jouis pas A B — 124. car la A B
cément, irais-je me mettre à courir le monde, afin d'obtenir, si par hasard j'en revenais, le rare avantage de savoir, deux ou trois ans avant ma fin, des choses qui ne
130 me serviraient pas ! |
Que celui-là voyage, qui compte sur ses moyens, qui préfère des sensations nouvelles, qui attend de ce qu'il ne connaît pas des succès ou des plaisirs, et pour qui voyager c'est vivre. Je ne suis ni homme de guerre, ni
135 commerçant, ni curieux, ni savant, ni homme à système; je suis mauvais observateur des choses usuelles, et je ne rapporterais du bout du monde rien d'utile à mon pays. Je voudrais avoir vu, et être rentré dans ma chartreuse avec la certitude de n'en jamais sortir : je ne suis plus
140 propre qu'à finir en paix. Vous vous rappelez sans doute, qu'un jour, tandis que nous parlions de la manière dont on passe le temps sur les vaisseaux avec la pipe, le punch et les cartes ; vous vous rappelez que moi, qui hais les cartes, qui ne fume point et qui bois peu, je ne vous fis
145 d'autre réponse que de mettre mes pantoufles, de vous entraîner dans la pièce du déjeûner, de fermer vite la fenêtre, et de me mettre à me promener avec vous à petits pas, sur le tapis, auprès du guéridon où fumait la bouilloire. Et vous me parlez encore de voyages ! Je
150 vous le répète, je ne suis plus propre qu'à finir en paix, en conduisant ma maison dans la médiocrité, la simplicité, l'aisance, afin d'y voir des amis contens. De quelle autre chose irais-je m'inquiéter ? et pourquoi passer ma vie à la préparer ? Encore quelques étés et quelques
155 hivers, et votre ami, le grand voyageur, sera un peu de cendre humaine. Vous lui rappelez qu'il doit être utile.
140. rappellerez {faute d'impression, car plus las on Ut rappelez) A.
LETTRE LXVIII
c'est bien son espoir : il fournira à la | terre quelques [384] onces d'humus ; autant vaut-il que ce soit en Europe. Si je pouvais d'autres choses, je m'y livrerais ; je les 160 regarderais comme un devoir, et cela me ranimerait un peu : mais pour moi, je ne veux rien faire. Si je parviens à n'être pas seul dans ma maison de bois, si je parviens à ce que tous y soient à peu près heureux, on dira que je suis un homme utile ; je n'en croirai rien. Ce n'est pas 16$ être utile que de faire, avec de l'argent, ce que l'argent peut faire partout, et d'améliorer le sort de deux ou trois personnes, quand il y a des hommes qui perdent ou qui sauvent des milliers d'hommes. Mais enfin je serai content en voyant que l'on est content. 'Dans ma chambre bien 170 close, j'oublierai tout le reste : je deviendrai étroit comme ma destinée, et peut-être je parviendrai à croire que ma vallée est une partie essentielle du monde.
A quoi me servirait donc d'avoir vu le globe, et pourquoi le désirerais-je ? Il faut que je cherche à vous le dire, 175 afin de le savoir moi-même. D'abord vous pensez bien que le regret de ne l'avoir pas vu m'affecte assez peu. Si j'avais mille ans à vivre, je partirais demain. Comme il en est autrement, les relations des Cook, des Norden, des Pallas, m'ont dit sur les autres contrées ce que j'ai besoin 180 d'en savoir. Mais si je les avais vues, je comparerais une sensation avec une autre sensation du même ordre sous un autre ciel; je verrais peut-être un peu plus clair dans les rapports entre l'homme | et les choses, et comme il [3^5] faudra que j'écrive parce que je n'ai rien de plus à 185 faire, je dirais peut-être des choses moins inutiles.
En rêvant seul, sans lumière, dans une nuit pluvieuse, auprès d'un beau feu qui tombe en débris, j'aimerais à me