‹ Obermann;Chapitre 106 sur 121 · point froid A B · texte numérisé non relu

point froid A B

LETTRE LXXXVIII

95 passerons aux lumières. S'il se rencontre des choses plaisantes à lire, des choses d'un certain comique, on les met de côté pour ces matinées-là. Après le dîner, on s'enferme, avec du vin ou de léger punch. Dans la liberté de Tintimité, dans la sécurité de l'homme qui n'a jamais

100 à craindre son propre cœur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le reste et l'amitié elle-même, avides d'essayer un peu cette folie que nous avons perdue sans être sages, nous cherchons le sentiment actif et passionné de la chose présente, à la place de ce sentiment exact

105 et mesuré de toutes choses, de ce penser silencieux qui refroidit l'homme et surcharge sa faiblesse.

Minuit arrive ainsi, et l'on est délivré.... oui, l'on est délivré du temps, du temps précieux et irréparable, qu'il est souvent impossible de ne pas perdre, et plus souvent

iio impossible d'aimer.

Quand la tête a été dérangée par l'imagination, l'observation, l'étude, par les dégoûts et les passions, par les habitudes, parla raison peut-être, croyez-vous que ce soit une chose facile d'avoir assez de temps, et surtout de n'en avoir

115 jamais trop ? Nous sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons nos manies ; nous sommes au milieu de la nature, mais nous l'observons. D'ailleurs, je crois que, même dans l'état sauvage, beaucoup d'hommes ont trop d'esprit pour ne pas s'ennuyer. |

120 Nous avons perdu les passe-temps d'une société choisie ; nous prétendons nous en consoler en songeant aux ennuis, aux contraintes futiles et inévitables de la société en général. Cependant n'aurait-on pu parvenir à ne voir

98. ou du punch A B — 105. de ce concept silencieux A B — m. Quand on a la tête inquiète et dérangée A B — 115. raison, croyez A B — 114. chose si facile que d'avoir A B.

que des connaissances intimes ? Que mettrons-nous à la

125 place de cette manière que les femmes seules peuvent avoir, qu'elles ont dans les capitales de la France, de cette manière qu'elles rendent si heureuse, et qui les rend aussi nécessaires à l'homme de goût qu'à l'homme passionné ? C'est par là que notre solitude est profonde,

130 et que nous y sommes dans le vide des déserts.

A d'autres égards, je croirais que notre manière de vivre est à peu près celle qui emploie mieux le temps. Nous avons quitté le mouvement de la ville ; le silence qui nous environne semble d'abord donner à la durée

-135 des heures une constance, une immobilité qui attriste l'homme habitué à précipiter sa vie. Insensiblement et en changeant de régime, on s'y fait un peu. En redevenant calme, on trouve que les jours ne sont pas beaucoup plus longs ici qu'ailleurs. Si je n'avais cent raisons, les

140 unes assez solides, les autres un peu misérables, de ne point vivre en montagnard, j'aurais un mouvement égal, une nourriture égale, une manière égale. Sans agitation, sans espoir, sans désir, sans attente, n'imaginant pas, ne pensant guère, ne voulant rien de plus, et ne songeant

145 à rien de nouveau, je passerais d'une saison à une autre

et du temps présent | à la vieillesse, comme on passe des [489] longs jours aux jours d'hiver, sans en apercevoir l'affaiblissement uniforme. Quand la nuit viendrait, j'en conclurais seulement qu'il faut des lumières, et quand les

150 neiges commenceraient, je dirais qu'il faut allumer les poêles. De temps à autre j'apprendrais de vos nouvelles, et je quitterais un moment ma pipe pour vous répondre que je me porte bien. Je deviendrais content ; je parvien-

14$. nna.utxe (faute d'impression) A — 147. sans apercevoir leur affaiblissement A B.

LETTRE LXXXIX

d[r']ais à trouver l'anéantissement des jours assez rapide 5 dans la froide tranquillité des Alpes, et je me livrerais à cette suite d'incuriosité, d'oubli, de lenteur, où repose l'homme des montagnes dans l'abandon de ces grandes solitudes.

LETTRE LXXXIX

Im., 6 décembre, IX.

J'ai voulu vous annoncer dès le jour même ce moment, jadis si désiré, qui pourrait faire époque dans ma vie,

5 si j'étais entièrement revenu de mes songes, ou peutêtre si je n'avais rien perdu de mes erreurs . Je suis toutà-fait chez moi ; les travaux sont finis. C'est enfin l'instant de prendre un train de vie qui emploie de certaines heures, et qui fasse oublier les autres : je puis faire ce

o que je veux ; mais le malheur est que je ne vois pas bien ce que je dois faire. |

C'est* cependant une douce chose que l'aisance ; on peut tout arranger, suivre les convenances, choisir et régler. Avec de l'aisance, la raison peut éviter le malheur

5 dans la vie ordinaire. Les riches seraient heureux s'ils avaient de l'aisance ; mais les riches aiment mieux se faire pauvres. Je plains celui que des circonstances impérieuses réduisent à monter sa maison au niveau de ce qu'il possède. Il n'y a point de bonheur domestique sans

o une certaine surabondance nécessaire à la sécurité. Si on

I 5$. Alpes : je A B — 1)6. oubli et de A B — 157. leurs grandes A B. LXXXIX, — 6. de leur première erreur A ; de leur erreur B — 20. si l'on A B.

trouve plus de paix et de bonne humeur dans les cabanes que dans les palais, c'est que l'aisance est plus rare dans les palais que dans les cabanes. Les malheureux, au milieu de l'or, ne savent comment vivre ! S'ils avaient su

25 borner leurs prétentions et celles de leur famille, ils auraient tout ; car l'or fait tout : mais dans leurs mains inconsidérées l'or ne fait rien . Ils le veulent ainsi : que leurs goûts soient satisfaits ! Mais, dans notre médiocrité, donnons du moins d'autres exemples.

30 Pour n'être pas vraiment malheureux, il ne faut qu'un bien ; on le nomme raison, sagesse ou vertu. Pour être satisfait je crois qu'il en faut quatre : beaucoup de raison de la santé, quelque fortune, et un peu de ce bonheur qui consiste à avoir le sort pour soi. A la vérité, chacun

35 de ces trois autres biens n'est rien sans la raison, et la raison est beaucoup sans eux. Elle peut les donner enfin, ou consoler de leur perte ; mais eux ne la donnent pas, et ce qu'ils donnent sans elle n'a qu'un éclat exté | rieur, [49 ij une apparence dont le cœur n'est pas long-temps abusé.

40 Avouons que l'on est bien sur la terre quand on peut et qu'on sait. Pouvoir sans savoir est fort dangereux ; savoir sans pouvoir est inutile et triste.

Pour moi, qui ne prétends pas vivre, mais seulement regarder la vie, je ferai bien de me mettre à imaginer du

45 moins le rôle d'un homme. Je veux passer tous les jours quatre heures dans mon cabinet. J'appellerai cela du travail ; ce n'en est pas un pourtant, car il n'est pas permis de poser une serrure ou d'ourler un mouchoir le jour du repos, mais on est très-libre de faire un chapitre

$0 du Monde primitif . Puisque j'ai résolu d'écrire, je ne serais

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