‹ Obermann;Chapitre 113 sur 121 · de la gloire présente, de la gloire de salon. B · texte numérisé non relu

de la gloire présente, de la gloire de salon. B

235 votre nom est-il inconnu, et votre livre ne s'écoule-t-il pas ? Qja'un certain nombre d'exemplaires en soient déposés dans les principales bibliothèques, ou envoyés, sans en demander compte, à des libraires dans les grandes villes; tôt ou tard cet écrit sera mis à sa place avec

240 autant de vraisemblance que si vous aviez mendié des suffrages.

Ainsi ma tâche est indiquée. Il ne me reste plus qu'à la remplir, si ce n'est avec bonheur, avec éclat, du moins avec quelque zèle et quelque dignité. Je renonce à diverses

345 choses, me bornant presque à éviter la douleur. Serai-je à plaindre dans la retraite, ayant l'activité, Fespérance et l'amitié ? Etre occupé sans devenir trop laborieux contribue essentiellement à la paix de l'âme, de tous les biens le moins illusoire. On n'a plus besoin de plaisirs,

250 puisque les avantages les plus simples donnent des jouissances : c'est ainsi que tant d'hommes bien portans s'accommodent des alimens les moins recherchés. Qui ne voit que l'espérance est préférable aux souvenirs ? Dans notre vie, continuel passage, l'avenir importe seul. Ce

255 qui est arrivé disparaît, et le présent même nous échappe s'il ne sert de moyen. D'agréables traces du passé ne me paraissent un grand avantage que pour les imaginations faibles, qui, après avoir été | un peu vives, deviennent | débiles. Ces hommes-là, s'étant figuré les choses autre-

260 ment qu'elles ne doivent être, se sont passionnés. L'épreuve les a désabusés ; ne pouvant plus imaginer avec exagération, ils n'imaginent plus. Les fictions vraies, pour ainsi dire, leur étant interdites, ils auraient besoin de rians souvenirs ; sans cela nulle pensée ne les flatte. Mais

265 celui dont l'imagination est puissante et juste peut toujours se faire une idée assez positive des divers biens,

LETTRE XC l^J

lorsque le sort lui laisse du calme; il n'est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu'ils ont appris anciennement.

Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance et Fonsalbe : ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres, cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes opiniâtres : invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception soutiendrait l'âme, fatiguée quelquefois de ses vagues espérances, mais bien plus étonnée d'elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et les langueurs, et les délices de cette active incertitude ? La justice du moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix les lumières morales; je les poursuis dans mon inquiétude : notre union subsistera.

LETTRE XCI [510

Sans date connue ^

Je ne vous ai jamais conté l'embarras où je me suis vu, un jour que je voulais franchir les Alpes d'Italie.

I. Cette lettre d'Obermann, recueillie depuis l'édition précédente, a déjà été imprimée dans les Navigateurs.

2. Ce fragment, jusqu'à Dernière partie d'une lettre..., n'a été inséré que dans G. Il avait paru, sous le titre « Une journée dans les montagnes » dans « Les Navigateurs ou choix de Voyages anciens et modernes recueillis par M. Ferdinand Denis, Paris, L. Janet {18^4) ». M. Bernés a entre les mains une copie manuscrite, de l'écriture de Senancour, faite, je crois, précisément pour l'édition C. Il a bien voulu la collationner pour moi. Les variantes des Navigateurs seront indiquées par N ; celles du manuscrit, par M.

Note, I Au lieu de cette note, la note : On en ignore la date. C'est pour cela sans doute qu'elle n'a pas été placée dans le recueil ; mais elle doit

5 Je viens de me rappeler fortement cette circonstance, en lisant quelque part : « Nous n'avons peut-être reçu la vie présente que pour rencontrer, malgré nos faiblesses, des occasions d'accomplir avec énergie ce que le moment veut de nous. » Ainsi, employer toutes ses forces à pro-

10 pos, et sans passion comme sans crainte, ce serait être pleinement homme. On a rarement ce bonheur. Qjaant à moi, je ne l'ai éprouvé qu'à demi dans ces montagnes, puisqu'il ne s'agissait que de mon propre salut.'

Je ne pourrai vous rendre compte de l'événement

15 qu'avec des détails tout personnels : il ne se compose pas d'autre chose.

J'allais à la cité d'Aoste et j'étais déjà dans le Valais, lorsque j'entendis un étranger dire, dans l'auberge, qu'il ne se hasarderait point à passer sans guide le Saint-Bernard.

20 Je résolus aussitôt de le passer seul : je prétendis que d'après la disposition des gorges, ou la direction des eaux j'arri | verais à l'hospice en devançant les muletiers, et en [jj ne prenant d'eux aucun renseignement.

Je sortis de Martigny à pied par un temps très-beau.

25 Impatient de voir du moins dans l'éloignement quelque site curieux, je marchais d'autant plus vite qu'au-dessus de Saint-Branchier je n'apercevais rien de semblable. Arrivé à Liddes, je me figurai que je ne trouverais plus avant l'hospice aucune espèce d'hôtellerie. Celle de Liddes

7 pour y rencontrer (y raye) M — 12 demi, puisqu'il N M — 13 s'agissait que de ma propre délivrance NM — 14 Je ne pourrais N ; — compte du fait N M — 19. En note. Le trajet du bourg Saint-Pierre à Saint-Remi était beaucoup moins facile avant les travaux exécutés par les Français. N M.

appartenir à la seconde partie, dont on n'est encore parvenu à recouvrer qu'un ou deux fragmens. [Cf. la note plus haut à Supplément et la note plus has à Dernière partie etc.] N M.

LETTRE XCI

30 avait épuisé sa provision de pain, et n'était pourvue d'aucun légume. Il y restait uniquement un morceau de mouton, auquel je ne touchai pas. Je pris peu de vin ; mais, à cette heure inusitée, il n'en fallut pas plus pour me donner un tel besoin d'ombre et de repos, que je

55 m'endormis derrière quelques arbustes.

J'étais sans montre, et au moment de mon réveil je ne soupçonnai pas que j'eusse demeuré là plusieurs heures. Quand je me remis en chemin, ce fut avec la seule idée d'arriver au but : je n'avais plus d'autre espérance. La

40 nature n'encourage pas toujours les illusions que pourtant elle nous destina. Aucune diversion ne s'offrait, ni la beauté des vallées, ni la singularité des costumes, ni même l'eiîet de l'air accoutumé des montagnes. Le ciel avait entièrement changé d'aspect. De sombres nuages

45 enveloppaient les cimes dont je m'approchais ; toutefois cela ne put me désabuser à l'égard de l'heure, puisque à cette élévation ils s'amassent souvent avec promptitude.

Peu de minutes après, la neige tombait en abon | dance. [512J Je passai au village de Saint-Pierre, sans questionner

$0 personne. J'étais décidé à poursuivre mon entreprise, malgré le froid, et bien qu'au-delà, il n'existât plus de chemin tracé. De toute manière, il n'était plus question de se diriger avec quelque certitude. Je n'apercevais les rochers qu'à l'instant d'y toucher, mais je n'en cherchais

55 d'autre cause que l'épaisseur du nuage et de la neige. Quand l'obscurité fut assez grande pour que la nuit seule pût l'expliquer, je compris enfin ma situation. La glace vive au pied de laquelle j'arrivai, ainsi que le

30. pain ; elle N M — 42. vallées ni l'original... (original... /)oz/r originalité, liffe) M — 43 . l'effet si vanté de l'air transparent {biffé) M ; — inaccoutumé N M.

manque de toute issue praticable pour des mulets, me

60 prouvèrent que j'étais hors de la voie. Je m'arrêtai, comme pour délibérer à loisir ; mais un total engourdissement des bras m'en dissuada aussitôt. S'il devenait impraticable d'attendre le jour dans le lieu où j'étais parvenu, il semblait également impossible de trouver le monastère, dont me

65 séparaient peut-être des abîmes. Un seul parti se présenta, de consulter le bruit de l'eau, afin de me rapprocher du courant principal qui, de chute en chute, devait passer auprès des dernières habitations que j'eusse vues en montant. A la vérité j'étais dans les ténèbres, et au milieu de

70 roches dont j'aurais eu peine à sortir en plein jour. L'évidence du danger me soutint. Il fallait ou périr, ou se rendre sans trop de retard au village qui devait être distant de près de trois lieues.

J'eus assez promptement un succès ; j'arrivai au tor-

75 rent qu'il importait de ne plus quitter. Si je | m'étais [51 engagé de nouveau dans les roches, peut-être n'aurais-je pas su en redescendre. Nivelé à demi par l'effet des siècles, le lit de la Drance devait présenter une aspérité moins redoutable en quelques endroits que les conti-

80 nuelles anfractuosités des masses voisines. Alors s'établit la lutte contre les obstacles; alors commença la jouissance toute particulière que suscitait la grandeur du péril. J'entrai dans le courant bruyant et inégal, avec la résolution de le suivre jusqu'à ce que cette tentative hasardeuse

85 se terminât ou par quelque accident tout-à-fait grave, ou par la vue d'une lumière au village. Je me livrai ainsi au

59. pour les mulets N — 69-70. de rochers dont N — 70. eu [à] peine {faute d'impression) G ; eu peine N M — 76. dans les rochers N — 77. su le[s] [quitjter (? mots biffés et recouverts d'une languette portant la leçon de ^ et deC)M. — 79. en beaucoup d'endroits N M — 81. lutte entre les {faute d'impresion) N,

LETTRE XCI

cours de cette onde glaciale. Quant elle tombait de haut, je tombais avec elle. Une fois la chute fut si forte que je croyais le terme arrivé, mais un bassin assez pro-

90 fond me reçut. Je ne sais comment j'en sortis : il me semble que les dents, à défaut des mains, saisirent quelque avance de roche. Q,uant aux yeux, ils n'étaient guère utiles, et je les laissais, je crois, se fermer lorsque j'attendais un choc trop violent. J'avançais avec une

95 ardeur que nulle lassitude ne paraissait devoir suspendre, heureux apparemment de suivre une impulsion fixe, de continuer un effort sans incertitude. Commençant à me faire à ces mouvemens brusques, à cette sorte d'audace, j'oubliais le village de Saint-Pierre, seul asile auquel je

100 pusse atteindre, lorsqu'une clarté me l'indiqua. Je la vis avec une indifférence qui, sans doute, tenait plus de l'irréflexion que du vrai | courage, et néanmoins je me rendis, comme je pus, à cette demeure dont les habitans étaient auprès du feu. Un coin manquait au volet de la

105 petite fenêtre de leur cuisine : je dus la vie à cet incident.

C'était une auberge comme on en rencontre dans les montagnes. Naturellement il y manquait beaucoup de choses, mais j'y trouvai des soins dont j'avais besoin.

no Placé à l'angle intérieur d'une vaste cheminée, principale pièce de la maison, je passai une heure, ou davantage, dans l'oubli de cet état d'exaltation dont j'avais entretenu le singulier bonheur. Nul et triste depuis ma délivrance, je fis ce qu'on voulut : on me donna du vin chaud, ne

115 sachant pas que j'avais surtout besoin d'une nourriture plus solide.

^100. clarté des (des hiffê) M — 113. depuis les faveurs du sort, je N M — 115. avais plutôt besoin de nourriture. Un N M.

Ohermann, II. 16

Un de mes hôtes m'avait vu gravir la montagne vers la fin du jour pendant ces bourrasques de neige que redoutent les montagnards mêmes, et il avait dit ensuite dans le

120 village : Il a passé ce soir un étranger qui allait là haut; de ce temps-ci, c'est autant de mort. Lorsque plus tard ces braves gens reconnurent qu'effectivement j'eusse été perdu sans le mauvais état de leur volet, un d'eux s'écria en patois : Mon Dieu, ce que c'est que de

125 nous !

Le lendemain on m'apporta mes vêtemens bien séchés et à peu près réparés ; mais je ne pus me défaire d'un frisson assez fort, et d'ailleurs plusieurs pieds de neige sur le sol s'opposaient à ce que je me remisse volontiers en

130 route. Je passai la moitié de la journée chez le curé de cette faible | bourgade et je dînai avec lui : je n'avais pas [5 mangé depuis quarante et quelques heures. Le jour suivant, la neige ayant disparu sous le soleil du matin, je franchis sans guide les cinq lieues difficiles, et les symp-

135 tômes de fièvre me quittèrent pendant ma marche. A l'hospice, où je fus bien accueilli, j'eus néanmoins le malheur de ne pas tout approuver. Je trouvais déplacée une variété de mets qu'en des lieux semblables je ne qualifiais pas d'hospitalité attentive, mais de recherche ; et il

140 me sembla aussi que dans la chapelle, cette église de la montagne, une simplicité plus solennelle eût mieux convenu que la prétention des enjolivemens. Je restai le soir au petit village de Saint-Remi, en Italie. Le torrent de la Doire se brise contre un angle des murs de

145 l'auberge. Ma fenêtre resta ouverte, et, toute la nuit, ce

119. mêmeN M — 122. qu'en effet {première rédaction, biffée) M — 124. dans le patois valaisan {première rédaction, biffée) M.

LETTRE XCI

fracas m'éveilla ou m'assoupit alternativement, à ma grande satisfaction.

Plus bas, dans la vallée, je rencontrai des gens chargés de ces goitres énormes qui m'avaient beaucoup frappé de

150 l'autre côté du Saint-Bernard, à l'époque de mes premières incursions dans le Valais. A un quart de lieue de Saint-Maurice, il est un village tellement garanti des vents froids par sa situation très-remarquable, que des lauriers ou des grenadiers pourraient y subsister sans

155 autre abri en toute saison ; mais assurément les habitans n'y songent guère. Trop bien préservés des frimas, et dès lors affligés de crétinisme, ils végètent in | diflférents [516] au pied de leurs immenses rochers, ne sachant pas même ce que c'est que ce mouvement des étrangers qui passent

160 à si peu de distance de l'autre côté du fleuve. Je résolus d'aller voir de plus près, en redescendant vers la Suisse, ces hommes endormis dans une lourde ignorance, pauvres sans le savoir, et infirmes sans précisément souffrir : je crois ces infortunés plus heureux que nous.

165 Sans l'exactitude scrupuleuse de mon récit, il serait si peu susceptible d'intérêt, que votre amitié même ne lui en trouverait pas. Pour moi, je ne me rappelle que trop une fatigue que je ne ressentais pas alors, mais qui m'a privé sans retour de la fermeté des pieds. J'oublierai

170 moins encore que, jusqu'à présent, les deux heures de

143-147. Remaniement mutilé oii M. Bernes a pu déchiffrer : vallon est étroit et un peu abrité : les sapins y croissent. Le torrent de la Doire se brise en partie contre le mur de l'auberge. Ma fenêtre resta ouverte toute la nuit, ce fracas m'éveilla ou m'endormit tour à tour, à ma grande satisfaction. M — 149. des (corrigé en de ces) — M 150. nos {corrigé) M.

ma vie où je fus le plus animé, le moins mécontent de moi-même, le moins éloigné de l'enivrement du bonheur, ont été celles où, pénétré de froid, consumé d'efforts, consumé de besoin, poussé quelquefois de précipices en 375 précipices avant de les apercevoir et n'en sortant vivant qu'avec surprise, je me disais toujours, et je disais simplement dans ma fierté sans témoins : Pour cette minute encore, je veux ce que je dois, je fais ce que je veux. |

Dernière partie d'une lettre sans date connue.

. . . due d'infortunés auront dit, de siècle en siècle, que les fleurs nous ont été accordées pour couvrir notre chaîne, pour nous abuser au commencement, et contri-

5 buer même à nous retenir jusqu'au terme ! Elles font plus, mais assez vainement peut-être : elles semblent indiquer ce que nulle tête mortelle n'approfondira.

Si les fleurs n'étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore ; mais quelquefois ce parfum entraîne,

10 comme une heureuse condition de l'existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j'aie cherché ces émanations invisibles, soit surtout qu'elles s'off'rent, qu'elles surprennent, je les reçois comme une expression forte, mais précaire, d'une pensée

15 dont le monde matériel renferme et voile le secret.

Les couleurs aussi doivent avoir leur éloquence : tout peut être un symbole. Mais les odeurs sont plus péné-

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