‹ Obermann;Chapitre 112 sur 121 · dissipaient {faute d* impression) B · texte numérisé non relu

dissipaient {faute d* impression) B

LETTRE XC

80 Ainsi l'union entière se trouve interdite ; ainsi la question est simple, et ne doit plus m'arrêter. Qu'y aurait-il de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un stérile amour ? Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c'est se livrer soi-même à l'éternelle mort. Quelque

8) fragiles que soient ces facultés, j'en suis responsable : il faut qu'elles portent leurs fruits. Ces bienfaits de l'existence, je les conserverai, je les honorerai ; je ne veux du moins m'afFaiblir au dedans de moi qu'à l'instant inévitable. Profondeurs de l'espace, serait-ce en vain qu'il

90 nous est donné de vous apercevoir ? La majesté de la nuit répète d'âge en âge : malheur à toute âme qui se complaît dans la servitude !

Sommes-nous faits pour jouir ici de l'entraînement des désirs ? Après cette attente, après les succès, que dirons-

95 nous de la satisfoction de quelques journées ? Si la vie n'est que cela, elle n'est rien. Un an, dix ans de volupté, c'est un futile amusement, et une trop prompte amertume ! Que restera-t-il de ces désirs, quand les générations I souffrantes ou follement distraites passeront sur [503] 100 nos cendres ? Comptons pour peu de chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde, cherchons un autre partage : c'est de nos fortes résolutions que quelque effet subsistera peut-être. — L'homme est périssable. — Il se peut ; mais périssons en résistant, 105 et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice.

Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions changeaient déjà. Trop facilement je m'étais persuadé que ma jeunesse n'était plus. Mais ces diffé- ,110 rences avaient eu pour cause, comme je crois vous l'avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande

partie réparé. J'avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et qui contribue à mes incertitudes. C'est constamment une grande inconstance, bien plus dans les

115 impressions que dans les opinions, ou même dans les penchans. Elle ne tient pas au progrès des années; elle redevient ce qu'elle était. L'habitude de me contenir et de réprimer d'abord tous mes mouvemens intérieurs m'en avait laissé méconnaître souvent moi-même les oppo-

120 sitions Mais, je le vois, à quarante ans de distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n'ai différé d'un quart d'heure à l'autre. Ainsi est agitée, au milieu de l'air, la cime d'un arbre trop flexible ; et, si vous la regardez à une autre époque, vous la verrez céder encore,

125 mais céder de même.

Chaque incident, chaque idée qui survient, les | moindres [^04 détails opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, l'aspect du monde, l'appréciation de

130 nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu'on me parle de choses indifférentes, et que j'écoute avec tranquillité, avec indolence ; tandis que, me reprochant ma froideur dans ces conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j'ai passé plusieurs fois du dégoût de cette

135 existence si bornée, que tout embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la curieuse variété des choses, ou de l'amusante sagacité qui nous appelle à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si facilement offrir un autre aspect, c'est moins

140 l'ensemble du grand phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l'ordre général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces ; l'une nous captive, et l'autre nous déconcerte, tout dépend d'une car-

LETTRE XC

taine confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me

145 manque, et elle renaît sans cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité ! Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je m'arrangerai de toute chose. Mais les

150 nuages se rapprochent, le bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes essais quelque pensée mal rendue restera inutile ; je ne vois plus alors que des obstacles, des len | teurs, de sourdes résistances, des [505J desseins trompés, les déplaisirs des heureux, les souf-

155 frances de la multitude, et me voici le jouet delà force qui nous brisera tous.

Du moins cette mobilité n'est pas de nature à ébranler les principes de conduite. Il n'importe même que le but se présente seulement comme vraisemblable, s'il est

160 unique. Affermis en un sens, n'attendons pas d'autres clartés ; nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus. Ainsi tout se décide. Je suis ce que j'étais : si je le veux, je serai ce que je pouvais être. Certainement c'est peu de chose; mais enfin ne descendons plus au-dessous

165 de nous-mêmes.

30 juin.

Je vous écris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j'aurais pu vous apprendre en trois lignes ; mais c'était ma manière, et d'ailleurs j'ai du loisir. 170 Rien ne m'occupe, rien ne m'attache; je me sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de plus, un seul. Cela finira, puisque je l'ai résolu ; mais à présent tout me semble attristé. Je ne suis pas indécis,

175 mais ému jusqu'à une sorte de stupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m'appuyer sur vous.

Je restai seul quelque temps encore. Déjà j'étais | moins étranger à la tranquille harmonie de la nature. [506 Je rentrai pendant le souper, avant que les chants ces- 180 sassent.

Désormais n'attendez plus de moi ni une parole inexcusable, ni l'ancienne irrésolution. La santé et l'aisance sont des facilités qu'on ne réunit pas toujours : je les possède, et j'en ferai usage. Que cette déclaration devienne ma

185 règle. Si je parle aux hommes de leur faiblesse volontaire, ne convient-il pas que je ne m'en permette aucune ? Vous savez que jadis j'ai eu, dans mes vains projets, quelques velléités africaines. Mais, à cette époque, tout s'est accordé pour rendre impraticable un

190 dessein que d'ailleurs il aurait fallu mûrir davantage, et maintenant il serait trop tard pour se livrer aux études qui en prépareraient l'exécution .

Que faire donc ? Je crois définitivement qu'il ne m'est donné que d'écrire . — Sur quels sujets ? — Déjà vous le

19$ savez à peu près. — D'après quel modèle [?] — Assurément je n'imiterai personne, à moins que ce ne soit par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois très-déplacé de prendre la manière d'un autre, si on peut en avoir une à soi. Quant à celui qui n'a pas la sienne,

200 c'est-à-dire qui n'est jamais entraîné, jamais inspiré, à quoi lui sert d'écrire ? — Quel st3-le enfin ? — Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour mériter d'être lu, il faut observer les convenances

185-186. de leurs faiblesses volontaires B — 1<)<). point d'exclamation. BC.

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réelles. — Mais qui en jugera ? — | Moi, apparemment. [507]

205 N'ai-je pas lu les auteurs qui travaillèrent avec circonspection, comme ceux qui écrivirent avec plus d'indépendance ? C'est à moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui convienne, d'un côté à mon sujet ou à mon siècle, et de l'autre à mon caractère, sans manquer à des-

210 sein aux règles admises, mais sans les étudier expressément. — Quelles seront les garanties de succès ? — Les seules naturelles. S'il ne suffit pas de dire des choses vraies et de s'efforcer de les exposer d'une manière persuasive, je n'aurai point de succès : voilà tout. Je ne

215 crois pas qu'il soit indispensable d'être approuvé de son vivant, à moins qu'on ne se voie condamné au malheur d'attendre de sa plume ses moyens de subsistance.

Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire de salon. Passez, hommes de société, hommes considé-

220 rables dans les pays où tout dépend de ces accointances, vous qui êtes féconds en idées du jour, en livres de parti, en expédiens pour produire de l'effet, et qui, même après avoir tout adopté, tout quitté, tout repris, tout usé, trouvez encore à esquisser quelques pamphlets indécis,

225 afin de faire dire : Le voilà avec ses mots expressifs et ingénieusement accolés, bien qu'un peu rebattus. Passez les premiers, hommes séduisans et séduits; car enfin vous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre temps. Montrez-vous donc aujourd'hui dans votre

230 adresse et votre prospérité.

Ne serait-on pas à peu près sûr de rendre un | ouvrage utile, sans le déshonorer par des intrigues, pour [508] hâter la célébrité de l'auteur ? Restez-vous dans la retraite, ou même vivez-vous sans bruit dans une capitale; enfin,

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