LETTRE LXXXVI
Vous avez très-bien deviné ce que je n "avais ùtit que laisser entrevoir. Vous en contiuex que déjà je me regarde comme un- célibataire ; et j'avoue que celui qui se regarde comme destiné à l'être, est bien près de s'y résoudre.
Puisque la vie se trouve sans mouvement quand on lui ôte ses plus honnêtes mensonges, je crois avec vous que Ton peut perdre plus qu'on ne gagne t\ se tenir trop sur la défensive , à se reliiser à ce lien hasardeux qui promet tant de délices , qui occasione tant d'amertumes. Sans lui la vie domestique est
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vide et froide , surtout pour Thomme sédentaire. Heureux celui qui ne vit pas seul, et
. qui n'a pas à gémir de ne point Tirre seul. Je ne vois rien que Ton puisse de bonne foi nier ou combattre dans ce que vous dites en faveur du mariage. Ce que je tous objecterai , c'est,ce dont tous ne parlez pas.
I On doit se marier, cela est prouTé ; mais ce qui est deToir sous un rapport peut derenir
\ folie , bêtise ou crime sous un autre. Il n'est pas si facile de concilier les dÏTers principes de notre conduite. On. sait que le célibat en général est un mal : mais que Ton puisse en blâmer tel ou tel particulier , c'est une ques* tion très-difi'érente. Je me défends , il est vrai ; ce que je dis tend k m'excuser moi-même; mais qu'importe que cette cause soitlamienne^ si elle est boone; Je ne tcux faire en sa &veur qu'une observation dont la justesse me paraît évidente , et je suis bien aise de vous la feîre à vous, qui m'auriez volontiers contesté, un certain soir, l'exti-ême besoin d'une réforme pour mettre de l'unité , de racfx>r4t de la simplicité dans les règles de nos devoirs ; à vous
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qui m'avez accusé d'exagération lorsque j^a- TaDçais qu'il est plus difficile et plus rare d'avoir assez de discernement pour connaître le devoir , que de trouver assez de forces pour le suivre. Vous aviez pour vous de grandes autoritëa anciennes et modernes; j'en avata d'austi grandes ; et de très-bonnes intentioDs peuvent avoir trompé sur cela les Selon, Jes Gcéron, et d'autres encore.
L'on suppose que notre code moral est fait.
lln'y a doncplusqu'à dire aux hommes, suivez-le; si vous étiez de bonne foi , vous seriez toujours justes (i). Mais moi, j'ai le nulbeur de prétendre que ce code est encore à faire, je me mets au nombre de ceux qui y voient des contradictions , principes de fréquentes incertitudes , et qui plaignent les bommas justes plus embarrassés dans le cboix que taibles dans l'exécution. J'ai vu des circonstances où je défie l'homme le plus inaccessible à toute considération personnelle de prononcer sans
(OCMtlesens Hu raotdeSôlon et (In passage de DeO^ciis qiii ont ap^arenitiient donné Ueu de citer Cioénn et Solon.
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douter, et où le moraliste le plus exercé ne prononcera jamais aussi vite qu'il est souvent nécessaire d'agir.
Mais de tous ces cas difficiles , je n'en veux qu'un ; c'est celui dont j'ai à me disculper, et I j'y reviens. Il Ëiut rendre une femme beur I reuse , et préparer le bonheur de ses eufans ; [ il tant donc avant tout s'arranger de manière à aVoir la certitude, ou du moins la probabilité de le pouvoir. On doit encore à soi-même et à ses autres devoirs futurs de se ménager la faculté de les remplir, et par conséquent la probabilité d'être dans une situation qui nous le permette , et qui nous donne au moins -la partie du bonheur nécessaire à l'emploi de la vie. C'est autant une faute qu'une imprudence de prendre une femme qui remplira nos joure de désordre , de dégoûts ou d'opprobre ; d'en prendre une qu'il faudra chasser ou abandonner; ou une avec qui tout bonheur mutuel sera impos&ible: C'est une faute de donner la naissance à des êtres pour qui on ne pourra prc^ablement rien. Il fallait être à peu près assuré, sinon de leur laisser un sort indépen-
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"dant , du moins de leur douoer les avantages moraux de l'éducation , et les moyens de Êiire quelque chose , de remplir dans la société uu rôle qui ne soit ni misérable ai déshonnéte. •'
Vous pouvez , en route, ne point choisir votre. gîte, et considérer comme supportable l'aubei^e que vous rencontrez. Mais vous choisirez au moins votre domicile ^ vous ne vous fixerez pas pour la vie , vous n'acquerrez pas un domaine sans avoir examiné s'il vous convient. Vous ne ferez donc pas , au hasard', un choix plus important encore, et par luimême, et parce qu'il est Irrévocable.
Sans doute il ne &ut pas aspirer à une perfection absolue ou chimérique ; il ne &ut pas chercher dans les autres ce qu'on oseraitprétendre leur offrir soi-même , et juger ce qui se présente avec assez de sévérité pour ne jamais atteindre ce qu'on cherche. Mais approuverons-uous l'homme impatient qui se jette dans les bras du premier venu , et qui ^era forcé de rompre dans trois mois avec l'ami si inconsidérément choisi, ou de s'interdire toute
sa vie une amitié réelle pour en conserver une fausse.
Ces difficultés dans le mariage ne sont pas les mêmes pour tous; elles sont en quelque sorte particulières à une certaine classe d'hommes, et dans cette classe elles sont firéquentes et grandes. On répond du sort d'autrui; on est assujéti à des^ considérations multipliées ; et il peut arriver que les (âi*constances ne permettent aucun choix raisonnable jusqu'à TAge de n'en plus espérer.
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