‹ Obermann;Chapitre 29 sur 121 · mêmes : car rien A B — 42. point moi-même. A B · texte numérisé non relu

mêmes : car rien A B — 42. point moi-même. A B

LETTRE LX

sur le Sanetz. Sa femme, ses deux enfans, qui vivent par lui, et dont il paraît être pleinement le mari et le père, comme l'étaient les patriarches, comme on l'est encore

6$ aux montagnes et dans les déserts : tous trois faibles et demi-morts de crainte et de froid, l'appelaient dans les rochers et au bord du glacier. Nous les avons rencontrés. ^ Imaginez une femme et deux enfans heureux. Et tout le reste du jour, je respirais en homme libre, je marchais

70 avec plus d'activité. Mais depuis, le même silence est autour de moi, et il ne se passe rien qui me fasse sentir mon existence.

J'ai donc cherché dans toutes les vallées pour acquérir un pâturage isolé, mais facilement accessible, d'une tem-

75 pérature un peu douce, bien situé, traversé par un ruisseau, et d'où l'on entende ou la chute d'un torrent, ou les vagues d'un lac. Je veux maintenant une possession non pas importante, mais étendue, et d'un genre tel que la vallée du Rhône n'en offre pas. Je veux aussi bâtir en

80 bois, ce qui sera plus facile ici que dans le Bas- Valais.

Dès que je serai fixé, j'irai à Saint-Maurice et à | Char- [317] rières. Je ne me suis pas soucié d'y passer à présent, de crainte que ma paresse naturelle, et l'attachement que je prends si facilement pour les lieux dont j'ai quelque habi-

85 tude, ne me fissent restera Charrières. Je préfère choisir un lieu commode et y bâtir à ma manière comme il convient, à présent que je puis me fixer pour du temps, et peut-être pour toujours.

Hantz, qui parle le roman, et qui sait aussi un peu

90 l'allemand de l'Oberland, suivait les vallées et les chemins, et s'informait dans les villages. Pour moi, j'allais de chalets en chalets à travers les montagnes, et dans les lieux où il n'eût pas osé passer, quoiqu'il soit plus robuste

Ohermann, II. 5

que moi et plus habitué dans les Alpes, et où je n'aurais 95 point passé moi-même si je n'eusse été seul.

J'ai trouvé un domaine qui me conviendrait beaucoup, mais je ne sais pas si je pourrai l'avoir. Il y a trois propriétaires : deux sont de la Gruyère, le troisième est à Vevay. Celui-ci, dit-on, n'a pas l'intention de vendre;

loo cependant il me faut le tout.

Si vous avez connaissance de quelque carte nouvelle de la Suisse, ou d'une carte topographique de quelques-unes de ses parties, envoyez-les moi. Toutes celles que j'ai pu trouver sont pleines de fautes; quoique dans les modernes

105 il y en ait de bien soignées pour l'exécution, et qui marquent avec beaucoup d'exactitude la position de plusieurs lieux. Il faut avouer qu'il y a peu de pays dont le plan soit aussi difficile à faire. |

Je pensais à essayer celui du peu d'espace compris

iio entre Vevay, Saint-Gingouph, Aigle, Sepey, Etivaz, Montbovon et Sempsales, dans la supposition toutefois que j'aurai le pâturage dont je vous parle, près de la dent de Jamant, dont j'aurais fait le sommet de mes principaux triangles. Je me promettais de passer dans cette fatigue la

115 saison inquiète de la chaleur et des beaux jours. Je l'aurais entrepris l'année prochaine, mais j'y ai renoncé. Lorsque toutes les gorges, tous les revers, tous les aspects me seraient connus avec exactitude, il ne me resterait plus rien à trouver. Il vaut mieux conserver le seul moyen

120 d'échapper aux momens d'ennui intolérables en m'égarant dans des lieux nouveaux, en cherchant avec impatience ce qui ne m'intéresse point, en grimpant avec ardeur aux dents les plus difficiles pour vérifier un angle, pour m'assurer d'une ligne que j'oublierai ensuite, afin de retour-

125 ner l'observer comme si j'avais un but.

LETTRE LXI

LETTRE LXI

Saint-Saphorin, 26 juin, VIIL Je ne me repens pas d'avoir emmené Hantz. Dites à madame T*** que je la remercie de me l'avoir donné. 5 II me paraît franc et susceptible d'attachement. Il est intelligent, et d'ailleurs il donne du cor avec plus de goût que je ne l'aurais espéré.

Le soir, dès que la lune est levée, je prends deux I bateaux. Je n'ai dans le mien qu'un seul rameur ; et [319] 10 quand nous sommes avancés sur le lac, il a une bouteille de vin à boire pour rester assis et ne dire mot. Hantz est dans l'autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant et repassant un peu au loin devant le mien, qui reste immobile, ou doucement entraîné 15 par de faibles vagues. Il a avec lui son cor, et deux femmes allemandes chantent à l'unisson.

C'est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprès de moi, puisqu'il y trouve son sort assez doux. Il me dit qu'il n'a plus d'inquiétude, et qu'il espère que 20 je le garderai toujours. Je crois qu'il a raison : irais-je m'ôter le seul bien que j'aie, un homme qui est content ?

J'avais sacrifié pour des connaissances assez intimes les seules ressources qui me restassent alors. Pour 25 laisser ensemble ceux qui paraissaient devoir trouver ensemble quelque bonheur, j'ai abandonné le seul espoir qui pût me flatter. Ces sacrifices et d'autres encore n'ont

3 . point d'avoir A — 15 . par les faibles A — 18. moi, car il trouve A B — 27. pouvait me A B.

produit aucun bien ; mais voilà un valet qui est heureux, et je n'ai rien fait pour lui, si ce n'est de le traiter en

30 homme. Je l'estime parce qu'il n'en est pas surpris : puisqu'il trouve cela tout simple, il n'en abusera point. 11 n'est pas vrai d'ailleurs que ce soit la bonté qui produise ordinairement l'insolence ; c'est la faiblesse. Hantz voit bien que je lui parle avec une certaine confiance ; mais

35 il sent fort bien aussi que je saurais parler en maître. | Vous ne soupçonneriez pas qu'il s'est mis à lire la Julie de Jean-Jacques. Hier il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie : C'est donc là Meillerie ! Mais que ceci ne vous inquiète pas ; rappelez-vous

40 qu'il est sans prétentions. Il ne serait pas avec moi s'il avait de l'esprit d'antichambre.

C'est surtout la mélodie ^ des sons qui, réunissant rétendue sans limites précises à un mouvement sensible mais vague, donne à l'âme ce sentiment de l'infini qu'elle

45 croit posséder en durée et en étendue.

J'avoue* qu'il est naturel à l'homme de se croire moins borné, moins fini, de se croire plus grand que sa vie présente, lorsqu'il arrive qu'une perception subite lui montre les contrastes et l'équilibre, le lien, l'organi-

50 sation de l'univers. Ce sentiment lui parait comme une découverte d'un monde à connaître, comme un premier aperçu de ce qui pourrait lui être dévoilé un jour. J'aime les chants dont je ne comprends point les

I. La mélodie, si l'on prend cette expression dans toute l'étendue dont elle est susceptible, peut aussi résulter d'une suite de couleurs ou d'une suite d'odeurs. La mélodie peut résulter de toute suite bien ordonnée de certaines sensations, de toute série 5 convenable de ces effets, dont la propriété est d'exciter en nous ce que nous appelons exclusivement un sentiment.

LETTRE LXI

paroles. Elles nuisent toujours pour moi à la beauté de

55 l'air, ou du moins à son effet. Il est | presque impossible [3 que les idées qu'elles expriment soient entièrement d'accord avec celles que me donnent les sons. D'ailleurs l'accent allemand a quelque chose de plus romantique. Les syllabes sourdes et indéterminées ne me plaisent

60 point dans la musique. Notre e muet est désagréable quand le chant force à le faire sentir ; et on prononce presque toujours d'une manière fausse et rebutante la syllabe inutile des rimes féminines, parce qu'en effet on ne saurait guère la prononcer autrement.

65 J'aime beaucoup l'unisson de deux ou de plusieurs voix ; il laisse à la mélodie tout son pouvoir et toute sa simplicité. Pour la savante harmonie, ses beautés me sont étrangères : ne sachant pas la musique, je ne jouis pas de ce qui n'est qu'art ou difficultés.

70 Le lac est bien beau, lorsque la lune blanchit nos deux voiles ; lorsque les échos de Chillon répètent les sons du cor, et que le mur immense de Meillerie oppose ses ténèbres à la douce clarté du ciel, aux lumières mobiles des eaux ; quand les vagues se brisent contre nos bateaux

75 arrêtés ; quand elles font entendre au loin leur roulement sur les cailloux innombrables que la Vevayse a fait descendre des montagnes.

Vous, qui savez jouir, que n'êtes-vous là pour entendre deux voix de femme, sur les eaux, dans la nuit !

80 Mais moi je devrais tout laisser. Cependant j'aime à être averti de mes pertes, quand | l'austère beauté des lieux [3 peut me faire oublier combien tout est vain dans l'homme, jusqu'à ses regrets.

68-69. jouis point A — 71. voiles et que A B — 72. cor ; quand le A B — 76-77. a descendus des A B.

Étang de Chessel ! Là, nos promenades étaient moins 85 belles, et plus heureuses. La nature accable le cœur de l'homme, mais l'intimité le satisfait : on s'appuie mutuellement, on parle, et tout s'oublie.

J'aurai le lieu en question ; mais il faut attendre quelques jours avant d'obtenir les certitudes nécessaires 90 pour terminer. Je ferai aussitôt commencer les travaux : la saison s'avance.

LETTRE LXIL

Juillet, VIII.

J'oublie toujours de vous demander une copie du Manuel de Pseusophanes : je ne sais comment j'ai perdu 5 celle que j'avais gardée. Je n'y verrai rien dont je dusse avoir besoin d'être averti ; mais si je le lis les matins, il me rappellera d'une manière plus présente combien je devrais avoir honte de tant de faiblesses.

J'ai l'intention d'y joindre une note sur certains 10 réglemens d'hygiène, sur ces choses d'une habitude individuelle et locale auxquelles je crois qu'on ne met pas assez d'importance. Aristippe ne pouvait guère les prescrire à son disciple imaginaire, ou à ses disciples réels ; mais cette note sera plus utile encore que des 15 considérations générales pour | maintenir enmoice bien- [323^ être, cette aptitude physique qui soutient notre âme si physique elle-même.

J'ai deux grands malheurs : un seul me détmirait

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