‹ Obermann;Chapitre 59 sur 121 · la puis bâtir A B · texte numérisé non relu

la puis bâtir A B

natives et la froide intempérie des Alpes ; la neige y tombe rarement, et n'y reste pas. On y a, dit-on, des oliviers, et les sites y sont beaux ; mais c'est un coin bien reculé. Je craignais encore plus la manière italienne ; et quand,

70 après cela, j'ai songé aux maisons de pierres, je n'ai pas pris la peine d'y aller. Ce n'est plus être en Suisse. J'aimerais bien mieux Chessel, et j'y devrais être, mais il paraît que je ne le puis. J'ai été conduit ici par une force qui n'est peut-être que l'effet de mes premières idées sur

75 la Suisse, mais qui me semble être autre chose. Lugano a un lac, mais un lac n'eût pas suffi pour que je vous quittasse.

Cette partie de la Suisse où je me fixe est devenue I comme ma patrie, ou comme un pays où j'aurais passé [38

80 des années heureuses dans les premiers temps de la vie. J'y suis avec indifférence, et c'est une grande preuve de mon malheur; mais je crois que je serais mal partout ailleurs. Ce beau bassin de la partie orientale du Léman, si vaste, si romantique, si bien environné ; ces maisons

8$ de bois, ces chalets, ces vaches qui vont et reviennent avec leurs cloches des montagnes ; les facilités des plaines et la proximité des hautes cimes ; une sorte d'habitude anglaise, française et suisse à la fois ; un langage que j'entends, un autre qui est le mien, un autre plus rare

90 que je ne comprends pas ; une variété tranquille que tout cela donne ; une certaine union peu connue des catholiques ; la douceur d'une terre qui voit le couchant, mais un couchant éloigné du Nord ; cette longue plaine d'eau courbée, prolongée, indéfinie, dont les vapeurs lointaines

95 s'élèvent sous le soleil de midi, s'allument et s'embrasent

83, partie occidentale A B — 87. des Hautes-Alpes (/flzf/e dHmpression pour hautes Alpes) AB — 92. la douce mélodie d'une AB.

LETTRE LXVIII

aux feux du soir, et dont la nuit laisse entendre les vagues qui se forment, qui viennent, qui grossissent et s'étendent pour se perdre sur la rive où l'on repose : cet ensemble entretient l'homme dans une situation qu'il ne trouve pas

100 ailleurs. Je n'en jouis guère, et j'aurais peine à m'en passer. Dans d'autres lieux, je serais étranger; je pourrais attendre un site plus heureux, et quand je veux reprocher aux choses l'impuissance et le néant où je vis, je saurais de quelle chose me plaindre : mais ici je ne puis l'attri-

105 buer qu'à des désirs | vagues, à des besoins trompeurs. Il [382] faut donc que je cherche en moi les ressources qui y sont peut-être sans que je les connaisse ; et si mon impatience est sans remède, mon incertitude sera du moins finie. Je dois avouer que j'aime à posséder, même sans jouir:

iio soit que la vanité des choses, ne me laissant plus d'espoir, m'inspire une tristesse convenable à l'habitude de ma pensée; soit que, n'ayant pas d'autres jouissances à attendre, je trouve de la douceur à une amertume qui ne fait pas précisément souftrir, et qui laisse l'âme découra-

115 gée dans le repos d'une mollesse douloureuse. Tant d'indifférence pour des choses séduisantes par elles-mêmes, et autrefois désirées, triste témoignage de l'insatiable avidité de nos cœurs, flatte encore leur inquiétude ; elle paraît à leur ambition ingénieuse une marque de notre

120 supériorité sur ce que les hommes cherchent, et sur toutes les choses que la nature nous avait données, comme assez grandes pour l'homme.

Je voudrais connaître la terre entière. Je voudrais non pas la voir, mais l'avoir vue : la vie est trop courte pour

125 que je surmonte ma paresse naturelle. Moi qui crains le moindre voyage, et même quelquefois un simple dépla-

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