le séduisant {faute corrigée à Verratum) A
LETTRE LXIIl
beau I d'être plus fort que ses passions; mais c'est stu- [332]
215 pidité d'applaudir au silence des sens et du cœur; c'est se croire plus parfait, par cela même que l'on est moins capable de l'être.
Celui qui est homme sait aimer l'amour sans oublier que l'amour n'est qu'un accident de la vie : et quand il
220 aura ces illusions, il en jouira, il les possédera, mais sans oublier que les vérités les plus sévères sont encore avant les illusions les plus heureuses. Celui qui est homme sait choisir ou attendre avec prudence, aimer avec continuité, se donner sans faiblesse comme sans réserve. L'activité
22s d'une passion profonde est pour lui l'ardeur du bien, le feu du génie : il trouve dans l'amour l'énergie voluptueuse, la mâle jouissance du cœur juste, sensible et grand; il rencontre le bonheur, et sait s'en nourrir.
L'amour ridicule ou coupable est une faiblesse avilis-
230 santé; l'amour juste est le charme de la vie : la démence n'est que dans la gauche austérité qui confond un sentiment noble avec un sentiment vil, et qui condamne indistinctement l'amour, parce que, n'imaginant que des hommes abrutis, elle ne peut imaginer que des passions
235 misérables.
Ce plaisir reçu, ce plaisir donné ; cette progression cherchée et obtenue ; ce bonheur que l'on offre | et que [333] l'on espère ; cette confiance voluptueuse, qui nous fait tout attendre du cœur aimé ; cette volupté plus grande
240 encore de rendre heureux ce qu'on aime, de se suffire mutuellement, d'être nécessaire l'un à l'autre ; cette plénitude de sentiment et d'espoir agrandit l'âme, et la presse de vivre. Indicible abandon ! L'homme qui l'a pu
220. ses illusions A B — 228. il atteintle bonheur A B — 230. vie : et la A B.
connaître n'en a jamais rougi ; et celui qui n'est pas fait
245 pour le sentir n'est pas né pour juger l'amour.
Je ne condamnerai point celui qui n'a pas aimé, mais celui qui ne peut pas aimer. Les circonstances déterminent nos affections ; mais les sentimens expansifs sont naturels à l'homme dont l'organisation morale est par-
2$o faite : celui qui est incapable d'aimer est nécessairement incapable d'un sentiment magnanime, d'une affection sublime. Il peut être probe, bon, industrieux, prudent ; il peut avoir des qualités douces, et même des vertus par réflexion ; mais il n'est pas homme, il n'a ni âme ni
255 génie : je veux bien le connaître, il aura ma confiance et jusqu'à mon estime, mais il ne sera pas mon ami. Cœurs vraiment sensibles ! qu'une destinée sinistre a comprimés dès le printemps, qui vous blâmera de n'avoir pas aimé ? Tout sentiment généreux vous était naturel, et tout le
260 feu des passions était dans votre mâle intelligence. L'amour lui était nécessaire, il devait l'alimenter, il eût achevé de la former pour de grandes choses ; mais rien ne vous a été donné : le silence de l'amour a commencé le néant où s'éteint votre vie. |
265 Le sentiment de l'honnête et du juste, le besoin de [33 Tordre et des convenances morales, conduit nécessairement au besoin d'aimer. Le beau est l'objet de l'amour; l'harmonie est son principe et son but : toute perfection, tout mérite semble lui appartenir, les grâces aimables
270 l'appellent, et une moralité expansive et vertueuse le fixe. L'amour n'existe pas, à la vérité, sans le prestige de la beauté corporelle ; mais il me semble tenir plus encore à
258. point aimé A B — 259. naturel : tout A B — 263. donné, et le A B — 270. l'appellent, une A B — 270-271. fixe : et l'amour AB,
LETTRE LXIII
l'harmonie intellectuelle, aux grâces de la pensée, aux profondeurs du sentiment.
275 L'union, l'espérance, l'admiration, les prestiges, vont toujours croissant jusqu'à l'intimité parfaite ; elle remplit l'âme que cette progression agrandissait. Là s'arrête et rétrograde l'homme ardent sans être sensible, et n'ayant d'autre besoin que celui du plaisir. Mais l'homme aimant
280 ne change pas ainsi ; plus il obtient, plus il est lié ; plus il est aimé, plus il aime ; plus il possède ce qu'il a désiré, plus il chérit ce qu'il possède. Ayant tout reçu, il croit tout devoir : celle qui se donne à lui devient nécessaire à son être ; des années de jouissance n'ont pas changé ses
285 désirs, elles ont ajouté à son amour la confiance d'une habitude heureuse et les délices d'une libre mais délicate
(intimité.
On prétend condamner l'amour comme une affection tout-à-fait sensuelle, et n'ayant d'autre principe qu'un 290 besoin qu'on appelle grossier. Mais je ne vois rien dans nos désirs les plus compliqués dont la véritable fin ne soit un des premiers be | soins physiques ; le sentiment [335] f§ n'est que leur expression indirecte, et l'homme purement intellectuel ne fut jamais qu'un fantôme. Nos besoins 295 éveillent en nous la perception de leur objet positif, et les perceptions innombrables des objets qui leur sont
(analogues. Les moyens directs ne rempliraient pas seuls la vie ; mais ces impulsions accessoires l'occupent toute entière, parce qu'elles n'ont point de bornes. Celui qui 300 ne saurait vivre sans espérer de soumettre la terre, n'y eût pas songé s'il n'eût pas eu faim. Nos besoins réunissent deux modifications d'un même principe, l'appétit et le sentiment ; la prépondérance de l'une sur l'autre
293. indirecte; l'homme A B — 298. tout entière B. Ohermanity II.
dépendra de rorganisation individuelle et des circons- 305 tances déterminantes. Tout but d'un désir naturel est légitime ; tous les moyens qu'il inspire sont bons s'ils n'attaquent les droits de personne, et s'ils ne produisent dans nous-mêmes aucun désordre réel qui compense son utilité.
310 Vous avez trop étendu les devoirs. Vous avez dit : Demandons plus, afin d'obtenir assez. Vous vous êtes trompé ; si vous exigez trop des hommes, ils se rebuteront I ; si vous voulez qu'ils montrent | des vertus chimé- [33^ riques, il les montreront : ils disent que cela coûte peu.
315 Mais parce que cette vertu n'est pas dans leur nature, ils ils auront une conduite cachée tout-à-fait contraire ; et parce que cette conduite sera cachée, vous ne pourrez en arrêter les excès. Il ne vous restera que ces moyens dangereux dont la vaine tentative augmentera le mal, en
320 augmentant la contrainte et l'opposition entre le devoir
I . Ce qui doit exalter l'imagination, déranger l'esprit, passionner le cœur et interdire tout raisonnement, réussit d'autant mieux qu'on y joint plus d'austérité ; mais il n'en est pas des institutions durables, des lois temporelles et civiles, des mœurs 5 intérieures et de tout ce qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme, dont la nature est de porter à tout ce qui est difficile, et de faire vénérer tout ce qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle paraît avoir été oubliée. On a très-bien observé dans l'homme ses affections multipliées, et en quelque 10 sorte les incidens de son cœur ; mais il reste à faire un grand pas au-delà. Il est si important que la considération de son utilité pourra entraîner à l'essayer ; il est si difficile, qu'en l'entreprenant on sera bien persuadé de ne faire qu'une tentative.