dessous de glace. On prétend qu'un froid de 70 de^és n'est pas sans exempte k k Ntw-Z«nible. Mats je ne sais si l'on a iu sur les rives ntfme de la Garnie 5o degrés. La chaleur extrême de la Thébaïde est, dit-cn, de 3S; et celle de Guinée puraît tellement au-dessous de 5o, que je doute qu'elle aille Ji ce point en aucun Heu , û ce n'est toul-à-fait accidentellement, comme pendant le passage du Samiel.Peiit-
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*85 ges de TËqnateur , et j'ai tu l'ardlfur du jour allumer les pins sous le cercle polaire : j'ai comparé les formes simples du Caucase avec les anfractuosités des ^pes, et les hautes forêts des monts Félices avec le granit nu de la XKébaïde ; j'ai tu l'Irlande toujoi}rs humide, et la Libye toujours aride ; j'ai passé le long hiver d'Edimhourg, sans souffrir du froid , et :j'ai tu des chameaux gelés dans TAbyssinie j j'ai mâché le bélel, j'ai pris Topium, j'ai bu Tava ; j'ai séjourné dans une bourgade où Ton m]aurait cuit si l'on ne m'eût pas cru empoisonné, puis chez uu peuple qui m'a adoré parce que j'y suis Tcuu dans un de ces globes dont le
être faut-il atisii douter des jô degréê de glace dans les contrées habitées quelcoDfjues , quoiqu'on ait prétendu les avoir éprouvés àJeniseick.
Voicà te résuhat d'observadons faites en 1^86. A Ostroug- Viiîki, an 6i* àtgré, le mercure gela le 4 novembre. Le tfaer- ■nomëlrede Réaunitir indiquait 3i degrésct demi. Le matin du \" décembre il descendit k 4oi le même jour à 5i ; et le ^ décembre à 60. Ceci rendrait vraisemblable un froid de'70 degrés soit dans la New-Zemble , soit dans les parties les plus septentrionales de la Ititasie, qui sont beaucoup pins près du pâle , et qui pourtant ont des habilalioDs.
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peuple d*£iitt>pe s'amuSe : j'ai tu l'Esquimau satisfait avecses poissons gAléset sou huïlc dtf Iwleine ; j'ai tu le faiseur d'affaires mécontent de ses Tins de Chypre et de Constance ; j'ai vu rhomme libre faire deux cents lieues à la poursuite d'un ours , et le bourgeois manger, grossir,pesersa marcbandiseetattendrerextrémeonction dans la-boutiq[Ue sombre que sa mère 'achalanda. La fille d'un mandarin mounitde honte parce qu'une heure trop tdt son mari avait aperçu son, pied découvert ; dans la Pacifique , deux jeuBes fiUes montèrent sur le pont , prirent à la main runiqiie vêtement qui les couvrait, s'avancèrent ainsi nues parmi le» matelots étrangers, en emmenèrent à terre, et jouirent à la vuedu navire- Un sauvage se tua de désespoir devant le meurtrier de son ami : le vrai fidèle vendit la femme qui l'avait aimé, qui l'avait sauvé, quil'avait nourri, et la vendit davantage en apprenant qu'ilTavait rendue enceinte (M).
Mais quand j'aurais vu ces choses et beaucoup d'autres ; quand je vous dirais , Je les ai vues; hommes trompés et construits pour l'ê-
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tre!' ne 1«b Bavez-inoiu pas? en étes^vous moins fanatiques de tos idées étroites? en avez-vous moins besoin de Tétre {lour qu'il tous reste quelque décenee morale?
rVon : ce n'est que songes! H Tant mîeuK acheter de l'huile en gros , la revendre en dé-tail, et gagner deux sous par livre (i).
Ce que je dirais à l'homme qui pense n'en aurait pas une autot-ité beaucoup plus grande. Nos livres peuvent suffire à l'homme impartial, toute l'expérience du globe est dans nos cabi- , ' nets. Celui qui n'a rien vu par lui-même, et \ qui est Bans préventions, sait mieux que beau- ^ coup de voyageurs. Sans doute, si cet homme l d'un esprit droit, si cet observateur' avait parcouru le monde, il saurait mieux encore; mais la différence ne serait pas assez grande pour être essentielle : il presse dans les rapports des autres les choses qu'ils n'ont pas senties, mais qu'à leur place il eût vues.
Si les Anacharsis, les Pythagore, les Démo- <»'itevivaièntmaintenaat, il est probable qu'ils
(i) Allusitm àDémocrile apparemniubt. • '
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ne voyageraient pasj car tout est divulgué.
La science secrète n'est plus dans un lieu particulier; il n'y a plus de moeurs inconnues, il n'y a plus d'institutions extraordinaires , il n'est plus indispensabled'allerauloin.S'il&llait tout voir par soi-même, maintenant que la terre est si grande et la science si compliquée, la vieentière ne suffirait ni àla multiplicité des choses qu'il faudrait étudier, ni à l'étendue des lieux qu'il Ëiudrait parcourir. On n'a plus ces grands desseins, parce que leur objet devenu trop vaste a passé les Ëtcultés et l'espoir même de l'homme; commentconvieudraient'ilsàmes &cuJtés solitaires, à mon espoir éteint?
Que vous dirai-je encore ?, La servante qui trait ses vaches, qui met son lait reposer, qui en lève la crème et la bat, sait bien qu'elle fait du beurre. Quand elle le sert, et qu'elle voit qu'on l'étend avec plaisir sur le pain, et qu'on met des feuilles nouvelles dans la théière,.
parce que le beurre est bon , voilà sa peine payée ; son ti-avail est beau, car elle a fait ce qu'elle a voulu faire. Mais quand un homme cherche ce qui est juste et utile, sait-il ce qu'il
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produira , et s'il produira quelque chose ?
En vérité c'est un lieu bien tranquille que cette goi^é d'Imenstrôm , où je ne Tois audessus de moi que le sapin noir, le roc nu, le ciel infini : plus bas s'étendent au loin les terres que l'homine travaille.
Dans d'autres Ages, on estimait la durée de la vie par le nombre des printemps : et moi dtmt il faut que le toit de bois devienne SMUr blable à celui des hommes antiques, je complerai ainsi ce qui me reste par le nombre de ibis que tous y viendrez passer, selon votre IKTomesse, un mois de chaque année.
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letthe lxix.
Jm., 37 jniDet, Vm.
J'appren^ avec pbisir que M. de Foosalbe est revenu (le Saint-Domingue; mais on dit qu'il est ruine , et de y^us marié. On me dit encore qu'il a quelque affaire à Zurich, et qu'il doit y aller bientôt.
Recommandez-lui de passer ici : il sera bien
reçu. Cependantil faut le prévenir qu'il le sera
fort mal sous d'autres rapports. Je crois que
«eux-là lui importent peu; car, s'il n'a bien
■ changé, c'est un excellent cœur. Un bon
' cœur cbange-t-il?
Je le plaindrais peu d*avoir eu son habitadon dévastée par les ouragans et ses espéran-
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craint Tembarras ou les frais, assurez qu'eïle pourra être agréablement et conTenablement à YeTay, pendant qu'il terminera ses aSaires à Zurich.
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Je ne trouve point désagréables ces petits hivers au milieu de l'été. Jusqu'à un certain point, le changement convient mcmeauxhom-' mes constans, même à ceux que leurs habitudes entraînent. Il est des organes qu'une action trop continue &bgue : je jouis entièrement du feu maintenant, au lieu que dans l'hiver il me gêne, et je m'en éloigne habituellement.
Ces vicissitudes, plus subites et plus grandes que dans les plaines, rendent plus intéressante, en quelque sorte, la température incommode des montagnes. Ce n'est point au maître qui le nourrit bien et le laisse en repos que le cbien s'attache davantage, mais à celui qui le corrige et le caresse, le menace et lui pardonne. Un clinoat irrégulier, orageux, incertain devient nécessaire à notre inquiétude: un climat plus facile et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse, indiffërens.
Peut-être les jours égaux , le ciel sans nuages, l'été perpétuel donnent-ils plus d'imagination à la multitude : ce qui viendrait de ce que les premiers besoins absorbent alors moins
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et qu'on les entend gémir dans les airs pendant la nuit ténébreuse, quelle patrie pour le cœur derbomme ! quel monde pourréloqueiice(i)!
Sous un ciel toujours le même , dans une plaine sans bornes, des palmiers droits ombragent les rives d'un fleuve large et muet ; le musulman s'y &it asseoir sur des carreaux, il y fume tout le jour entre les éventails qu'on agite devant lui.
Mats des rochers mousseux s'avancent sur' l'abtme des vagues soulevées; une brume épaisse les a séparés du monde pendant un long hiver : maintenant le ciel est beau , la violette et la fraise fleurissent, les jours grandissent, les forêts s'animent. Sur l'Océan tranquille , les filles des- guerriers chantent les combats et l'espérance de la patrie. Yoici que les nuages s'assemblent; la mer se soulève, le tonnerre brise les chênes antiques ; les barques sont englouties; la neige couvre les cimes; les
(r) C'est une {grande facilité pour un poète: celui qui veat dire tout ce qu'il ima^ne a un grand avantage snr celui qui ne doit dire que des chose* positÏTeij, qui ne dit que ce qu'il croit.
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torreas ébranlent la cabane , ils creusent des précipices. Le vent change; le ciel est clair et
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cabalistiques , et les passiobs opiniâtres des solitaires.
Le mélange des peuples et la complication .des causes, ou relatives au climat, ou étran- ' gères à lui , qui modifient le tempérament de ; l'homme , o^ fom-ni des raisons spécieuses } contre )a grande influence des climats. 11 semble d'ailleurs que l'on n'ait fait qu'entrevoir et les moyens et les effets de cette influence. On n'a considéré que le plus^u moins de cha- . leur : et cette cause, loin d'être unique, n'est peut-être pas la principale.
Si même il était possible que la somme annuelle de la cbaleur fut la même en IVorwége et dans l* Yémen, la différence resterait encore très-grande, et presque aussi grande peut-être entre l'Arabe et le P^orwégien. L'un ne connaît qu'une nature permanente , l'égalité des jours, ta continuité de la saison, et la brûlante uniformité d'une terre aride. L'autre, après une longue saison de brumes ténébi'cuses où la terre est glacée, les eaux immobiles, et le ciel bouleversé par les vents , verra une saison nouvelle éclairer constamment les cieux ,
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animer les e^ux,. féconder la terre ileurie et
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doute est dans l'atmosphère dont nous sommes pénétrés. Les émanations, Iës exhalaisons végétâtes et terrestres changent avec la culture et avec d'autres circonstances , lors inéme que la température ne dUange pas sensiblement.
Ainsi quand on observe qne le peuple de telle contrée a changé , quoique son climat soit resté le m^ne , il me semUe que Ton ne &ît pas ■une objection solide ; on iie parle que de I& température , et cependant Tair d'un lieu ïie saurait convenir souvent aux habîlans d'un aittre lieu, dont les étés et les hivers paraissent semblables.
Les causes morales et politiques agissent d'abord avec plus de fwce que riùHttence du 1 climat : elles ont un effet prêtent et rapide qui Burmontu les causes physiques , quoique £ellss<-ci, {diM duraUes , soient plus puissantes à la longue. Personne n'est surpris que les Parisiens aient changé depuis le temp où Julien écrivît «on Misopogon. Là ïbrce deS choises a mis k la place de l'aincien caractère parisien un caractère composé de celui des habîtans d'une très -grande ville noa iaaritime, et de
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celui des Picards , des Normands , des Champenois, des Tourangeaux, des Gascons, des
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