LETTRE LXXII
Im.,6soAt, VUI.
Je ne saurais être suirpris que vos amis me blâment de m'étre confîné daus un endroit solitaire et ignoré. Je devais m'y attendre, et je dois aussi convenir avec eux que mes goûts paraissent quelquefois en contradiction. Je pense cependant que cette opposition n'est qu'apparente , et n'existetâ qu'aux jeux de ce^ui qui me croira un penchant décidé pour la campagne. Mais je n'aime pas exclusivement ce qu'on I appelle vivre à la campagne ; je n'ai point non plus d'ëloignement pour la ville. Je sais bien lequel des deux genres de vie je préfère naturellement, mais je serais embarrassé de
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mènent d'innombrables petits bourgeois de certaines villes dans lesquelles , tout envelop* pés de leurs habitudes , pâles de chagrins , et vivant de bêtises , ils se croient supérieurs à rétre insouciant et robuste qui végète dans la campagne, et qui rit tous les dimanches.
! J*aime assez une ville petite , propi'e , bien \ située , bien bâtie , qui a pour promenade pu- \ blique un parc bien planté et non d'insipides boulevards; où l'on voit un marché commode et de belles fontaines ; où l'on peut réunir, quoique en petit nombre , des gens non pas extraordinaires, célèbres, ni même savans, mais pensant bien , se voyant avec plaisir , et ne manquant pas d'esprit ; une petite ville enfin où il y a aussi peu qu'il se puisse de misère, de boue, de division, de proposée commère, de dévotion bourgeoise et de calomnie.
! J'aime mieux encore une très-grande ville 1 qui réunisse tous les avantages et toutes les séductions de l'industrie humaine où Ton trouve les manières les plus heureuses, et l'esprit le plus éclairé ; où l'on puisse , dans son immense population , espérer un ami, et &ire
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des connaissances telles qu'cm les désire j où l'on puisse se perdre qiuind on veut dans la ibule , être à la fois connu , respecté , libre et ignoré , prendre le train de ^ie que l'on aime^ et en changer même sans Étire parler de soi ', où Ton puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer, sans avoir d'autres juges que les personnes dont on est vraiment connu. Paris est la ville qui réunit à un plus baut degré les avantages des villes; ainsi, quoique je Taie vraisemblablement quittée pour toujours , je ne saurais être surpris que tant de gens de goût, et tant de gens à passions, en préfèrent le séjour à toute autre.
Quand on n'est point propre axa. occupations de la campagne , on s'y trouve étranger; on sent qu'on n'a pas les facultés convenables à la vie que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un auti'e rôle que peut-être pourtant on aime , ou on approuve moins. Four vivre dans une terre , il faut avoir les habitudes rurales : il n'est guère temps de les prendre lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il fàutavoir les bras travailleurs , et s'amuser à planter, à
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greffer , à faner soi-même : il feudrait aussi aimer la chasse ou la pèche. Autrement on voit que Ton n'est pas là ce qu'on y devrait être , et l'on se dit : A Paris, je ne sentirais pas cette disconTenance ; ma manière serait d^accord avec les choses , quoique ma manière et les choses ne puissent y être d'accord avec mes véritables goûts. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans l'ordre du monde , quand on en est sorti trop long-temps. Des habitudes constantes dans la jeunesse dénaturent notre tempéramfflit et nos affections j et s'il arrive ensuite que l'on soit tout-à-fait libre , l'on ne saurait plus choisir qu'à peu près ce qu'il £aut; il n'y a plus rien qui oonyienne tout-àfait.
A Paris on est bien pour quelque temps, mais il me semble qu'on n^ est pas bien pour la vie entière, et que la nature de l'homme n'est pas de rester toujours dans les pierres , entre les tuiles et là boue , à jamais séparé des grandes scènes de la nature ! H^es grâces de la société ne sont point sans prix : c'est une distraction qui entraine uos&ntaisies; mais elle
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ne remplit pas notre ame , elle ne dédommage pas de tout ce qu'on a perdu , elle ne saurait suffire à -celui qui n*B qu'elle dans la ville, qui n'est pas dupe des promesses d'un raîn bruit) et qui sait le malheur des plaisirs.
Sans doute , s'il est un sort satisfaisant, c*est ' celui du propriétaire qui , sans autres soins , et sans état comme sans passions , tranquille l dans un domaine agréable , dirige avec sagesse \ ses terres , sa maison , sa âmille et lui-même : et , ne cherchant point les succès et les amertumes du monde, reut seulement jouir chaque jour de ses plaisirs faibles et répétés, de cette, joie douce , mais durable , que chaque jour peut reproduire.
Avec une &mmç comme il en est, avec un ou deux enfans , et un ami comme vous savez , avec de la santé, un terrain suffisant dans un site heureux , et Tesprit d'ordre ,' on a . toute la félicité que rhogime sage puisse main- ' tenir dans son cœur. Je possède une partie de ces biens : maïs celui qui a dix besoins n'est pas heureuxquandneufsontremplis: l'homme est , et doit être ainsi fait. La plainte me con-
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Tiendrait mal ; et pourtant le bonheur reste loin de moi.
Je ne regrette point Paris ; mais je ras i'appelle une conversation (jue j'eus un jour avec un officier de distinction qui Tenait de quitter le service et de se fixei' à Paris. J'étais chez M. T*** vers le soir : il y avait du monde i mais ou descendit au jardin , et nous restâmes nous trois seuleme nt ; il fit apporter du porter ; un peu après il sortit, et je me trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu oublier certaines parties de notre entretien. Je ne tous dirai point comment il vint k rouler sur ce sujet f et si le porter après dîner n'entra pas pour beaucoup dans cette sorte d'épanchement : quoi qu'il en soit, Toici k peu de chose près ses propres termes. Vous verrez un homme qui compte n'être jamais las de s'amuser ; et il pourrait ne se pas tromper eo cela , parce qu'il prétend assujettir ses amusemens mêmes à un ordre qui lui soit person-' nel, et les rendre ainsi les insti^unens d'une sorte de passion qui ne finisse qu'avec luimême. Je trouvai remarquable ce qu'il me di-
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9U sait : le lendemain matin , voyant que je m'en rappelais assçz bien, je me mis à Técrire pour le garder parmi mes notes. Le Toici : par paresse, je nereux pas le transcrire, mais tous me le renverrez.
(( J'ai voulu avoir un état, je l'ai eu;
et j'ai vu que cela ne menait k rien de bon , du moins pour moi. J'ai enccwe vu qu'il n'y avait qu'une chose ex^rieure qui pût valoir la peine qu'on s'en inquiétât ; c'est Vox. Il en \ faut ; et il est aussi bon d'en avoir assez, qu'il est nécessaire de n'en pas chercher immodérément. L'or est une force ; il représente toutes les facultés de l'homme, puisqu'il lui ouvre toutes les voies, puisqu'il lui donne droit à toutes les jouissances; et je ne vois pas qu'il soit moins utile à l'homme de bien qu'au voluptueux, pour remplir ses vues. J'ai aussi été * dupe de l'envie d'observer et de savoir, je l'ai poussée trop loin ; j'ai appris avec beaucoup de peine des choses inutiles à la raison de l'homme , et que j'oublie dès à préseiit. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupté dans cet oubli, naaisjera! payé trop cher. J'ai un
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peu voyagé , j'ai vécu en Italie , j'ai traversé la Russie, j'ai aperçu la Chine. Ces voyages-là m'ayant beaucoup ennuyé , quand je n'ai plus eu (l'affaîres , j'ai voulu voyager poVr mon plaisir. Les étrangers ne parlaient que de vos Alpes; j'y ai couru comme un autre, —
» Vous avez été dédommagé de l'ennui des plaines russes. —
'> Je suis allé voir de quelle couleur est la neige dans l'été , si le granit des Alpes est dur, si l'eau descend vite en tombant de- haut , et diverses autres choses semblables. —
» Séneusument , vous n'en avez pas été satisfait? vous n'en avez- rapporté aucun souvenir agréable, aucune observation?... —
» Je sais la forme des chaudières où l'on &it le fromage , et je suis en état de juger si les < planches des Tableaux ùtpographiques de la Suisse sont exactes , ou si les- artistes se sont amusés, ce qui leur est arrivé souvent. Que m'importe que des rochers roulés par quelques hommes en aient écrasé un fjlus grand nombi'e qui se trouvait dessous? Si la neige et la bise régnent neuf mois dans les prés où une
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rire le («uple ; mais convenez aussi que je ne iiaurais trouver ailleurs une société plus agi'éable et une vie plus commode. Je suis revenu de ces fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un goût dominant ou , si vous voulez , une manie ; celle-là ne me quittera pas , car elle n'a rieu de chimiërique , et ne se donne pas de grands embarras pour un vain but. J'aime à tirer le meilleur parti de mon temps, de mon argent, de tout mon être. I^a passion de Tordre occupe mieux , et produit bien plus que les autres passions; elle ne sacrifie rien en pure perte. Le bonheur est moins coûteux que les plaisirs . —
1) Soit! mais de quel bonheur parlons-nous?
Passer ses jours à &ire sa partie, à dîner et' à parler d'une actrice nouvelle , cela peut être assez commode , comme vous le dites fort bien , mais cette vie ne fora point le bonheur de celui qui a de grands besoins. —
» Vous voulez des sensahons fortes , des émotions extrêmes : c'est la soif d'une, ame généreuse, et votre âge peut encore y être
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LETTRE LXXIIi;
Im., septembre, Vlli>
Vous me laissez dans une grande solitude.
Avec qui TiTraî-je lorsque vous serez errant par-delà les mers? C'est maintenant que je vais être seul. Votre voyage ne sera pas long; cela se peut : mais gagnerai-je beaucoup à Totre retour? Ces fonctions nouvelles qui vous assujettiront sans relâche vous ont donc &it oublier mes montagnes et la promesse que vous m'aviez faite. Avez-vous citï Bordeaux si près des Alpes?
Je n'écrirai pas jusqu'à votre retour ; je n'aime point ces lettres aventurées qui ne sauraient rencontrer que par hasard celui qui les attend ; et dont la réponse , qui ne peut venir
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