LETTRE LXXIV
Im. , iSjuin, Neuvième année.
J*ai reçu TOtre billet avec une joie ridicule. Bordeaux m^a semblé un moment plus près de mon lac que Port-au-Prince ou l'île de Gorée. Vos affaires ont donc réussi : c*est beaucoup. L'ame s*arrange pour se nourrir de cela, quand elle n'a pas d*autreç alitnens. Pour moi , je suis dans un ennui profond.
Vous comprenez que je ne m'ennuie pas ; au ' contraire , je m'occupe ; mais je péris d'inanition.
It convient d'être concis comme vous. Je suis à Imenstrom. Je n'ai aucune nouvelle de M. de Fonsalbe. D'ailleurs, je n'espère plus
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quérir près de Bordeaux. Ne nous reverrion»nous jamais? Vous étiez si bien ! mais il fàul que la destinée de chacun soit remplie. Il ne suffît pas que Ton paraisse content : moi aussi
' je parais devoir l'être , et je ne suis pas heureux. Quand TOUS le serez, envoyez-moi du
'■ Soteme ; je n'en veux pas auparavant. Mais TOUS le serez , vous dont le coeur obéit à la
; raison. Vous le serez, homme bon, homme sage que j'admire .et ne puis imiter : vous savez employer la viej moi, je l'attends. Je cherche toujours au delà, comme si les heures n'étaient pas perdues , comme si Tétemelle mcu't n'était pas plus près que mes songes^
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point pour moi. Les jours de vie réveillèrent tous les êtres : leur feu indotfiptable me fati-
' gua sans mè ranimer ; je devins étranger dans le monde heureux. Et maintenant les fleurs sont tombées, le lis a passé lui-même : la chaleur augm.ente, les jours sont plus longs, les nuits sont plus belles. Saison heureuse ! Les "beaux joui's me sont inutiles , les douces nuits me sont amères. Paix des ombrages !
brisement des vagues ! silence ! lune ! oiseaux
' qui chantiez dans la nuit ! sentimens des jeunes années, qu'étes-vous devenus?
I Les &ntômes sont restés : ils paraissent devant moi; ils passent, repassent, s'éloignent, reparaissent comme une nuée mobile sous cent, formes pâles et gigantesques. Vainement je cherche à commencer avec tranquillité la nuit du tombeau ; mes yeux ne se ferment point. Ces iântômes de la vie se montrent sans relâche, en se jouant silencieusement; ils approchent ets fuient , s'abîment et reparaissent : je les vois tous , et je n'entends rien ; je les fixe , c'est une fumée ; je les cherche , ils ne sont plus, J'écoute , j'appelle , je n'en-
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regrette, j'imaginai , je sentis une vie réelle ; mais je n'ai t^uvé que dès seîisatious fantas- . tiques ; je voyais des- êtres , il n'y a que des ombres ; je voulais de l'harmonie , je ne trouvai que des contraires. Alors je devins som-
^ bre et profond; le vide creusa mon cœur; des besoins sans bornes me consumèrent dans le
■ silence , et l'ennui de la Vie fut mon seul sentiment dans l'âge où l'on commence à vivre- Tout me montrait cette félicité pleine , universelle , dont l'image idéale est pourtant dans le coënr de l'homme , et dont les moyens si naturels ~ semblent effacés de la nature. Je n'essayais encore que des douleurs incon-, nues ; mais quand je vis les Alpes , les rives de leurs lacs , le silence de leurs chalets , la permanence , Tégalité des temps et des choses, je reconnus des traits isolés de cette nature pressentie , je vis'les reflets dé la lune sur. le schiste des roches et stu* les toits de bois ) je. vis des hommes sans désirs ; je marchai sur l'herbe courte des montagnes; j'entendis des sons d'un autre monde.
Je redescendis suria terre ; là s'évanouit
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»5 . cette foi aveugle à l'existeDce absolue des êtres, cette chimère de rapports réguliei*8, de perfections , de iouissances positives; bril-
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reçu dans ses asiles ; elle a bu les eaux de l'aii-, elle subsistait malgré les Tente orageux j elle meartau milieu des arbres nés de soa fruit.
S« destina est, acocmplie ; elle a reçu ce qui lui fut promis : elle o'est plbs , elle a été. Mais ce sapûa placé par les hasards sur le bord du marais i II s'élevait sauTÂge , fiirt et superbe , comme l'arbre des forêts profondes : énergie trop vaine ! Lés racines s'abreuvent dans une eau fétide , elles plongent dane k rase impure : la tige s'affaiblit et se Eàù^ae ; ta cime , penchée par les venu humides , se courbe avec découragement; les iriùts, rares et feibles , tombent dans la bouiiie et s'y per^ dent inutiles. Languissant , ioforane , jauni , vieilli avant le temps et déjà iucUoé sur le marais , il semble demander Tok'age qui doit l'y renverser ; car ta vie a cessé Itmg-temfM avant sachule.
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pensait de lui ; j'y vis même sa femme. A mon retour, je lui fis établir une fontaine dans un endroit où il ne concevait guère que j'en pusse &ire quelque usage. Ensuite, pendant qu'il achevait les autres travaux, on éleva auprès de cette fontaine une petite maison de paysan , à la manière du pays , ■contenant sous un même toit plusieui*$ chambres, la cuisine , la grange et Tétable ; tout cela suffisant seulement pour un petit ménage , et pour hiverner deux vaches. Vous voyez que les Toilà installés , lui et sa femme : H a le terrain nécessaire , les deux vaches et quelques autres choses. A présent , les tuyaux peuvent manquer, j'ai un fontainier qui ne manquera pas. En vingt jours sa maison a été prête : c'est un des avantages de ce genre de construction ; quand on a les matériaux , dix hommes peuvent en élever une semblable en deux semaines, et l'on n'a pas besoin d'attendre que les pl&tres soient ressuyés.
Le vingtième jour tont était prêt. Le soir était beau; je le fis avertir de quitter l'ouvrage un peu plus tôt, et le menant là, je lui
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v&il le nécessaire pour Im et sa fenuxie : tuais maintenant elle est euceitate. Consiclérez.le peu lie facilités et nième d'occasions que laisse au dëTel(){^>ement de nos &.ctilté8 un état habituel d'indigence; el juges si l'on peut avoir, dans des scntimens sans ostentation ni intérieure m extérieure , plus de noblesse naturelle et plus de justesse .
Je me trouve bien heureux d'avoir quelque chose sans être obligé de le devrar k un état qui me ItH-oerait de vivre eti riche , et de per^ dre à des sottises oe qui peut lant produire. Je «onviens avec les moralistes que de grands biens sont un avantage souvent trompeur , et que nous rendons très-souvent funeste ; mais je ne leur accorderai jamais qu'une fbrtune indépendante ne soit pas un des grands moyens pour le bonheur, et même pour la sagesse.
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lière^d' administration, lelangageetles mœurs^ que )eurs montagnes ont de vallons , ou quelr quefois de pâturages et de hameaux. U arrive qu'en passant et repassant un torrent six fois, dans une route d'une heure , on trouve au- ' tant de races d'une physionomie distincte, et dont les traditions confirment la différente origine.
Les eantoDs subsistans maintenant (i) sont formés d'une multitude d'états. Les&iblesont, été réunis par crainte , par alliance , par besoin ou par force ^ aux républiques déjà'piûssantes. Cdles-ci , à force de négocier, de s'arrondir, de gagner les.esprits, d'envahir ou de vaincre, sont parvenues, après cinq siècles de prospérités, à posséder toutes les teiTesqui peuvententendre les cloches de leurs capitales. Respectable faiblesse! Si on a su, si on a pa y trouver les moyens de ce bonheur public vraisemblable dans uue enceinte marquée par la nature des choses , impossible dans une contrée immense livrée au sinistre orgueil des
[i) Athui la rëTofution de ia Suisse.
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trouvei- irès-délicate'; mais il semble qu'il y ait ici quelque rudesse dans tes ibrmeSj et qn'en général on y voie des traits fi-appans ou une beauté pittoresque, plutôt qu'une beauté finie. Dans les lieux dont je tous parlais d'abord, le haut de la joue est très-saillant :
cela est presque universel , et Porta trouverait le modèle commun dans une tête de brebisi' S'il arrive qu'une paysanne française (i) 1 soit Jolie à dtx-huitans, avant vingtdeux son visage hÂlé parait fatigué, abruti : mais dans ces montagnes , les femmes conservent, en fanant leurs prés, tout l'éclat de la jeunesse. On ne traverse point leyrs pays sans surprise :
cependant à ne prendre même que le visage , si un artiste y trouvait un modèle , ce serait une exception.
ji On assure que rien n'est si rare dans la plus t grande partie de la Suisse qu'un beau sein. Je sais un peintre qui va jusqu'à prétendre que beaucoup de femmes du pays n'en ont pas même l'idée. Il soutient que certains dé-
(l) l.e mot Françnise csl Irop général.
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sans avoir des goitres , paraissent attaqua dé la même maladie que les goitreux. On peutattribuer ces gonflemeus, ces engorgemens à des parties trop brutes de Teau, et surtout de Taîr, qui 8*arrêtenl , embarrassent les conduits , et semblent rapprocher la nutrition de l'homme de celle de la plante. La teire y serait-elle assez travaillée pour les autres animaux , mais trop sauvage encore pour l'homme?
Ne se pourrait-il point que les plaines couvertes d'un humus élaboré par une trituration perpétuelle donnassent à Tatmosphère des vapeurs plus assimilées aux besoins de l'être très-organisé , et qu'il émanât des rochers, des fondrières et des eaux toujours dans l'ombre , des particules grossières, trop incultesen quelque sorte, et iunestes à des organes délicats? Le nitre des neiges subsistantes au milieu de Tété peut s'introduire trop facilement dans nos pores ouverts. La neige produit des effets secrets et incontestables sur les nerfs et sur les hommes attaqués de la goutte ou d'im rhumatisme ; un eSet encore plus caché sur notre or^ ganisatiou entière n'est pas invraisemblable^
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S57 Ainsi la nature qui mélange toutes choses aurait compensé par des dangers inconnus les romantiques beautés des terres que Thomme n'a pas soumises.
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LKTTRE LXXVIIÏ.
Ini., iQjuUlei.IX.
Je suis tout-à-iait de votre avis ; et même j'aurais dû moins attendre pour me décider à écrire. Il y a quelque chose qui soutient l'ame dans ce commerce avec tes êtres pensans des divers siècles. Imaginer que Ton pourra être à côté de Pythagore, de Plutarque oud'Ossian, dans le cabinet d'un L** futur, c'est une illusion qui a de la grandeur , c'est un des plus nobles hochets de l'homme. Celui qui avu comme la larme est brûlante sur la joue du malheureux se met à rêver une idée plus séduisante encore : il croit qu'il pourra dire à l'homme d'une humeur chagrine le prix de la joie de «on semblable; qu'il pourra prévenir les gé-
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missemeDS de la Tictime qu'on oublie ; qu'il pourra rendre au cœur navré quelque énergie, en lui rappelant ces perceptions vastefj ou consolantes qui égarent les uns ou soutiennent les autres.
On crmt voir que nos maux tiennent à pen de chose, et que le bien moral est dans la main de rbomme. On suit des conséiquences théoriques qui mènent à l'idée du bonheur universel; on oublie celte force qui |nou5 maintient dans l'état de confusion où se perd le genre^ humain ; on se dit : Je combattrai les erreurs, je suivrai les résultatsdes principes naturels, je dirai des choses bonnes ou qui pourront lede^- Tenir. Alors on se croit moinsiuntile et moins abandonné sur la terre ; on réunit 1@ lïon^ des grandes choses à la pais d'une vie obscure ; on jouitde l'idéal, et on en jouit vraiment parce qu'fHi croit le rendre utile.
L'ordre des choses idéales est cominre un monde nouveau qui n'est point réalisé , pittis qui est possible : le géuie humain va y <^#rcber l'idée d'une harmonie selon oos besoins, et rapporte sur la terre des modiBcations plus
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heureuses esquissées d'après ce type surnaturel.
La constante Tersarili té de l'homme prouve qu'il est habile à des habitudescqntraires. L'on pourrait , en rassemblant des choses effectuées dans des temps et des lieux divers, former un ensemble moins difficile à son cœur que tout ce qui lui a été-proposé jusqu'à présent. Voilà ma tâche.
On n'atteint sans ennui le soir de la journée qu'en s'imposant un travail quelconque, fut-il vain du reste^ Je m'avancerai vers le soir de la vie , trompé, si je puis, et soutenu par l'espoir d'ajouter à ces moyens qui furent donnés à rhomme. il &ut des illusions à mon cœur trop grand pour n'en être pas avide, et trop &iblc pour s'en passer.
Puisque le sentiment du bonheur est notre premier besoin, que pourra faire celui qui ne l'attend pas à présent , et qui n'ose pas Fattendre eûsnite? Ne faudra-t-il point qu'il en cherche l'expression dans un œil ami , sur le front de l'être qui est coùime lui ?(i) C'est une
(t] O Etemel! tu es admirable dans l'ordre dw moodesj
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nécessité qu'il soit avide de la joie de.sou semblablej il n*a d'autre bonheur que celui qu*il donne. Quand il n'a point ranime dans un autre le sentiment de la .vie , quand il n'a pas lait jouir, Je 6xâd de la mort est'au fond de son cœur rebuté : il semble qu'il finisse àscas les ténèbres du néant.'
On parle d'hommes qui se suffisent à eux^ mêmes etsenourrissentdeleur propre sagesse:
s'ils ont rétemité devant eus, je les admire et les envie ; s'ils ne Tont point , je ne les coniprends pas. - .
Pourmoi, non- sei^em^pt jene suis point heureux, n(Hi-seulement je ne le serai poiut, mais si les. suppositions vraisemblables que je pourrais faire se trouvaient réalisées, je ne le serais pas encore. Les afTectionsde l'homme sont UQ abîme d'avidité, de regrets et d'erreurs.
Je ne vous dis pas ce que je sens , ce que je voudrais, ce que je. suis ; je ne vois plus m^
mùsta ef adorable-dans le regard expressif de 111(119100 bon qui rompt le paîn qui lui reste dans la raaîn de son frère. Ce sont, je crois, le* propres mots de M.** dans te beau chapitre Dieu, An^o,