‹ Obermann;Chapitre 43 sur 121 · la porter A B · texte numérisé non relu

la porter A B

LETTRE LXIV

la proportion entre les peines et les délits, si on veut trop presser le ressort de la crainte, on perd sa souplesse ; et si on va encore plus loin, il arrive enfin qu'on le brise : on donne aux âmes le courage du crime; 85 on éteint toute énergie dans celles qui ont de la faiblesse, et l'on entraîne les autres à des vertus atroces. Si l'on porte au delà des limites naturelles Témotion des organes, on les rend insensibles à des impressions plus modérées. En* employant trop souvent, en excitant mal

90 à propos leurs facultés extrêmes, on émousse leurs forces habituelles ; on les réduit à ne pouvoir que trop, ou rien ; on détruit cette proportion ordonnée pour les circonstances diverses, qui nous unissait même aux choses muettes, et nous y attachait I par des convenances 95 intimes. Elle nous laissait dans l'attente ou l'espoir, en nous montrant partout des occasions de sentir ; elle nous laissî^it ignorer la borne du possible ; elle nous laissait croire que nos cœurs avaient des moyens immenses, puisque ces moyens étaient indéfinis, et puisque, toujours

100 relatifs aux choses du dehors, ils pouvaient toujours devenir plus grands dans des situations inconnues.

Il existe encore une diflférence essentielle entre l'habitude d'être émus par l'impression des autres objets, ou celle de l'être par l'impulsion interne d'un excitatif

105 donné par notre caprice ou par un incident fortuit, et non par l'occurrence des temps. Nous ne suivons plus le cours du monde ; nous sommes animés lorsqu'il nous abandonnerait au repos, et souvent c'est lorsqu'il nous animerait, que nous nous trouvons dans l'abattement que

iio nos excès produisent. Cette fatigue, cette indifférence

93-94. unissait aux choses muettes elles-mêmes et A B — 95. laissait toujours A B — 97. possible et nous B — 103. ému A B.

nous rend inaccessibles aux impressions des choses, à ces mobiles extérieurs, qui, devenus étrangers à nos habitudes, se trouvent fréquemment en discordance ou en opposition avec nos besoins.

115 Ainsi l'homme a tout fait pour se séparer du reste de la nature, pour se rendre indépendant du cours des choses. Mais cette liberté, qui n'est point selon sa propre nature, n'est pas une vraie liberté : elle est comme la licence d'un peuple qui a brisé le joug des lois et des

120 mœurs nationales, elle ôte bien plus qu'elle ne donne,

elle met l'impuissance | du désordre à la place d'une [349] dépendance légitime qui s'accorderait avec nos besoins. Cette indépendance illusoire, qui détruit nos facultés pour y substituer nos caprices, nous rend semblables à

12$ cet homme qui, malgré l'autorité du magistrat, voulait absolument élever dans la place publique le monument d'un culte étranger, au lieu de se borner à en dresser chez lui les autels. Il se fit exiler dans un désert de sable mouvant où personne ne s'opposa à sa volonté, mais où

130 sa volonté ne put rien produire ; il y mourut libre, mais sans autels domestiques aussi bien que sans temples, sans alimens comme sans lois, sans amis comme sans maîtres ^ |

I. Les* stimulans de la Torride pourraient avoir contribué à nous vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde, parce qu'on y est moins actif ; mais l'inquiétude européenne, excitée par leur fermentation, produit ces hommes remuans et agités, dont le 5 reste du globe voit la manie avec un étonnement toujours nouveau.

Je ne dis pas que, dans l'état présent des choses, ce ne soit

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