converti]- : et vous n'avez pas ri ! A B
LETTRE XLIX
tera de tout cela de vains mots, un bavardage répété partout jusqu'à la satiété, et qui jamais ne prouvera rien.
20 Et si j'allais vous dire qu'il n'y a de chrétiens que les méchans, puisqu'il n'y a qu'eux qui aient besoin de chimères pour ne pas voler, égorger, trahir. Certains chrétiens dont l'humeur dévote et la croyance burlesque ont dérangé le cœur et l'esprit, se trouvent toujours entre le
25 désir du crime et | la crainte du diable. Selon la méthode [267] vulgaire de juger des autres par soi-même, ils sont alarmés dès qu'ils voient un homme qui ne se signe point : il n'est pas des nôtres, il est contre nous ; il ne craint pas ce que nous craignons, donc il ne craint rien, donc il est
30 capable de tout; il n'a pas les mains jointes, c'est qu'il les cache ; il y a sûrement un stylet dans l'une, et du poison dans l'autre.
Je n'en veux point à ces bonnes gens : comment croiraient-ils que l'ordre suffise ? le désordre est dans leurs
35 idées. D'autres parmi eux me diront : Voyez tout ce que j'ai souffert, d'où aurais-je tiré ma force, si je ne l'avais reçue d'en haut ? — Mon ami, d'autres ont souffert davantage, et n'ont rien reçu d'en haut : il y a encore cette différence qu'ils n'en font pas de bruit, et ne se
40 croient pas bien grands pour cela. On souffre, comme on marche. Quel est l'homme qui peut faire vingt mille lieues ? Celui qui fait une lieue par jour et qui vit soixante ans. Chaque matin ramène des forces nouvelles, et l'espérance éteinte laisse encore un espoir vague.
45 Les lois sont évidemment insuffisantes. Eh bien ! je veux vous montrer des êtres plus forts que vous, et qui sont presque toujours indomptés ; qui vivent au milieu de vous non seulement sans frein religieux, mais même sans lois; dont les besoins sont souvent très-mal satisfaits ; qui ren-
50 contrent ce qu'on leur refuse, et ne font pas un mouve-
22 OBERMANN j
ment pour l'arr^ïtîier : et parmi eux, trente-neuf au moins ! sur I quarante mourront sans avoir nui, tandis que vous [268 prônez l'effet de la grâce, si, parmi vos chrétiens, il y en a dans ce cas trois ou quatre. — Où sont ces êtres mira-
55 culeux, ces sages ? — Ne vous fâchez point ; ce ne sont pas des philosophes, ce ne sont pas du tout des êtres miraculeux, ce ne sont pas des chrétiens ; ce sont tout bonnement ces dogues qui ne sont ni muselés, ni gouvernés, ni catéchisés, et que vous rencontrez à tout
60 moment, sans exiger que leur gueule terrible fasse, pour vous rassurer, un signe sacré. — Vous plaisantez. — De bonne foi, que voulez-vous qu'on fasse autre chose ?
Toutes les religions s'anathématisent, parce qu'aucune ne porte un caractère divin. Je sais bien que la vôtre a ce
65 caractère, mais que le reste de la terre ne le voit point, parce qu'il est caché : je suis comme le reste de la terre, je discerne fort mal ce qui est invisible.
Je ne dis pas que la religion chrétienne soit mauvaise ; mais pour la croire, il faut la croire divine, ce qui n'est
70 pas aisé. Elle peut être fort belle, comme ouvrage humain ; mais une religion ne saurait être humaine, quelque terrestres que soient ses ministres.
Pour la sagesse *, elle est humaine ; elle n'aime pas à s'élever dans les nues pour retomber en débris ; elle exalte
75 moins les têtes, mais elle ne les expose pas à l'oubli des devoirs par le mépris de ses lois démasquées ; elle ne défend point d'examen, et ne craint point d'objections ; il n'y aura pas de | prétexte pour la méconnaître, la dépra- [269 vation du cœur reste seule contre elle : et si la sagesse
56. Ce n'est pas du tout A — 57, ce n'est pas des chrétiens A; c'est tout bonnement A — 69. m»is que pour A B — 75. point à l'oubli A B.
LETTRE XLIX
80 humaine était la base des institutions moitiés, son empire serait à peu près universel, puisqu'on ne pourrait se soustraire à ses lois sans faire par là même un aveu formel de turpitude. — Nous ne convenons pas de cela ; nous n'approuvons pas la sagesse. — C'est que vous êtes consé-
8s quens.
Je laisse les hommes de parti qui font semblant d'être de bonne foi, et qui vont jusqu'à se faire des amis pour qu'on sache qu'ils les ont convertis ; je reviens à vous qui êtes vraiment persuadé, et qui voudriez me donner ce
90 repos que je n'aurai point.
Je n'aime pas plus que l'on soit intolérant contre la religion qu'en sa faveur. Je n'approuve guère plus ses adversaires déclarés, que ses zélateurs fanatiques. Je ne décide pas que l'on doive se hâter, dans certains pays, de
95 détromper un peuple qui croit vraiment, pourvu qu'il ait passé le moment des guerres sacrées, et qu'il ne soit déjà plus dans la ferveur des conversions. Mais quand un culte est désenchanté, je trouve ridicule qu'on prétende en ramener les prestiges; quand l'arche est usée, quand les
100 lévites embarrassés et pensifs autour de ses débris, me crient : N'approchez pas, votre souffle profane les ternirait, je suis obligé de les examiner, pour voir s'ils parlent sérieusement. — Sérieusement ? Sans doute ; et l'Eglise, qui ne périra point, va rendre à la foi des peuples cette
105 antique ferveur dont le retour vous paraît chimé | rique ! — Je ne suis pas fâché que vous en fassiez l'expérience ; je n'en conteste point le succès, et je le désirerais volontiers : ce serait un fait curieux.
Puisque c'est toujours à eux que je finis par m'adresser,
82-83. de sa turpitude A B — 92. guère davantage A B — 98-99. prétende ramener ses A B — 105. chimérique? {point d'interrogation) A.
iio il est temps de fermer une lettre qui n'est pas pour vous. Nous garderons chacun nos opinions sur ce point ; et nous nous entendrons très-bien sur les autres. Les * manies superstitieuses et les écarts du zèle n'existent pas plus pour un véritable homme de bien, que les périls
115 tant exagérés de ce qu'ils appellent ridiculement athéisme. Je ne désire pas que vous renonciez à cette croyance ;, mais il est * très-utile qu'on cesse de la regarder comme indispensable au cœur de l'homme, parce que si on est conséquent, et si on prétend qu'il n'y a pas de morale
120 sans elle, il faut rallumer les bûchers.
LETTRE L
Lyon, 22 juin. Septième année.
Depuis que la mode n'a plus cette uniformité locale qui en faisait aux yeux de tant de gens une manière d'être 5 nécessaire, et à peu près une loi de la nature, chaque femme pouvant choisir la mise qu'elle veut adopter, chaque homme veut aussi décider celle qui convient.
Les gens qui entrent dans Tâge où l'on aime à | blâmer [27 ce qui n'est pas comme autrefois, trouvent de très-mau- 10 vais goût que l'on n'ait plus les cheveux dressés au-dessus du front, le chignon relevé et empâté, la partie inférieure du corps tout à nu sous une voûte d'un noble diamètre, et les talons juchés sur de hautes pointes. Ces usages vénérables maintenaient une grande pureté de mœurs ;
116. désire point A B — 118. l'homme, car si l'on A B — 119. et qu'on prétende A B.
LETTRE L
i<; mais depuis, les femmes ont perverti leur goût au point d'imiter les seuls peuples qui aient eu du goût : elles ont cessé d'être plus larges que hautes, et ayant quitté par degrés les corps ferrés et baleinés, elles outragent la nature jusqu'à pouvoir respirer et manger quoique habil-
20 lées.
Je conçois qu'une mise perfectionnée choque ceux à qui plaisait la raideur ancienne, la manière des Goths ; mais je ne puis les excuser de mettre une si risible importance à ces changemens qui étaient inévitables.
25 Dites-moi si vous avez trouvé de nouvelles raisons de ce que nous avons déjà remarqué ensemble sur ces ennemis déclarés des mœurs actuelles. Ce sont presque infailliblement des hommes sans mœurs. Les autres, s'ils les blâment, n'y mettent du moins pas cette chaleur qui
30 m'est suspecte.
Personne ne sera surpris que les hommes qui se sont joués des mœurs parlent ensuite de bonnes mœurs avec exclamation ; qu'ils en exigent si sévèrement des femmes, après avoir passé leur vie à tâcher de les leur ôter ; et qu'ils
35 les méprisent toutes, parce que plusieurs d'elles ont eu le
mal I heur de ne pas les mépriser eux-mêmes. C'est une [272] petite hypocrisie dont je crois même qu'ils ne s'aperçoivent pas. C'est davantage encore, et bien plus communément, un effet de la dépravation de leurs goûts, des
40 excès de leurs habitudes et du désir secret de trouver une résistance sérieuse pour avoir la vanité de la vaincre ; c'est une suite de l'idée que d'autres ont probablement joui des mêmes faiblesses, et de la crainte qu'on leur manque à eux-mêmes, comme ils sont parvenus à faire
45 manquer à d'autres en leur faveur.
Lorsque les années font qu'ils n'ont plus d'intérêt à introduire le mépris de tous les droits, l'intérêt de leurs
passions, qui fut toujours leur seule loi, commence à les avertir qu'on violera ces mêmes droits à leur égard. Ils
50 ont contribué à faire perdre les mœurs sévères qui les gênaient, ils déclament maintenant contre les mœurs libres qui les inquiètent. Ils prêchent bien vainement : des choses bonnes recommandées par de tels hommes tombent dans le mépris, au lieu d'en recevoir une nou-
55 velle autorité.
Aussi vainement quelques-uns disent que s'ils s'élèvent contre des mœurs licencieuses, c'est qu'ils en ont reconnu les dangers. Cette cause, quelquefois réelle, n'est pas celle à laquelle on croit, parce qu'on sait bien
60 qu'ordinairement l'homme qui a été injuste, quand cela lui était commode pendant l'âge des passions, ne devient juste ensuite que par des motifs personnels. Sa justice, | plus honteuse que sa licence même, est encore plus méprisée, parce qu'elle est moins franche.
65 Mais que des jeunes gens soient choqués subitement et avant la réflexion par des choses dont la nature est de plaire à leurs sens, et qu'ils ne pourraient improuver naturellement qu'après y avoir pensé, voilà, à mon avis, la plus grande preuve d'une dépravation réelle. Je suis
70 surpris que xies gens sensés regardent cela comme une dernière voix de la nature qui se révolte, et qui rappelle au fond des cœurs ses lois méconnues. La corruption, disent-ils, ne peut franchir de certaines bornes : cela les rassure et les console.
75 Pour moi, je crois voir le contraire. Je voudrais savoir ce que vous en penserez, et si je serai seul à voir ainsi. Je n'assure point que ce soit la vérité, je conviens même que beaucoup d'apparences sont contre moi.