soient propres A B
qu'il fallait retenir son imagination dans les bornes d'une juste liberté, qu'il fallait mettre son bonheur dans les limites de ses devoirs, qu'il fallait régler son jugement
350 par le sentiment précis de la raison des lois. C'était le plus puissant moyen naturel de lui donner la perception de toutes les délicatesses du goût et de leur vraie base, d'ennoblir et de réprimer ses affections, d'imprimer à toutes ses sensations une sorte de volupté sincère et droite, d'ins-
355 pirer à l'homme mal orga | nisé quelque chose de la sensibilité de l'homme supérieur, de les réunir, de les concilier, de former une patrie réelle, et d'instituer une véritable société.
Laissez-nous des plaisirs légitimes ; c'est notre droit,
360 c'est votre devoir. J'imagine que vous avez cru faire quelque chose par l'établissement du mariage ^ Mais l'union dans laquelle les résultats de vos institutions nous forcent de suivre les convenances du hasard, ou de chercher celles de la fortune à la place des convenances
365 réelles ; l'union qu'un moment peut flétrir pour toujours, et que tant de dégoûts altèrent nécessairement ; une telle union ne nous suffit pas. Je vous demande un prestige
I. J'ai mal usé du droit d'éditeur, j'ai retranché des passages de plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses hasardées ou inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une lettre comme celle-ci : c'est à dessein que j'ai laissé 5 ce mot sur le mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule de ceux qui lisent : elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela n'attaque ni l'utilité de l'institution du mariage, ni même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux ,
2-3. choses au moins inutiles A B — 7. utilité, ni la beauté de A B.
LETTRE LXIIl
qui puisse se perpétuer ; vous me donnez un lien dans lequel je vois à nu le fer d'un esclavage sans terme,
^70 sous ces fleurs d'un jour dont vous l'aviez maladroitement couvert, et que vous-même avez déjà fanées. Je vous demande un prestige qui puisse déguiser ou rajeunir ma vie ; la nature me l'avait donné. Vous osez me parler des ressources qui me restent. Vous souffririez que, vil con-
37) tempteur d'un engagement où \ la promesse doit être observée religieusement, puisqu'elle est donnée, j'aille persuader à une femme d'être méprisable afin que je l'aime ^ ? Moins directement coupable, mais non moins inconsidéré, m'efforcerai-je de troubler une famille, de
380 désoler des parens, de déshonorer celle à qui ce genre d'honneur est si nécessaire dans la société ? Ou bien, pour n'attaquer aucun droit, pour n'exposer personne, irai-je, dans des lieux méprisés, chercher celles qui peuvent être à moi, non par une douce liberté de mœurs, non par un
385 désir naturel, mais parce que leur métier les donne à tous ? N'étant plus à elles-mêmes, elles ne sont plus des femmes, mais je ne sais quoi d'analogue. L'oubli de toute délicatesse, l'inaptitude aux sentimens généreux, et le joug de la misère, les livrent aux caprices les plus brutes
390 de l'homme en qui une telle habitude dépravera aussi les sensations et les désirs. Il reste des circonstances pos-
I. Il y avait ici dans le texte : « Je ne la presserai point d'être fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même; et je ne ferais rien en cela que de très-simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser, un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. 5 Nulle force du désir, nulle passion mutuelle même ne peut servir d'excuse. »
373. donnél (point d'exclamation) A B —374. restent l (point d'exclamation) B — 387. analogue à elles que l'oubli A B — 38g, misère, livrent A B.
sibles, j'en conviens; mais elles sont très-rares, et quelquefois elles ne se rencontrent point dans une vie entière. Les uns, retenus par la raison % consument leurs | jours 395 dans des privations nécessaires et injustes ; les autres, eri nombre bien plus grand, se jouent du devoir qui les contrarie.
Ce devoir a cessé d'en être un dans l'opinion, parce que son observation est contraire à l'ordre naturel des
400 choses. Le mépris qu'on en fait mène pourtant à l'habitude de n'obéir qu'à l'usage, de se faire à soi-même une règle selon ses penchans, et de mépriser toute obligation dont l'infraction ne conduit pas positivement aux peines légales, ou à la honte dans la société. C'est la suite iné-
405 vitable des bassesses réelles dont on s'amuse tous les jours. Quelle moralité voulez-vous attendre d'une femme qui trompe celui par qui elle vit, ou pour qui elle devrait vivre ; qui est sa première amie, et se joue de sa confiance ; qui détruit son repos, ou rit de lui, s'il le con-
410 serve, et qui s'impose la nécessité de le trahir jusqu'au dernier jour, en laissant à ses affections l'enfant qui ne lui appartient pas ? De tous les engagemens, le mariage n'est-il pas celui dans lequel la confiance et la bonne
I. On l'est aussi par la timidité du sentiment. L'on a distingué dans toute affection de notre être deux choses analogues, mais non semblables : le sentiment et l'appétit. L'amour du cœur donne aux hommes sensibles beaucoup de réserve et d'embarras : 5 le sentiment est plus fort alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilité profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est ainsi dans une véritable passion n'est plus le même dans l'amour sans passion ; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par sa timidité .
LETTRE LXIII
foi importent le plus à la sécurité de la vie ? | Quelle [34i]
415 misérable probité que celle qui paie scrupuleusement un écu, et compte pour un vain mot la promesse la plus sacrée qui soit entre les hommes ! Quelle moralité voulez-vous attendre de l'être qui s'attachait à persuader une femme en se moquant d'elle, qui la méprise parce qu'elle
420 a été telle qu'il la voulait, la déshonore parce qu'elle l'a aimé, la quitte parce qu'il en a joui, et l'abandonne quand elle a le malheur visible d'avoir partagé ses plaisirs ^? Quelle moralité, quelle équité voulez-vous attendre de cet homme, au moins inconséquent, qui exige de sa
425 femme des sacrifices qu'il ne paie point, et qui la veut sage et inaccessible, tandis qu'il va perdre, dans des habitudes secrètes, l'attachement dont il l'assure, et qu'elle a droit de prétendre, pour que sa fidélité ne soit pas un injuste esclavage ?
430 Des plaisirs sans choix dégradent l'homme, des plaisirs coupables le corrompent ; mais l'amour sans passion ne l'avilit point. Il y a un âge pour aimer et jouir, il y en un pour jouir sans amour. Le cœur n'est pas toujours jeune, et même, s'il l'est encore, il ne rencontre pas tou-
435 jours ce qu'il peut vraiment aimer.
Toute jouissance est un bien lorsqu'elle est | exempte [342]
I . Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qui rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le saccage d'une ville, en jouit et l'égorgé. Celui-ci serait-il moins infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce 5 que ordinairement il est ivre ?