LETTRE LI
Paris , 3 MptembiT , VU.
Un nommé St - Félix , qui fut ermite à Frânoharl (i), a, dit-on, sa sépulture auprès de ce monastère sous la roche qui pleure. C'est un grès dont le cube peut avoir les dimensions d'une chambre de grandeur ordinaire. Selon les saisons , il en suinte, ou il en coule goutte à goutte , de l'eau qui tombe sur une pierre plate un peu concave : et comme les siècles l'ont creusée par l'effet insensible et continu de l'eau , cette eau a des vertus particulières. Prise pendant neuf jours, elle guérit les jeux des petits enfans. On y apporte ceux qui ont
(i)Dan$ la forît de Fontainebleau.
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ibal aux yeux, ou qui pourraient j aTOÎrmal Un jour ; au bout de la neuTaiue , plusieurs sont eu bou état.
Je ne sais trop à quel propos je tous parle aujourd'hui d'un endroit auquel je n*ai point songé depuis long-temps. Je me sens triste , et j'écris. Quand je suis d'une humeur plus heureuse , je parviens à me passer de tous ; mais dans les momens sombres, je tous cherche. Je sais bien des gens qui prendraient cela fort mal ; c'est leur affaire *: assuréoienl ils n'auront pas à se plaindre de moi , ce n'est.pas eux que je chercherai dans ma tristesse. Ati reste , j'ai laissé ma fenêtre ouTerte tonte I9 nuit , et la matinée est tranquille , douce ot nébuleuse : je conçois que j'aie pensé à ce monumenl d'une religi<;>n mélancolique daûslefi bruyères et les sables de la forêt. Le çoçur de l'homme si mobile, si périssable, ti^uTe une sorte de perpétuité dans cettç conimunica^Qà des sentimens populaires qui les' propag^^ les ac.cro!t, et semble les élerniser. Up ermitb grossier, sale, stupide, fourbe peut-être , et inutile au monde , appelle sur sou tombeau
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toute» les génératiotu. £n affectaat de te vouer «u péantpiu* la terre i U y trouve une vénéraUon ii^inortelle. Il dîtaux hommes : je renonce à tout ce que prétendent vos désirs, je ne suis pas digne d'être l'un de vous ; et cette ahnégatioale [d«ce sur l'autel , entre le pouvoir «upréme et toutes les espérances des hommes.
.1.^ hommes veulent qu'on aille à la gloire ave^iSracas, ou avecundétoiu* hypocrite; en les massacrant, ou en Irà trompant; en insultant; k leur malheur , ou à leur crédulité. Cel]|i qui les écrase est auguste f celui qui les abrutit est vénérable. Tout cela m*»t fort égal , quant à moi. Je me sens très^disposé k mettreropiniondessagesavant celle do peuple.
Posséder restime de mes amis et la bienreilr lance puUîque , serait un .besoin pour moi; une grande réputation ne serait qu'un amusement ; je n'aurais point de passion pour elle, f jurais tout au plus un caprice. Que peutfàire «u bonheiir.de mes jours une renommée qui, pendant que je vis , u'est presque rien encore, et qui s'agrandira quand je ne sera! plus
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rien ? C'est Torgueil des Tivans qui prononce arep tant de respectles grands noms des morts. j Je ne vois pas un avantage bien solide à servir dans mille ans aux passions des divers partis, I et aux caprices de Topinion. Il me suffît que I l'homme vrai ne puisse pas accuser ma mé- I moire ; le reste est vanité. Le hasard en décide trop souvent , et les moyens m'en déplaisent plus souvent encore : je ne voudrais être ni un Charles XII , ni un Pacôme. Chercher la gloire sans l'atteindre est trop humiliant ; la mériter et la'perdre est triste peut-être ; et l'obtenir n'est pas la première fin de l'homme. Dites-moi si les plus grands noms sont ceux des hommes justes. Quand nous pouvons faire des choses bonnes , feisons-les pour elles-mêmes ; et si notre sort nous éloigne des grandes choses , n'abandonnons pas du moins ce que la gloire ne récompensera point : laissons les incertitudes , et soyons bons dans l'obscurité. Assez d'hommes, cherchant la renommée pour elle-même , donneront à l'état une impulsion peut-^tre nécessaire dans les grands Etats :
I pour nous , cherchons seulement à faire ce
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S9 qui devrait donner la gloire , et soyons indi£- ^ férens sur ces fantaisies du destin qui Taccor- ; dent souvent au bonheur , la refusent quel- : quçfois à l'héroïsme , et la donnent si rare-r. i Qient à la pureté des intentions.
Je me sens depuis quelques jours un grand
j regret des choses simples, Je m'ennuie déjà À paris :. ce n'est pas, que la ville me déplaise f absolument , mais je ne saurais jamais me I plaire dans des lieux où je ne suis qu'en pas-
' sant. Et puis voici cette saison qui me rap- ]. pelle toujours quelle douceur on pourrait trou- ; ver à la vie domestique , si deu^ amis , à la tête de deux Ëtmilles peu nombreuses et bien ' unies, possédaient deux foyers voisins aii fond ; des prés, eutre des bois, près d'une ville , et : loin pourtant de son influence. On consacre ' le matin aux occupations sérieuses : et la soi." rée est pour ces petites choses, qui intéressent ; autant que les grandes , quand celles-ci. n'agitent pas trop. Je ne désirerais point maintenant une vie' tout-à-fàit obscure et oubliée dans les montagnes : je ne veux plus des choses si simples ; puisque je n'ai pu avwr très-peu ,
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je veux avoir davantage. Les refus obstinés de moâ sort ont aeoru -mes besoins: je cberchais cette simplicité où repose le cœur de l'homme, je ne désire maintenant que celle où son esprit.peut aussi jouertan râle. Jeveux )ouir As la paix, et avoir le plaisir d'arranger cettepaixj'Là oû'elle règne universellement; elleserait'trop facile ; et trouvant tout ce qu'il fiiudrait aux-désirs du sage , je ne trouverais pas Ab <|noi remplir les heures d*un esprit inquiet. Je Commence à projeter , à porter lesyeux surTai^enir, à penser k un autre Âge:
j'aurais nvcssi la teânié de vivre?
' Je ne sais si vous Eûtes assez d'attention à ces riess'qui rapprochent , qui lient tous lesindividuS de la maison , et les amis qui viennents'y joindre; àces minuties qui cessent d'en-étre, puisqu'on s'y attache, qu'on s'empi«8£e pour elles, et qix'on se hâte d'y courir ensemble. Lorsqu'aux preniiers jours secs après l'hirer , le soleil échauSîe l'herbe où l'on est tous assis ; ou lorsque les femmes chantent dans une pièce sans iuniiére , tandis que la lune luit derrière les chênes ; n'est-on pas aussi
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lùen que rangés ea cercle pour £re arec effort des phrases insipides, ou encaissés 'dans mte.logeà l'c^ra où L'hàleipie de deux mille cQïps d'una propreté et d*nne santé- plus du moins .suspecte , tous met tout en sueuif Ei «^ soinaamuaans et répétés d^ude vie libre ! i^ ^ en fivançanten &ge, bous' ne ies cherchons plus, nous.lâ partageons du 9U>iiis ;- nous Toyons nos femmes les aimer , et nos enfitns eu &ire leurs délices.. Yiolette»que l'on trouve arec tant de jouissance i que l'on cherche avec ' tant d'intéfètî fraises, murons (i), noisettes ; ij^cjolte des pinres sauvages , des ch&taignes ab^tt\ie& i pommes de sa^in pour le fojer d'autpmne i dotaces habitudes d'une vie plus na- ■ tuFcUe ! Bonheur des hoinme^ siihples, simpli- i
' çiu! de& terres beuneusesl Je vous vois «
vops .nteiglace?. Yous dites : j'attendais une tiT^çl^n^^tion pastorale. Vaut-il laieux en faire snr 1^ roulades d'une cantatrice?
Yous avez tort : vous êtes trpp raisonnable; quel plainr y avez-vous gagné ? Cependant
(t) Fraiis de la rouet.
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j'ai bien peur de devenir assez tôt raisonnable
comme TOUS.
Il est arrivé. Qui ? Lui. 11 mérite bien de n'être pas nommé ; jecrcns qu'il sera des nô-
treslinjour, il a une forme de tête Vous
rirez peut-être aussi de cela ; mais vraiment la direction du nez forme , avec la ligne du
front , un angle si peu sensible ! Comme
vous voudrez; laissons cela. Maïs si' je .vous accorde que Lavater est un entbousiaste^ vous m^accorderez qu'il n'est pas un radoteur. Je soutiens que de trouvei- le caractère et surtout les facultés des hommes dans leurs traits, c'est une conception du génie , et non pas un écart de l'imagination. Examinez la tête d'un des hommes les plus étonnans des siècles modernes. Vous le savez ; en voyant son buste j'ai deviné que c'était lui. Jen'avais nul autre indice que le rapport de ce qu'il avait feit avec ce que je voyais. Heureusement je n'étais pas seul , et ce fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-être ne sont moins susr ceptibles de la cerUtude des sciences exactes. Après des siècles , on pourra connaître assez
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bîeu le caractère , les inclinations , les moyens naturels ; mais on sera toujours exposé à l'erreur pour cette partie du caractère , (jue les causes accidentelles modifient , sans avoir le temps ou le pouvoir d'altérer sensiblement les traits. De tous les ouvrages sur ce sufet difficile, lesfragmens de Lavater forment, je crois, le plus curieux : je vous le porterai; nous Tavons parcouru trop superficiellement à Métervîlle , il &ut que nous le lisions de nouveau. Je n'en veux rien dire de plus aujourd'hui , ' parce que je prévois que nous aurons le plaisir de beaucoup disputer.
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